vendredi 26 mars 2021

Baudelaire et Jeanne L'amour fou

Baudelaire et Jeanne L’amour fou – Brigitte Kernel 

Éditions Écriture (2021)


Face à une œuvre, je me pose souvent la question : où l’artiste a-t-il trouvé son inspiration ?
 

Dans ce livre de Brigitte Kernel, j’ai trouvé une réponse en ce qui concerne une partie de l’œuvre de Charles Baudelaire, puisque l’ouvrage très documenté permet de découvrir les relations qui ont existé entre le poète et sa muse, Jeanne Duval, celle qui lui a inspiré de nombreux poèmes des Fleurs du Mal.
 

Dans l’avertissement des premières pages, Brigitte Kernel présente son travail, un récit basé sur des faits réels et des passages romancés où elle tente de reconstituer la relation entre le poète et sa muse. Pour marquer la différence entre le réel et ce qui est sorti de son imagination, elle propose un code simple : nommer les protagonistes par leur patronyme quand les faits sont avérés et utiliser leurs prénoms quand l’imagination est à l’œuvre.
 

Un récit qui se lit comme un roman, de nombreux extraits de poèmes viennent appuyer la narration, des extraits de lettres, d’articles illustrent le propos sans l’alourdir. J’ai eu beaucoup de plaisir à découvrir cette biographie partielle de Baudelaire et surtout à relire des poèmes étudiés au lycée ou entendus ailleurs, dans des chansons par exemple.
Ainsi, les premiers vers du poème Les bijoux :

La très-chère était nue et, connaissant mon cœur,
Elle n’avait gardé que ses bijoux sonores,
Dont le riche attirail lui donnait l’air vainqueur
Qu’ont dans leurs jours heureux les esclaves des Maures.

En fin d’ouvrage, les poèmes cités dans le corps du récit sont proposés dans leur intégralité et replacés dans l’œuvre de Baudelaire.
 

Un beau moment de lecture que je dois à l’opération Masse critique de Babelio. Merci à eux et à l’éditeur, Écriture, pour l’envoi gracieux de ce livre.

mercredi 10 mars 2021

La familia grande

La familia grande – Camille Kouchner

Seuil (2021) 

 
D’habitude, je ne précipite pas pour lire ces ouvrages dont tout le monde parle, dont il est question pendant quelques semaines sur tous les médias. J’avais d’ailleurs lu les articles publiés dans le Monde à son propos ainsi que les extraits choisis par le journal et je pensais, à tort, en rester là.
Mais le hasard a mis ce livre à ma portée et je l’ai lu, très vite, car j’ai été happée par la plume de Camille Kouchner et j’ai aussitôt pris conscience qu’il ne s’agissait pas seulement d’une dénonciation de l’inceste. Cette dénonciation, c’est ce qu’en ont retenu les médias lorsqu’ils ont parlé de ce livre dans leurs colonnes, sur leurs ondes et sur leurs écrans.
 

 

Ce que j’en ai perçu, c’est le poids qui pesait sur Camille Kouchner depuis une trentaine d’années, le poids du silence qui lui avaient imposé son frère et son beau-père, la victime et l’abuseur. L’un, parce qu’il avait choisi le silence pour tenter d’oublier, l’autre parce que c’était un moyen de banaliser les agressions dont il était l’auteur et d’imposer sa loi. Silence que se voyait reprocher Camille Kouchner à chaque fois qu’un proche, au fil des années, apprenait l’infâme vérité : pourquoi n’as-tu rien dit ?
 

Dans ce livre, Camille Kouchner raconte l’enfance, son milieu familial à priori privilégié, une famille éclatée, recomposée, agrandie par un cercle d’amis qui se retrouvent tous les étés au bord de la mer. Un environnement de carte postale, une liberté revendiquée, où l’on rejette les carcans bourgeois pour en imposer d’autres, plus modernes et dans l’air du temps. Une famille qui finalement prend peu soin de ses enfants, les laisse vivre des expériences qui ne sont pas de leur âge, où l’émancipation des femmes prend le pas sur la sécurisation des enfants.
 

Elle raconte aussi son mal être, le poids du silence et de la culpabilité, sa stupeur face à la réaction de sa mère quand elle est mise au courant de nombreuses années après les faits. Et on comprend alors comment l’écriture du livre a dû lui faire du bien, pourquoi il fallait qu’elle porte à la connaissance de tout le monde les faits qu’elle avait dû taire si longtemps, parce que c’était sans doute pour elle la seule façon de se sortir de la gangue où elle était engluée.
 

Après ma lecture, j’ai regardé en replay l’émission La Grande Librairie dont Camille Kouchner était l’invitée. Ce qui m’a surpris, c’est qu’au cours de l’entretien, Camille Kouchner a beaucoup utilisé le terme d’emprise pour expliquer ce qui s’était joué dans cette famille, alors qu’elle n’utilise jamais le mot dans son texte. Je me suis demandé si elle n’avait pris conscience de cette emprise qu’après l’avoir écrit, à la faveur d’un livre qu’elle cite dans l’entretien mais que je n’ai, hélas, pas mémorisé.
 

Un lecture coup de poing que je recommande et que je vois comme un moyen de saluer le courage qu’a eu Camille Kouchner. Je perçois la publication de ce livre comme un encouragement à toutes les victimes du silence de parler pour se libérer, quelque soient les raisons du silence qui leur a été imposé.
 

mardi 16 février 2021

Souvenirs de l'avenir

 


Souvenirs de l'avenir - Siri Hustvedt 

Actes Sud ( 2019)

Traduit de l'américain par Christine Le Bœuf

Voilà bien des années, j'ai quitté les vastes plaines du Minnesota rural pour l'île de Manhattan, en quête du héros de mon premier roman. À mon arrivée, en août 1978, ce héros était moins un personnage qu'une possibilité rythmique, une créature embryonnaire de mon imagination, que je ressentais comme une série de battements métriques s'accélérant ou ralentissant avec mon pas tandis que je déambulais au hasard des rues de la ville. Je crois que j'espérais me découvrir en lui, démontrer que lui et moi étions dignes de toute histoire qui se présenterait à nous. Je ne cherchais ni le bonheur ni mes aises à New York. Je cherchais l'aventure, et je savais que l'aventurier doit souffrir avant d'arriver chez lui après d'innombrables épreuves sur terre comme sur mer, ou de finir éteint d'un souffle par les dieux. Je ne savais pas alors ce que je sais maintenant : que quand j'écrivais, j'étais écrite, moi aussi. Le livre avait démarré bien avant mon départ des plaines. Les multiples ébauches d'un mystère se trouvaient déjà inscrites dans mon cerveau, ce qui ne signifiait pas que je savais ce qu'il en adviendrait. Nous marchions, mon ébauche de héros et moi, vers un lieu qui n'était guère plus qu'une fiction miroitante : l'avenir.

C'est ainsi que débute ce beau roman de Siri Hustvedt. 

En 2017, alors que Trump vient d'être élu président, la narratrice, S.H., femme d'une soixantaine d'années, se revoit jeune fille de vingt-trois ans, à son arrivée à Manhattan, se donnant une année pour écrire son premier roman, une année de pause dans ses études avant de commencer le cycle de littérature comparée à l'université de Columbia pour lequel elle a obtenu une bourse. 

S.H. est aidée dans ses souvenirs par d'anciens carnets retrouvés dans une caisse, au milieu d'objets divers que sa mère avait mis de côté pour elle lors d'un déménagement. Grâce à ses journaux de l'année 1978-1979, elle confronte les souvenirs de la femme mûre qu'elle est devenue avec ce qu'elle écrivait à l'époque. On découvre ainsi les quelques mois qui ont changé la vie de la jeune fille, les premières expériences d'indépendance loin de la maison familiale, les tentatives d'écriture, la difficile quête du héros et d'une intrigue qui se tienne. 

Le besoin d'aventure qu'exprime l'héroïne va être comblé sans devoir courir au bout du monde ou sur les mers : des cris, des plaintes, des bruits étranges proviennent de l'appartement voisin. Petit à petit, en écoutant les manifestations sonores de sa voisine, la jeune fille comprend qu'un drame s'est produit, qu'elle élucidera au fil des mois, après avoir fait connaissance de la femme, Lucy Brite, lorsque celle-ci la tirera d'une situation qui aurait pu mal tourner. Lucy va d'ailleurs lui faire rencontrer un groupe de personnages étranges et ésotériques, ce qui amène un peu de magie dans le roman. 

Par ailleurs, grâce aux carnets, on découvre les écrits de la jeune S.H., le contenu de son premier roman, et les difficultés qu'elle rencontre dans son écriture, l'aide qu'elle trouve dans l'analyse des intrigues d'un autre S.H., le fameux Sherlock Holmes assisté de son cher Dr Watson.

C'est un roman et pourtant, on pourrait y voir une autobiographie de l'auteur. La narratrice a pour initiales S.H., elle vient du Minnesota, sa famille a des origines norvégiennes, elle a étudié la philosophie et la littérature, elle s'intéresse à l'art, tout dans son parcours rappelle Siri Hustvedt. Mais le mari de S.H. se prénomme Walter et il est physicien, sa fille s'appelle Freya, alors que Siri Hustvedt est mariée avec Paul Auster, un écrivain bien connu et que leur fille s'appelle Sophie. Donc tout n'est pas vrai dans ce livre et quel besoin de dépenser de l'énergie à déterminer ce qui est inventé et ce qui a vraiment existé ? 

On retrouve dans ce roman de nombreux thèmes familiers à Siri Hustvedt, en particulier l'art et la vieillesse.

Côté art, elle évoque la Baronne Elsa von Freytag-Loringhoven, une artiste allemande, égérie du mouvement Dada, impliquée dans la controverse concernant l’œuvre attribuée à Marcel Duchamp, l'Urinoir, qu'il aurait empruntée à la Baronne. Siri Hustvedt trouve dans les écrits de la Baronne, dans ses poèmes, une force de résistance à la bien-pensance, à la banalité.

 La confrontation de la narratrice, femme de soixante ans, avec la jeune fille qu'elle a été et avec sa propre mère qu'elle visite régulièrement dans la résidence où elle est hébergée, lui donne l'occasion de réfléchir au passage du temps sur sa vie de femme. On perçoit qu'elle se sent déjà dans la pente descendante, prise dans une vieillesse inéluctable, à l'heure d'un bilan partiel de son existence. Mais le propos n'est pas triste, ni même résigné, une forme d'énergie est encore là et c'est rassurant.

Comme souvent, avec Siri Hustvedt, c'est un contenu foisonnant qu'elle nous propose dans ce roman. Parfois, il faut un peu s'accrocher pour la suivre mais je trouve que ça vaut la peine de faire un petit effort, il ne faut pas hésiter à relire les passages un peu compliqués, et puis se dire que si on n'a pas tout compris cette fois, et bien, ce sera peut-être lors d'une prochaine relecture !

dimanche 7 février 2021

Wuhan, ville close

Wuhan, ville close – Fang Fang

Éditions Stock (2020) collection la cosmopolite
Traduit du chinois par Frédéric Dalléas et Geneviève Imbot-Bichet 

 
Une femme chinoise, Fang Fang, 65 ans, décide de tenir son journal de confinement. Elle est écrivain, vit seule à Wuhan et veut simplement prendre des notes de son quotidien, pour s’en souvenir plus tard. Ce sont ces notes, sur soixante jours, qui constitue le corps de ce livre. 

C’est un témoignage passionnant sur la pandémie, sur une autre façon que la nôtre de la vivre, dans la ville où tout a commencé. Bien sûr, on y retrouve des éléments familiers, entre autres l’incertitude sur ce qui va se passer, les complications de la vie quotidienne, l’isolement, la crainte pour les proches et les amis, le chagrin à l’annonce des décès, l’utilisation des réseaux sociaux. Mais tout cela se déroule dans un environnement complètement différent du nôtre. Les billets quotidiens de Fang Fang nous font découvrir des aspects de la vie chinoise que nous ne connaissons pas, l’organisation de la solidarité dans les quartiers, les aléas de la publication sur les réseaux sociaux, la censure.

À la lecture, ce journal peut sembler parfois répétitif mais il faut comprendre les conditions dans lesquelles il a été rédigé. Fang Fang raconte comment ses billets sont fréquemment supprimés du média où elle les met en ligne. Parfois, ses amis ont le temps de les transmettre avant leur suppression, mais elle ne sait jamais vraiment quelle audience elle a touchée. C'est pour cette raison qu'elle répète souvent ses préoccupations, en particulier celle de demander des comptes aux experts qui ont fait perdre un temps précieux à la Chine et au monde entier en déclarant pendant les premières semaines de l’épidémie que le coronavirus n’était pas transmissible entre humains. Fang Fang est très véhémente sur le sujet, elle insiste sur la responsabilité des experts et des autorités qui n’ont pas pris les mesures nécessaires pour protéger les personnels médicaux.  Elle s’étonne que les experts fautifs ne s’excusent pas, que les responsables qui ont failli ne démissionnent pas. 

Fang Fang est très avide d’information, elle cherche à être objective, elle réagit à des faits, à des éléments chiffrés confirmés, elle a un sens critique affirmé. Elle exprime souvent une grande confiance envers le gouvernement, ce qui peut surprendre et paraître naïf. Je me suis dit que c’était peut-être pour éviter la censure mais j’ai souvent eu l’impression qu’elle était sincère et que cette confiance était le résultat d’un mode de fonctionnement de l’état complètement différent du nôtre, un système où tout est organisé du sommet vers la base et où il y a peu de place pour l’initiative individuelle.  

Dans les dernières semaines du confinement, les billets de Fang Fang sont violemment critiqués par des contradicteurs issus de l’ultra-gauche nationaliste. Elle démonte vaillamment les attaques, ne se laisse pas intimider et continue son journal jusqu’à la fin du confinement de la ville.

Mi-janvier, sur France-Inter et sur France-Culture, plusieurs émissions ont évoqué la personne de Fang Fang et sa situation. La publication de son livre dans de nombreux pays étrangers a été très mal perçue en Chine, l'écrivaine ne peut plus s'exprimer de vive voix dans son pays ni même à l'étranger, elle n'est plus invitée dans les manifestations littéraires. Raison de plus pour s'intéresser à son travail et à son œuvre. Lorsque j'ai appris que des experts de l'OMS arrivaient à Wuhan pour enquêter sur l'origine de la pandémie, j'ai pensé à Fang Fang et à son insistance pour faire toute la lumière sur l'affaire. 

Un extrait de son billet du 2 février 2020 (page 58) :

Sous la pluie, les malades qui errent à la recherche d'une place en hôpital ont l'air encore plus misérable. Tout est, malgré tout, relativement ordonné, nous ne manquons pas de grand-chose. Ce n'est pas le purgatoire comme certains l'imaginent. La ville est calme, belle, et majestueuse. Mais que l'un des vôtres tombe malade, et c'est la catastrophe. C'est quand même une maladie contagieuse. Et les ressources hospitalières sont limitées. Les gens savent que même les proches du personnel médical, à moins d'être gravement atteints par le virus, ne peuvent pas être hospitalisés. Nous sommes actuellement dans ce que les experts estiment être la période de flambée épidémique. On s'attend à des informations toujours plus sombres. La vidéo la plus dure que j'ai vue aujourd'hui est celle de cette fille qui pleure à côté d'un fourgon funéraire. Sa mère est morte, le corps est emporté dans la voiture, elle ne pourra pas assister à l'enterrement. Peut-être ne saura-t-elle jamais où se trouvent ses cendres. En Chine où la tradition veut que l'on fasse peu de cas de la vie mais que l'on respecte la mort, c'est probablement la plus grande douleur.

dimanche 24 janvier 2021

La femme aux cheveux roux


La femme aux cheveux roux – Orhan Pamuk

Gallimard (2019)
Traduit du turc par Valérie Gay-Aksoy
Lu dans l’édition Folio (n°6840)
 

Cem Çelik a seize ans, il est lycéen, vit seul avec sa mère près d’Istanbul et rêve de devenir écrivain. Son père, pharmacien et ancien militant gauchiste, a longtemps été emprisonné à cause de ses activités politiques puis a abandonné Cem et sa mère. Il a une nouvelle famille, Cem le voit peu. 

Pour financer ses cours de préparation à l’université, Cem travaille pendant ses vacances et a été embauché par Maître Mahmut, un puisatier expérimenté. Ensemble, ils creusent un puits près du bourg d’Öngören, sur un terrain où leur commanditaire a le projet d’installer une laverie-teinturerie, si la recherche d’eau s’avère fructueuse. 

Très vite, une relation père-fils s’installe entre le maître et l’adolescent, celui-ci éprouve de l’admiration pour l’ainé qui prend la peine de lui expliquer la technique de forage, les caractéristiques des sols et qui agrémente les longues soirées sous les étoiles de contes et légendes traditionnels. Leur quotidien laborieux est aussi rythmé par les visites au bourg, en fin de journée, où Cem a entrevu, dans l’ouverture d’une porte, le visage d’une femme rousse dont il a croisé le regard. Fasciné par l’aura de cette femme, il la cherche dans le bourg et comprend plus tard qu’elle fait partie d’une troupe de comédiens qui donne un spectacle de théâtre sous chapiteau. Il n’a alors de cesse que de pouvoir assister au spectacle, alors que Maître Mahmut cherche à l’en dissuader. Tandis que le creusement du puits tarde à donner le résultat espéré et que le puisatier s’entête, Cem, physiquement épuisé par le travail et submergé par des sentiments contradictoires après une rencontre avec la femme rousse, abandonne son maître et s’enfuit. Toute son existence future sera marquée à jamais par cette fuite lâche et irréfléchie.

Je ne résume volontairement ici que la première partie de ce roman qui est ma première rencontre avec Orhan Pamuk. J’ai lu ici ou là que ce livre n’était pas le meilleur de Pamuk, ni le plus représentatif. Je me demande alors comment sont les autres car personnellement, j’ai bien aimé celui-ci. 

Le thème principal de ce roman, c’est la relation au père, illustrée par le mythe d’Œdipe et par l’histoire de Rostam et Sorhâb, héros du Shânâmeh, épopée nationale iranienne écrite il y a mille ans par Ferdowsi, dans laquelle Rostam tue Sorhâb sans savoir que Sorhâb est son fils. Le thème sous-jacent, c’est celui du destin, de son poids sur l’existence, de son caractère inexorable et le roman de Pamuk en est une très bonne illustration.

J’ai aimé ce roman parce que le parallèle entre la mythologie et l’histoire contemporaine est bien conduit. J’ai été aussi très intéressée par l’évolution de la ville d’Istanbul qui est au cœur du roman et qui accompagne le parcours du héros, le faisant revenir contre son gré dans les lieux qu’il avait fuis dans son adolescence et le confrontant à son destin.
 

C’était ma dernière lecture coup de cœur de 2020, un roman parfait pour s’extraire des incertitudes du quotidien !

mercredi 16 décembre 2020

La télégraphiste de Chopin

La télégraphiste de Chopin – Éric Faye

Seuil (2019)

 À Prague, en 1995, Ludvík Slaný, journaliste à la télévision, est chargé par son rédacteur en chef, Filip Novák, de réaliser un documentaire sur une femme qui prétend que Frédéric Chopin lui rend régulièrement visite et lui dicte des œuvres inédites. Des experts se sont penchés sur ces morceaux, certains y voient la patte du maître, d’autres crient au plagiat et à la manipulation. En tout cas, l’affaire passionne les foules et une maison d’édition musicale annonce la sortie prochaine d’un disque où un interprète réputé jouera ces œuvres posthumes.  La direction de la chaine de télévision a décidé d’éclaircir l’affaire avant la sortie du disque et de prouver qu’il ne s’agit que d’une supercherie.

Voici donc Ludvík Slaný et son cameraman qui passent de longues après-midis chez Věra Foltýnova, une veuve dans la cinquantaine, une femme modeste, tentant de la confondre, de débusquer ses dons de faussaire, de dénoncer la machination. Mais rien dans ces séances ne leur permet de mettre la sincérité de Věra en cause, même s’ils sont eux-mêmes incapables de percevoir la présence de Chopin dans la pièce lorsque Věra retranscrit les partitions sous la dictée du compositeur. Ludvík en vient alors à se faire aider par un détective, Pavel Černý, ancien agent des services secrets. Commence alors une enquête digne de l’époque de la Guerre Froide, avec filatures, écoutes téléphoniques, interception du courrier, fouilles et autres méthodes d’un temps révolu.

Je n’ai encore jamais été déçue par mes lectures d’Éric Faye, et ce roman-ci n’a pas failli, lui non plus. Éric Faye nous décrit un phénomène surnaturel, la visite de Chopin chez une femme sans compétences musicales particulières pour lui dicter des œuvres qu’il aurait composées depuis sa mort et on finit par l’accepter, tellement l’évènement est raconté de façon naturelle et crédible. Enfin, on accepte de croire ce que raconte Věra, elle est si humble, si sincère dans son propos et dans son attitude. Et on compatit aux états d’âme de Ludvík, journaliste scientifique, qui lutte contre l’incroyable mais qui n’arrive pas à trouver de preuves lui permettant d’arriver aux conclusions attendues par sa rédaction.

Ce qui est bien perceptible aussi, c’est la difficulté pour tous dans cet ancien pays du bloc de l’Est de rompre avec les habitudes du passé. On sent la chape de plomb qui pèse encore sur les relations entre les individus en 1995, aussi bien dans l’environnement professionnel que dans la vie de tous les jours. On perçoit les craintes, la paranoïa, la tendance facile à utiliser des méthodes qui ne respectent pas les libertés dès qu’il y a un rouage qui se grippe plutôt que de mettre les problèmes sur la table et d’en parler clairement.

Ce n’est que vingt ans plus tard, alors que sa vie professionnelle aura évolué, qu’il aura connu d’autres horizons, que Ludvík pourra passer la main à une jeune journaliste qui s’intéresse à l’affaire. À elle, il pourra enfin exprimer sincèrement ce qu’il a ressenti, raconter son trouble de l’époque, le dilemme où il se trouvait, les contradictions à résoudre.

Pour ce roman, Éric Faye s’est inspiré de la vie de Rosemary Brown, médium britannique qui prétendait communiquer avec des compositeurs décédés.

Comme je l’ai déjà dit, je ne suis pas adepte de sciences occultes mais je me suis laissée entrainer sans difficulté dans cette histoire surnaturelle. C’est la magie de la lecture ! Et je trouve qu’Éric Faye est très doué pour nous emmener loin de nos habitudes, en douceur et sans sensationnalisme. 

N’hésitez pas, laissez-vous surprendre !
 

jeudi 3 décembre 2020

Encre sympathique

Encre Sympathique - Patrick Modiano

Gallimard (2019) 

C'est un dossier qu'il retrouve par hasard qui lui remet en mémoire une enquête que lui confia le patron de l'agence Hutte. À la demande d'un certain Brainos, il devait rechercher la trace de Noëlle Lefebvre, disparue  soudainement. Seuls indices, une adresse dans le 15ème arrondissement et une carte au nom de la jeune femme, avec sa photo, permettant de retirer son courrier au guichet de la poste restante rue de la Convention. Premières instructions, interroger la concierge de l'immeuble puis passer au bureau de poste, aller s'installer dans un café, s'enquérir auprès du barman s'il avait vu Noëlle Lefebvre récemment et attendre.

 

 

Comme souvent dans les romans de Patrick Modiano, c'est un événement mineur qui sert de point de départ à l'intrigue, un nom, une adresse, une photo. À partir de presque rien, le narrateur plonge dans sa mémoire, ramène à la surface des rencontres avec des personnages qui vont lui fournir par bribes leurs propres souvenirs, chacun amenant sa pierre à l'ouvrage qui se construit au fil du roman.

 

Ici, le narrateur s'appelle Jean Eyben, il a travaillé pour Hutte pendant quelques mois puis à quitté l'agence en emmenant le dossier bleu de l'affaire Noëlle Lefebvre. Trente ans plus tard, en retrouvant le dossier, il se remémore  les quelques moments de sa vie où il a tenté d'en savoir plus sur cette jeune femme disparue, occasions de nous promener à ses côtés dans des décors disparus de Paris, mais aussi dans des souvenirs d'adolescence près du lac d'Annecy. Finalement, un voyage à Rome apportera une perspective nouvelle à son histoire avec Noëlle Lefebvre.

 

La lecture des romans de Patrick Modiano provoque chez moi toujours le même plaisir, inexplicable mais bien réel. Moi qui recherche pourtant dans mes lectures l'occasion d'apprendre quelque chose, sur une époque, sur un secteur d'activité, sur un phénomène de société, sur une culture ou sur l'art, je dois reconnaître que ce n'est pas ce que je trouve chez Modiano. Avec lui, c'est l'émotion qui surgit, la nostalgie de lieux que je n'ai pourtant pas connus, c'est la magie des noms de personnages  qui enclenchent le déroulé des souvenirs du narrateur. Je suis embarquée à chaque fois.

 

J'ai noté cependant quelque chose de nouveau dans ce roman. L'écrivain m'est apparu furtivement sous le narrateur, à quelques reprises, et je ne me souviens pas de cela dans ses autres romans. 

 

Je m'explique : à la page 14, Modiano écrit :

J'ai sorti de ma poche la carte que m'avait confiée Hutte. Aujourd'hui, un siècle plus tard, je me suis arrêté d'écrire un instant à la page 14 du bloc Clairefontaine pour regarder encore cette carte qui fait partie du "dossier".

 

Plus loin, page 101 :

Cette recherche risque de donner l'impression que j'y ai consacré beaucoup de temps - déjà cent pages -, mais ce n'est pas exact.

 

Et même page 63, il nous livre quelques réflexions sur ses recherches sur Internet, ancrant ainsi résolument son travail dans notre époque :

Aujourd'hui, j'entame la soixante-troisième page de ce livre en me disant que l'Internet ne m'est d'aucun secours. Sur celui-ci, pas de trace de Gérard Mourade ni de Roger Behaviour. Selon le navigateur, on compterait quelques Noëlle Lefebvre en France, mais aucune ne correspond à celle qui recevait des lettres à la poste restante.

Tant mieux, car il n'y aurait plus matière à écrire un livre. Il suffirait de recopier des phrases qui apparaissent sur un écran, sans le moindre effort d'imagination.

 

Modiano s'est-il déjà ainsi découvert dans ses précédents romans ? Je ne me rappelle pas l'avoir perçu et j'ai été surprise par ce que j'ai ressenti comme un lâcher-prise de l'auteur, comme un abandon. Rare sensation !