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dimanche 5 octobre 2025

Un perdant magnifique

Un perdant magnifique - Florence Seyvos 

Éditions de l'Olivier (2025) 

 De Florence Seyvos, j'avais été enthousiasmée par un précédent roman, Le garçon incassable, touchée par l'écriture et par la tendresse qui se dégageait d'une histoire simple et sans éclat.

Cette fois, le héros est Jacques, le beau-père de Anna, la narratrice. Après son divorce, la mère d'Anna et d'Irène, a épousé cet homme originaire du Havre et installé à Abidjan où il fait des affaires. Quarante ans plus tard, Anna se souvient de leur vie en Côte d'Ivoire puis au Havre, où elles sont venues habiter dans les années 80, alors que Jacques est resté en Afrique. Ses visites plus ou moins régulières rythme la narration, faisant alterner l'illusion du bonheur et les fins de mois angoissantes.

 

Page 63 :

(...) Notre mère avait épousé un type qui portait des pyjamas aux couleurs vives et qui, chaque soir, récupérait sa carabine dans un placard avant de disparaître avec elle, notre mère, pour la nuit. Irène et moi n'avions jamais échangé un mot à ce sujet. Seuls nos yeux se parlaient : Tu vois ce que je vois ? Oui. 


 Une fois encore, c'est un sujet de roman qui ne paye pas de mine et pourtant, l'écriture de Florence Seyvos en fait une merveille. L'émotion pointe à chaque page, on comprend le trouble de la narratrice, son conflit de loyauté face à un homme imprévisible, tyrannique, généreux et immature. On perçoit ses étonnements d'enfant puis d'adolescente face à la fantaisie séduisante de Jacques puis sa prise de conscience des difficultés dans lesquelles il les plonge, sa mère, sa soeur et elle, par son inconséquence.

Ce que j'ai aimé dans ce roman, c'est la manière dont Florence Seyvos installe un climat d'instabilité, fait ressentir la précarité où vivent la mère et ses deux filles, à partir du point de vue d'Anna, par la description d'évènements du quotidien, des épisodes cocasses ou dramatiques racontés légèrement, sans pathos.

Page 109 : 
Devant l’unique fenêtre il y avait sa table de travail. Une machine à écrire, un cendrier plein, à côté duquel était posé son étrange fume-cigarette, des piles de papiers et tout autour, un continent de cire fondue, figée en nappes successives, dans lesquelles d’innombrables bougies consumées, empilées les unes sur les autres, formaient de petites montagnes. À certains endroits, les coulées de cire avaient débordé de la table et formé de longues stalactites.
C’est à ce moment-là que la voix de ma mère s’est brisée.
Cette image, plus que toute autre, avait frappé André Vernet, disait-elle, il n’avait pu s’empêcher de la décrire dans ses moindres détails.
Aujourd’hui encore, chaque fois que je vois une bougie dans laquelle la mèche a fini par se noyer, chaque fois que je vois une coulée de cire figée sur une table, je pense à Jacques. Cela fait quarante ans que cette image, que je n’ai jamais vue moi-même, me déchire le cœur.

Une réussite qui a séduit les lecteurs du jury du Prix du Livre Inter 2025. 

Un billet plus détaillé que le mien sur ce roman. 

 

samedi 9 décembre 2023

Éden


Éden – Auður Ava Ólafsdóttir

Éditions Zulma (2023)
Traduit de l’islandais par Éric Boury

 

Alba est islandaise, linguiste, professeur à l’université et relectrice-correctrice pour une maison d’édition de romans policiers de Reykjavík. Elle se rend très souvent dans des endroits retirés partout dans le monde pour assister à des colloques consacrés aux langues menacées de disparition et elle prend un jour conscience de l’impact de ses nombreux voyages en avion sur l’environnement. Grâce à son père et à un ami de celui-ci, Hlynur - prénom qui signifie érable en islandais - qui tous deux s’intéressent aux arbres, elle est sensibilisée au reboisement du pays. Elle réalise alors que pour compenser ses seize vols de l’année précédente, elle devrait planter cinq mille six cents arbres. Elle décide alors d’acquérir un terrain de vingt-deux hectares en pleine nature et d’y planter des arbres. La propriété, qui comprend une bâtisse à rénover, a appartenu à une célèbre autrice de romans policiers, Sara Z,  dont Alba a relu les épreuves avant parution quelques années auparavant. Au fur et à mesure de son installation sur place, la vie d’Alba va changer du tout au tout.
 

C’est un livre curieux, que j’ai beaucoup aimé, plus encore que les deux précédents livres d’Auður Ava Ólafsdóttir déjà lus, Rosa Candida et Miss Islande, que j’avais appréciés. Peut-être que celui-ci m’a captivée parce qu’il est question d’une femme qui abandonne progressivement sa vie de citadine pour se créer son propre univers à la campagne et que c'est un sujet qui me parle. Sa reconnexion avec la nature lui ouvre de nouvelles perspectives et semblent la dégager d'un carcan qui la bloquait. 

J’ai aussi aimé la façon dont les pensées d’Alba se baladent d’un mot à l’autre, créant des digressions linguistiques et imagées qui font rêver et voyager. Comme dans l’extrait ci-après, qui suit une évocation de sa mère, Stella Bjarkan, une actrice qui a interprété le rôle de Lady Macbeth, et dont le nom de Bjarkan est dérivé de björk, birki – bouleau.

Hier soir, je me suis documentée sur les bouleaux, betula pubescens en latin. L’adjectif pubescens signifie duveteux ou à feuilles pelucheuses, ce qui explique que dans beaucoup d’autres langues, le bouleau se nomme arbre velu, hairy birch en anglais et dunbjørk en norvégien. Il va pour ainsi dire de soi que les Féroïens parlent de birki comme les Islandais. Le terme birki ne trouve d’ailleurs pas son origine dans les langues de notre famille, mais dans le sanskrit bhurja qui signifie l’arbre clair ou lumineux en raison de son écorce d’un blanc crayeux. Lorsque je me plonge dans l’étymologie, je ne vois plus le temps passer et, à une heure avancée de la nuit, je suis tombée sur un document expliquant que le latin betula avait la même racine que le terme celte bete qui donne en irlandais médiéval beithe et, comme la fatigue commençait à se faire sentir, tout cela se mélangeait dans ma tête, betha et beithe, le latin, le gaélique médiéval et le sanskrit, ma mère, la vie, la lumière et le bouleau, la femme qui m’a donné naissance et les rôles qu’elle a endossés. Quand j’ai enfin éteint l’ordinateur pour aller me coucher, j’ai pensé que ce serait plutôt cocasse si Macbeth était en effet Fils de Bouleau, fils de Birki, et si Stella Bjarkan jouant Lady Macbeth devenait par là Lady Birkisson. (Page 41).


De même, son exploration des environs l’entraîne à la fois à l’évocation de la dure vie des éleveurs locaux et à l’analyse de sa langue. L’extrait ci-dessous se poursuit d’ailleurs par la liste des déclinaisons des mots rivière (á ) et brebis (ær).

Remontée en voiture, je pense à une rivière qui déborde, ce qui me conduit droit à landbrot, érosion, puis à vatnavextir, inondation, et aux adjectifs gruggugur et kolmórauður qui décrivent une chose boueuse et sombre, puis je pense à umflotinn, entouré d’eau, et à sjatna qui signifie se retirer en parlant de l’eau, j’attends tranquillement que le liquide s’évacue de mon cerveau de linguiste, je pense au mot innlyksa, coincé, je pense à une route affaissée sur une centaine de mètres, je pense à des coupures d’électricité, à des vaches aux mamelles gonflées, à des fermiers forcés de jeter leur lait parce que le camion n’arrive pas jusqu’à leur ferme, je pense à des poèmes sur les rivières, sur les ruisseaux qui babillent et je pense qu’en secret la rivière ravine, pierre après pierre, galet après galet, sous mes pieds, jusqu’au moment crucial, je pense à Ella Fitzgerald chantant Cry Me A River et voici brusquement que la déclinaison du mot á, rivière, me vient au bout des lèvres – nominatif, accusatif, datif, génitif, singulier et pluriel –, je me dis que les destins de l’eau des glaciers et des brebis sont liés à travers l’une des formes les plus courtes de la langue islandaise, á, et que dans sa déclinaison se cache le temps lui-même, se cache le mot ár qui signifie année. (Page 46).
Ce qui m’a plus aussi dans cette histoire, c’est la façon dont l’autrice nous fait découvrir petit à petit la vie passée de son personnage, jamais directement mais toujours par des éléments que fournissent d’autres personnes autour d’elle, comme son père et surtout sa demi-sœur, ou encore son éditrice, comme par exemple l’insistance avec laquelle celle-ci lui demande de lire avant parution le livre de poèmes d’un de ses anciens étudiants. Au début, on ne comprend pas trop où l’autrice nous emmène puis on devine, par des détails apparemment insignifiants laissés ici et là, un épisode passé de la vie d’Alba dont elle-même ne parle pas mais qui justifie sans doute son changement de vie. 

Il y a aussi l’ouverture aux autres qui s’installe petit à petit dans l’existence d’Alba. Ainsi, lorsqu’elle côtoie son voisin ou bien les habitants et commerçants du village, elle est toujours surprise de constater qu’ils s’intéressent à elle, que les informations la concernant circulent, mais toujours à bon escient, que ses capacités sont sollicitées dans un but solidaire. Son implication au côté d’un migrant adolescent va donner un nouveau sens à sa vie et à celle de ses proches.

Je prépare des lasagnes pour un adolescent qui a erré de par le monde et qui a appris le mot stinningskaldi – vent glacial – bien qu’il ne lui soit d’aucune utilité pour affronter les bourrasques pendant ses allées et venues. Pas plus qu’il n’a besoin de savoir qu’il existe plus de cent termes pour désigner le vent en fonction de sa direction, de son degré d’humidité, des frimas ou de la douceur qu’il apporte. (Page 86).
Vous l’aurez compris, je recommande fortement la lecture d’Éden d’Auður Ava Ólafsdóttir, l’air de rien ce livre est un petit bijou.

N.B. Mention spéciale à Éric Boury, le traducteur de ce texte, pour en avoir si bien fait ressortir les aspects linguistiques.

mercredi 10 mars 2021

La familia grande

La familia grande – Camille Kouchner

Seuil (2021) 

 
D’habitude, je ne précipite pas pour lire ces ouvrages dont tout le monde parle, dont il est question pendant quelques semaines sur tous les médias. J’avais d’ailleurs lu les articles publiés dans le Monde à son propos ainsi que les extraits choisis par le journal et je pensais, à tort, en rester là.
Mais le hasard a mis ce livre à ma portée et je l’ai lu, très vite, car j’ai été happée par la plume de Camille Kouchner et j’ai aussitôt pris conscience qu’il ne s’agissait pas seulement d’une dénonciation de l’inceste. Cette dénonciation, c’est ce qu’en ont retenu les médias lorsqu’ils ont parlé de ce livre dans leurs colonnes, sur leurs ondes et sur leurs écrans.
 

 

Ce que j’en ai perçu, c’est le poids qui pesait sur Camille Kouchner depuis une trentaine d’années, le poids du silence qui lui avaient imposé son frère et son beau-père, la victime et l’abuseur. L’un, parce qu’il avait choisi le silence pour tenter d’oublier, l’autre parce que c’était un moyen de banaliser les agressions dont il était l’auteur et d’imposer sa loi. Silence que se voyait reprocher Camille Kouchner à chaque fois qu’un proche, au fil des années, apprenait l’infâme vérité : pourquoi n’as-tu rien dit ?
 

Dans ce livre, Camille Kouchner raconte l’enfance, son milieu familial à priori privilégié, une famille éclatée, recomposée, agrandie par un cercle d’amis qui se retrouvent tous les étés au bord de la mer. Un environnement de carte postale, une liberté revendiquée, où l’on rejette les carcans bourgeois pour en imposer d’autres, plus modernes et dans l’air du temps. Une famille qui finalement prend peu soin de ses enfants, les laisse vivre des expériences qui ne sont pas de leur âge, où l’émancipation des femmes prend le pas sur la sécurisation des enfants.
 

Elle raconte aussi son mal être, le poids du silence et de la culpabilité, sa stupeur face à la réaction de sa mère quand elle est mise au courant de nombreuses années après les faits. Et on comprend alors comment l’écriture du livre a dû lui faire du bien, pourquoi il fallait qu’elle porte à la connaissance de tout le monde les faits qu’elle avait dû taire si longtemps, parce que c’était sans doute pour elle la seule façon de se sortir de la gangue où elle était engluée.
 

Après ma lecture, j’ai regardé en replay l’émission La Grande Librairie dont Camille Kouchner était l’invitée. Ce qui m’a surpris, c’est qu’au cours de l’entretien, Camille Kouchner a beaucoup utilisé le terme d’emprise pour expliquer ce qui s’était joué dans cette famille, alors qu’elle n’utilise jamais le mot dans son texte. Je me suis demandé si elle n’avait pris conscience de cette emprise qu’après l’avoir écrit, à la faveur d’un livre qu’elle cite dans l’entretien mais que je n’ai, hélas, pas mémorisé.
 

Un lecture coup de poing que je recommande et que je vois comme un moyen de saluer le courage qu’a eu Camille Kouchner. Je perçois la publication de ce livre comme un encouragement à toutes les victimes du silence de parler pour se libérer, quelque soient les raisons du silence qui leur a été imposé.
 

jeudi 30 avril 2020

Le confident

Le confident – Hélène Grémillon

Édition Plon (2010)

Paris, 1975. La mère de Camille vient de mourir. Parmi les nombreuses lettres de condoléances qu’elle a reçues, Camille a trouvé un courrier plus volumineux d’un certain Louis, qu’elle ne connait pas. Le contenu lui fait d’abord croire à une erreur de destinataire. Puis d’autres lettres de la même veine lui parviennent, racontant une histoire commençant quelques années avant la seconde guerre mondiale. Louis, le fils du médecin et de la mercière, aime depuis l’enfance Annie, qui souffre d’asthme et qui aime peindre. L’adolescente s’est liée d’amitié avec Mme M., une jeune femme qui vient d’emménager avec son mari dans une belle propriété du village, et qui permet à Annie de venir peindre chez elle. Plusieurs années plus tard, Mme M. propose un étrange marché à Annie et Louis ne peut qu’être le spectateur d’une tragédie en marche.

C’est un roman assez déroutant. Comme Camille, au début on ne comprend absolument pas en quoi elle peut être concernée par ce qui est raconté dans les lettres qu’elle reçoit. Comme elle est éditeur, elle envisage même que ce pourrait être un auteur qui lui envoie son livre par morceaux afin de susciter son intérêt. Et puis, le narrateur des lettres change : Après Louis, c’est Annie qui prend la parole, puis ce sera Mme M. On commence alors à replacer Camille dans l’histoire, Camille pour qui s’éclaircissent certains épisodes de l’enfance, Camille qui envisage sous un jour nouveau ses relations avec ses parents.

Une lecture qui commence doucement et qui devient de plus en plus prenante, davantage encore quand arrive la période de la guerre dont les soubresauts accentuent le caractère dramatique de l’histoire qui nous est dévoilée. Les changements de narrateur permettent d’aborder les évènements sous des points de vue différents, chacun a sa propre vérité et ses propres motivations, le lecteur doit souvent revoir ses premières impressions. C’est déstabilisant et ça participe de la tension narrative.

Ce livre est un premier roman et il a obtenu plusieurs prix, bien mérités à mon avis.

dimanche 6 septembre 2015

D'après une histoire vraie

D’après une histoire vraie – Delphine de Vigan
Éditions JC Lattès (2015)

Après la parution de son précédent livre, Rien ne s’oppose à la nuit, Delphine de Vigan s’est retrouvée laminée par le succès et par les réactions de ses proches. Alors qu’elle peine à se lancer dans l’écriture d’un nouveau livre et que ses enfants quittent le foyer familial pour aller étudier en province, Delphine fait la connaissance de L., une femme de son âge qui travaille dans le milieu de l’édition. Très vite, L. prend une place très importante dans la vie de Delphine, elle la conseille sur ses choix en ce qui concerne son futur livre et cherche à la persuader de renoncer à la fiction. Pour L., seule l’autobiographie intéresse les lecteurs, il n’y a pas d’autre voie. Delphine se trouve bientôt plongée dans une sorte de dépression, incapable d’aligner trois mots, elle ne peut plus tenir un stylo, même écrire sa liste de courses sur un Post-it devient insurmontable. L. vient à son secours, prend les choses en main, se substituant même à Delphine pour répondre à son courrier et s’occuper des tâches indispensables, afin que Delphine puisse retrouver le goût de l’écriture et celui de la vie en général. 

Le titre du roman est bien choisi, puisque, sans ambiguïté, c’est bien Delphine de Vigan qui est l’héroïne de ce nouveau livre, et en tant que personnages secondaires, on retrouve son compagnon, François, journaliste littéraire réputé de la télévision et de la presse, et ses deux enfants qui viennent de passer le baccalauréat. C’est bien de son précédent livre qu’il est abondamment question, et des conséquences sur le devenir de son auteur. Quoique là, nous n’en savons que ce qu’elle veut bien nous dire.
Et puis, il y a ce personnage de L., qui reste très mystérieuse, que Delphine elle-même a du mal à identifier, même si L. lui assure avoir fréquenté la même classe de prépa qu’elle. L’emprise de L. sur Delphine se met en place doucement, au fur et à mesure que la romancière perd pied et s’isole et elle agit aussi sur le lecteur qui peine à sentir quand la narration bascule dans la fiction. Ce n’est qu’après le dénouement que l’on s’interroge et que l’on remet en question les péripéties de ce roman pour chercher à identifier le vrai du faux. C’est un des thèmes principaux de ce livre : où s’arrête l’autobiographie et où commence la fiction ? Quelle est la part de chaque dans tout écrit ? Comment l’auteur utilise-t-il son vécu pour construire son œuvre ? Et le fait-il en conscience ou bien est-ce plus subtil ?
Un autre thème de ce livre, c’est la manipulation d’un individu par un autre. La démonstration est bien menée, un peu facile, peut-être. Mais elle met en évidence qu’il faut un terrain déjà fragilisé pour s’installer et qu’il est ensuite bien difficile de s’en sortir sans aide extérieure.

En résumé, un roman prenant, où la tension monte petit à petit, au fur et à mesure que les doutes de Delphine se précisent. Quelques longueurs, parfois, mais il faut être patient, le dénouement en vaut la peine !





Avec cette lecture, j’ai commencé ma participation au challenge 1% Rentrée littéraire 2015, orchestré par Sophie Hérisson.

vendredi 28 novembre 2014

No et moi

No et moi – Delphine de Vigan
Éditions Jean-Claude Lattès (2007)

Lou a treize ans, vit à Paris avec ses parents dans un bel appartement. C’est une adolescente surdouée, elle vient de rentrer au lycée et elle se sent mal à l’aise dans cette classe de seconde, où les autres filles la regardent de travers.  Seul Lucas, un redoublant de dix-sept ans, lui témoigne un peu d’intérêt. Lorsque Lou se voit obligée de choisir un sujet d’exposé, elle présente son projet d’enquêter sur les jeunes SDF, sur un coup de tête. Gare d’Austerlitz, elle repère No, une jeune sans abri, tout juste majeure, qui zone dans le quartier, toujours à la recherche d’un endroit où dormir. Les premiers contacts entre les deux filles sont difficiles mais petit à petit, Lou réussit à apprivoiser Nolwenn et une amitié s’installe. Lorsque la situation s’aggrave pour No, Lou sollicite l’aide de ses parents, qui acceptent d’héberger la jeune fille. La présence de No ramène la joie de vivre qui manquait dans la famille de Lou depuis la mort de sa petite sœur. No se requinque, savoure le confort et la chaleur d’un foyer uni et reprend confiance. Mais ce roman n’a rien d’un conte de fées et aucune bonne marraine ne s’est penchée sur le berceau de No.

Même si le titre du roman met en avant les deux jeunes filles, c’est de trois adolescents dont qu’il est question dans cette histoire, où chacun, à sa façon et à des degrés divers, vit dans la solitude, délaissé par sa famille. La vie de No en est l’exemple ultime, enfant abandonnée par sa mère, baladée de foyer en foyer jusqu’à sa majorité puis poussée à la rue, dans la crasse, la violence et l’alcool. Lou, quant à elle, bénéficie du confort des beaux quartiers parisiens, d’une éducation à la mesure de ses capacités mais elle ne reçoit pas tout l’amour qui lui est dû. En effet, sa mère a perdu pied à la suite du décès de son deuxième enfant, et depuis, elle sombre dans la dépression et ne manifeste qu’indifférence pour sa fille. Quant à Lucas, le beau gosse, le charmeur, il ne manque pas d’argent mais vit quasiment seul dans un bel appartement, où sa mère ne fait que des apparitions fugaces entre ses déplacements professionnels.

La présence de No va aider la famille de Lou à sortir de son drame, mais elle–même ne va malheureusement pas en bénéficier durablement. L’histoire de Lou, No et Lucas est poignante et réaliste. Elle prouve que lorsqu’on a le gîte et le couvert assuré, la vie est quand même plus facile, même si l’environnement familial n’assure pas complètement son rôle protecteur. No n’a rien eu de tout cela pendant trop longtemps et l’amitié de Lou ne suffira pas à l’empêcher de sombrer.  Une belle lecture qui m’a laissée avec un grand sentiment d’injustice.


J'avais ce livre depuis un moment dans ma liseuse et c'est le challenge Objectif Pal 2014 d'Antigone qui m'a fourni l'occasion de le faire sortir de ma PAL numérique.

D'autres avis sur ce livre un peu partout sur la Toile et chez Babelio, par exemple.

samedi 9 août 2014

Opération Sweet Tooth

Opération Sweet Tooth – Ian McEwan
Collection Du monde entier, Gallimard (2014)
Traduction de France Camus-Pichon

L’intrigue se déroule à Londres, dans les années 1970. Serena Frome vient de terminer des études de mathématiques, qu’elle a suivies sans enthousiasme, pour faire plaisir à sa mère. Elle, sa passion, c’est la lecture, la littérature. Elle fait la connaissance de Tony Canning, professeur à Cambridge, qui devient son amant. Pendant quelques mois, celui-ci assume son rôle de mentor auprès de Serena, décidé à parfaire son éducation et l’encourage à poser sa candidature au MI5, les services secrets britanniques. 
Après un été de bonheur, leur relation se termine brutalement, à l’initiative de Tony. Serena est très affectée par la rupture, mais son embauche au sein du MI5 lui permet de se ressaisir. Les premiers mois ne sont pas passionnants, Serena est vraiment au bas de l’échelle dans l’organisation. 
Et puis, une mission lui est confiée. Il s’agit de « recruter » un jeune auteur, de financer l’écriture de son premier roman et de l’influencer afin qu’il mette en avant les avantages de la société capitaliste occidentale face à la menace que représente l’Union Soviétique. Bien sûr, le jeune prodige ne doit jamais savoir d’où lui viennent ses subsides, ni connaitre le véritable rôle de Serena. La jeune fille, qui a été emballée à la lecture des nouvelles écrites par Tom Haley, le recommande à ses supérieurs et n’a aucun mal à lui faire accepter l’offre de subvention de ce qu’il croit être une fondation. 
Serena prend sa mission très au sérieux, trop même, puisqu’elle tombe rapidement amoureuse de son auteur. La voilà donc prise au piège de ses dissimulations, puisqu’elle cache au MI5 la nature de ses relations avec Tom et qu’elle tait à celui-ci son activité réelle. Sa situation se complique très rapidement et elle va découvrir que la création littéraire n’obéit pas à la contrainte.

En début d’année, j’avais pris la résolution de diversifier l’univers de mes lectures. Les premiers commentaires lus à propos de la sortie d’Opération Sweet Tooth de Ian McEwan m’ont incitée à choisir ce livre, pour attaquer le genre roman d’espionnage.  J’ai été ravie de mon choix, même si je dois reconnaître qu’il s’agit plutôt d’une parodie du genre, et que ce qui en émerge, c’est l’amour, l’amour de la lecture, de la littérature, et l’amour d’une toute jeune femme pour deux hommes très différents, qui vont façonner son existence et décider de son destin.
C’est aussi une découverte de ce qu’est la création littéraire, le cheminement de l’auteur, l’utilisation de sa vie personnelle comme source d’inspiration, l’exercice de sa liberté et de son intégrité.

Et puis, avec ce roman, c’est une immersion dans la Grande-Bretagne des années 1970, encore engluée dans le conflit irlandais et qui doit faire face aux conséquences des grandes grèves des mineurs, qui paralysent l’économie du pays  et contraignent la population à réduire drastiquement la consommation d’énergie. Face à ces difficultés de la vie quotidienne, les manigances des services secrets pour entretenir les rouages de la guerre froide paraissent bien futiles.

Une vraie réussite que ce roman d’Ian McEwan, auteur que je découvre à l’occasion de cette lecture.

Un extrait (page 49)
En allant au travail, je méditais sur l’abîme entre la description de mon poste et la réalité. Je pouvais toujours me dire à moi-même — faute de pouvoir le révéler à quiconque — que j’appartenais au MI5. Ça sonnait bien. Aujourd’hui encore, je m’émeus à la pensée de cette pâle petite jeune femme qui voulait se dévouer pour son pays. Je n’étais toutefois qu’une secrétaire en minijupe parmi tant d’autres, ces milliers d’entre nous qui se déversaient dans les couloirs crasseux de la station de métro Green Park, où les détritus, la poussière et les courants d’air pestilentiels que nous acceptions comme notre lot quotidien nous giflaient le visage et nous décoiffaient. (Londres est tellement plus propre, désormais.) Et lorsque j’arrivais au bureau, je restais une secrétaire qui tapait, le dos bien droit, sur une Remington gigantesque dans une salle enfumée, pareille à des centaines de milliers d’autres dans toute la capitale, qui allait chercher des dossiers, déchiffrait des écritures masculines, revenait en courant de sa pause déjeuner. J’étais même moins bien payée que la plupart d’entre elles. Et, à l’image de cette jeune ouvrière dans un poème de Betjeman que Tony m’avait lu un jour, je lavais moi aussi mes dessous dans le lavabo de ma chambre.
Retrouvez de nombreux avis sur Babelio.

lundi 17 juin 2013

Les caves du Majestic

Les caves du Majestic – Georges Simenon
Roman écrit en 1939 et publié en 1942.

Une cliente de l’hôtel Majestic a été étranglée et son corps a été dissimulé dans un casier des vestiaires du personnel. C’est le cafetier, Prosper Donge, qui l’a découverte lorsqu’il a pris son service au petit matin. Le commissaire Maigret est chargé de l’enquête et passe sa première journée à interroger les employés de l’hôtel. Il tente de saisir l’ambiance dans l’établissement et cherche à élucider ce qui a pu amener l’épouse d’un riche homme d’affaire américain dans les sous-sols du palace. Une visite le soir chez Prosper, à Saint-Cloud où celui-ci vit chichement avec Charlotte, dame-pipi dans une boîte de nuit, confirme le  commissaire dans son intuition que Prosper ne lui dit pas tout ce qu’il sait. Mais le commissaire a de l’expérience et sait qu’il ne faut pas se contenter des apparences.

Cela faisait bien longtemps que je n’avais plus lu Georges Simenon, en général, et son commissaire Maigret, en particulier. J’avais oublié les lenteurs de l’enquête, la rudesse apparente de Maigret, son attention aux petites gens et son envie de comprendre les dessous d’une affaire, lorsqu’il doute des premières  conclusions de sa hiérarchie. 
Ce qui intéresse le commissaire, et par conséquent son lecteur, c’est d’entrer dans un univers, d’en décortiquer les relations entre les protagonistes, de creuser le passé de chacun, d’être juste et honnête avec lui-même, d’arrêter les crapules et de savoir être indulgent avec ceux que l’existence n’a pas gâtés. Une leçon d’humanité, en quelque sorte.

Extrait page 70 :
Trois heures durant, Maigret garda l’impression déplaisante de patauger dans une sorte de no man’s land, entre la réalité et le rêve. C’était peut-être sa faute ? Jusqu’à Lyon et plus loin, peut-être jusqu’à Montélimar, le train avait roulé dans un tunnel de brouillasse. La femme au petit chien, en face du commissaire, n’avait pas quitté sa place et il n’y avait aucun compartiment vide.
Maigret n’avait pas pu se mettre à l’aise. Il faisait trop chaud. Quand on baissait la vitre, il faisait trop froid. Alors, il avait gagné le wagon-restaurant et, pour se remonter, il avait bu de tout, d’abord du café, puis de la fine, puis de la bière.
Vers onze heures, se sentant barbouillé, il s’était dit que cela irait mieux s’il mangeait et il avait commandé des œufs au jambon, qui ne passaient pas plus que le reste.
Bref, il se ressentait de sa nuit sans sommeil, des heures de train ; il était à cran. Au départ de Marseille, il s’endormit dans son coin, la bouche ouverte, et quand il sursauta en entendant crier « Cannes ! », il resta stupide d’étonnement.
Des mimosas partout, dans un soleil éclatant de 14 Juillet. Des mimosas aux locomotives, aux wagons, aux poteaux de fer de la gare ! Et un grouillement de voyageurs vêtus de clair, d’hommes en pantalon blanc…
D’une micheline, il en débarquait des douzaines, avec casquette d’uniforme et des instruments de cuivre sur les bras. À peine hors de la gare, il se heurtait à un autre orphéon, et celui-ci lançait dans l’air des notes vibrantes.
C’était une orgie de lumière, de sons, de couleurs. Partout des drapeaux, des bannières, des oriflammes, et surtout, partout des mimosas dorés qui répandaient une odeur sucrée dont toute la ville était saturée.
— Pardon, sergent, demanda-t-il à un agent de police qui, lui aussi, avait un air de fête, pourriez-vous me dire ce qui se passe ?
On le regarda comme s’il tombait de la lune.
— Et le grand Corso fleuri, donc ?
D’autres fanfares sillonnaient les rues, se dirigeant vers la mer qu’on apercevait parfois, d’un bleu de pastel, au bout de la perspective d’une rue.
Il se souvint par la suite d’une petite fille vêtue en pierrette et que sa mère entraînait rapidement par la main, sans doute pour avoir une bonne place au Corso. Cela n’aurait rien eu d’extraordinaire si la petite fille n’avait porté sur le visage un masque hallucinant, à long nez, à pommettes rouges, avec des moustaches tombantes de Chinois. Ses petites jambes potelées trottaient, trottaient…

samedi 29 décembre 2012

Une étude en rouge


Une étude en rouge – Arthur Conan Doyle
Paru en 1887.

Ancien major de l’armée des Indes, le Dr Watson a été gravement blessé en Afghanistan et rapatrié en Angleterre. De retour à Londres, ses moyens financiers limités le contraignent à chercher à partager un appartement. C’est ainsi qu’il fait la connaissance de Sherlock Holmes, homme un peu excentrique, féru de sciences, et qui apporte régulièrement son aide aux détectives privés qui viennent le consulter lorsqu’ils peinent à résoudre leurs enquêtes. 
Les deux hommes emménagent ensemble au 221B, Baker Street et le Dr Watson apprend à mieux connaître son colocataire, ses méthodes et sa capacité inouïe de déduction basée sur l’observation et l’utilisation du moindre indice. Il se trouve aux premières loges lorsque l’aide de Sherlock Holmes est requise par deux inspecteurs de Scotland Yard dans une affaire étrange. Un homme, Enoch Drebber, originaire de Cleveland, Ohio, a été trouvé mort dans une maison inhabitée de Brixton Road. La cause de la mort est inexpliquée, l’homme n’a aucune blessure bien qu’il y ait des traces de sang dans la pièce.

Dès cette première enquête, le Dr Watson va avoir tout le loisir de découvrir les talents de son nouvel ami et de bénéficier de ses leçons, car Sherlock Holmes n’est pas avare d’explications sur sa méthode de travail. Très vite, le détective met la main sur le coupable, à la surprise générale. Grâce à un flash-back qui transporte le lecteur plus d’une vingtaine d’années auparavant aux Etats-Unis, Conan Doyle raconte les évènements à l’origine de ce qui se passera à Londres plus tard. C’est une histoire bien inattendue qui nous emmène près de Salt Lake City, dans la communauté des Mormons  et c’est une occasion de découvrir leur mode de vie, leurs règles et leurs dérives.

C’est tout à fait par hasard que je me suis lancée dans cette lecture, sans savoir qu’il s’agissait de la première rencontre entre le Dr Watson et Sherlock Holmes. Je n’imaginais pas non plus qu’une grande partie de l’histoire se déroulait aux Etats-Unis, chez les Mormons et je n’aurais pas envisagé d’éprouver finalement une grande sympathie pour le meurtrier. Ce que je savais déjà, en revanche, c’est que je serais épatée, encore une fois, par le génie d’Holmes, mais cela n’est un secret pour personne ! 
Cette lecture me donne l'occasion d'inaugurer une nouvelle catégorie sur ce blog, que je vais intituler "Dans ma liseuse", puisque j'ai reçu il y a quelques semaines pour mon anniversaire, une liseuse numérique et que ce titre, téléchargé depuis le site Feedbooks, est le premier lu sur cet appareil.
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