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vendredi 3 mai 2024

Le cygne et la chauve-souris

Le cygne et la chauve-souris – Keigo Higashino

Actes Sud (2023)
Traduit du japonais par Sophie Refle

 

Le cadavre d’un homme poignardé a été retrouvé sur la banquette arrière de sa propre voiture garée dans une rue de Tokyo. Il s’agit de Shiraoshi Kensuké, un avocat en droit pénal.
L’inspecteur Godai et son jeune collègue Nakamachi sont chargés de l’enquête qui s’annonce difficile. Mais assez vite, Godai obtient les aveux d’un homme dans la soixantaine, Kuraki Tatsurō.
Celui-ci reconnait avoir tué l’avocat et s’accuse d’un meurtre qu’il a commis dans la province de Nagoya plus de trente années auparavant, crime désormais prescrit.
À l’époque, il n’avait pas été suspecté et un homme arrêté à tort s’était pendu pendant sa garde à vue. Kuraki ne s’était pas dénoncé. Longtemps après, pétri de remords, devenu veuf et à la retraite, il a retrouvé la trace de la veuve et de la fille de l’homme accusé à tort. 

Afin d'échapper à la honte, les dames Asaba se sont installées à Tokyo, où elles ont ouvert un restaurant. Kuraki a pris l'habitude de s'y rendre trois ou quatre fois par an lorsqu'il vient voir son fils Kazuma. Une relation de confiance s’est établie entre Kuraki et les deux femmes. Souhaitant leur léguer une partie de ses biens pour compenser le préjudice qu’il estime leur avoir causé, Kuraki a consulté l’avocat Shiraoshi pour solliciter ses conseils et lui a avoué son crime. Shiraoshi aurait alors tenté de le convaincre de se dénoncer aux deux femmes. Kuraki, qui ne voulait pas mettre en péril la relation qu’il avait construite avec elles, aurait pris peur et, paniqué à l’idée que l’avocat pourrait révéler son secret, l’aurait poignardé.
 

La police de Tokyo peine à vérifier les aveux de Kuraki. Tous les témoins sollicités à son sujet sont unanimes pour s’étonner que cet homme puisse être doublement un assassin. Même les dames Asaba se refusent à lui en vouloir et plaignent son fils d’avoir à subir l’opprobre de la société, comme elles l’ont elles-même vécu. Kazuma ne fait pas exception, il est persuadé que son père ment sur certains éléments, comme Shiraoshi Mirei, la fille de l’avocat qui ne reconnait pas son père dans l’attitude que lui prête Kuraki. Jamais son père n’aurait fait pression sur lui pour le convaincre de dénoncer son crime aux dames Asaba.

Alors que l’affaire est bouclée et que Kuraki attend son jugement en prison, Kazuma et Mirei, chacun de son côté, mènent l’enquête pour tenter de comprendre ce qui s’est passé. Puis, lorsqu’ils se rencontrent par hasard, ils associent leurs efforts pour découvrir la vérité.


Jusqu’à présent j’ai apprécié les romans de Keigo Higashino et celui-ci n’a pas fait exception. L’intrigue est très bien menée et s’articule d’une façon très fluide entre les actions et les interrogations des différents protagonistes. 

Ce que j’aime dans les romans d’Higashino, c’est qu’il s’appesantit peu sur les scènes de crime. Pas de descriptions glauques et sanguinolentes, il s’intéresse surtout au déroulement de l’enquête. Ici, il accorde une grande place aux doutes, ceux des policiers comme ceux des proches du suspect et des victimes, ceux des témoins. La personnalité des protagonistes est analysée finement, l'auteur prend son temps en laissant les enfants du suspect et de la victime prendre le relais des forces de police. 

Ce que j'apprécie également dans mes lectures d'Higashino, c'est une meilleure connaissance de la société japonaise, de ses règles de vie bien différentes des nôtres. C’est une société où l’honneur a une autre signification, où une réserve presque excessive est la norme dans toutes les relations, qu'elles soient proches comme dans le milieu familial, ou plus distante dans le milieu professionnel. Ainsi, la police de Tokyo hésite à interroger celle de la région de Nagoya où a eu lieu le meurtre trente ans plus tôt, craignant de raviver la honte que représentait pour les autorités locales le suicide d’un suspect dans ses locaux. 

En revanche, au Japon comme chez nous, les réseaux sociaux exercent la même violence sur les individus lorsqu’ils sont mis en lumière par l’actualité. Ainsi, Kazuma, lorsque son père est arrêté, est prié par son responsable hiérarchique de se mettre en congé pendant deux semaines car il est en contact avec la clientèle de son entreprise, et l’affaire pourrait nuire à la réputation de celle-ci. Par la suite, lorsqu’il reprend son travail, il est muté à un poste où il n’a plus de contact commercial.


J’avais lu de bonnes critiques de ce roman chez Dasola et Tu l'as lu?? et j'ai bien fait d'avoir suivi leurs avis !

J'ai dans ma Pal un autre roman d'Higashino, Les miracles du bazar Namiya. L'avez-vous lu, qu'en pensez-vous ?

mercredi 13 mars 2024

La Colère et l'Envie

La Colère et l'Envie - Alice Renard 

Éditions Héloïse d'Ormesson (2023)

Isor est une enfant différente, autiste peut-être, mais le mot n’est jamais prononcé. Elle vit avec ses parents, qui, après de nombreuses errances médicales et scolaires, ont décidé de la garder à la maison et se sont progressivement isolés de tout le reste. Ils ont encore leurs activités professionnelles mais ont adapté leurs horaires pour se relayer auprès de l’enfant. Un jour, alors qu’il y a des travaux chez eux, ils confient la fillette de 13 ans à un voisin, un homme âgé, qui vit seul. Il a été photographe, il adore la musique. Entre lui et l’enfant se noue une relation de confiance et d’amour. Isor passe alors ses journées chez Lucien et s’ouvre petit à petit à la vie. Jusqu’à ce qu’un évènement vienne rompre les habitudes et pousse Isor vers le monde, vers le passé de Lucien.
 

J’ai beaucoup aimé ce livre, construit en trois parties. 

Dans la première, le père et la mère s’expriment tour à tour et racontent leur vie avec Isor, le bouleversement qu’a amené l’arrivée de cette enfant pas comme les autres chez eux. Les deux parents sont très différents et chacun survit à sa façon. La mère est aimante, surprotectrice, centrée sur son enfant. Le père ne comprend pas sa fille, lui en veut, elle lui fait peur. 

Dans la deuxième partie, c’est Lucien qui raconte sa découverte d’Isor, son irruption chez lui et le progressif apprivoisement qui s’établit entre eux. On perçoit que Lucien a vécu un drame et que la présence d’Isor vient combler un manque. 

Dans la troisième partie, Isor a disparu, Lucien est à l’hôpital. Commence alors le récit d’une libération et d’un envol, au travers des réactions des parents et des nouvelles qu'ils reçoivent de leur fille. Même si l’épopée d’Isor est peu crédible, je l’ai perçue comme un conte, comme le récit d’une aventure initiatique dans laquelle elle s’embarque, comme pour se substituer à Lucien qui n’en a plus les moyens.
 

C’est un premier roman, Alice Renard est toute jeune, née en 2002, elle étudie la littérature médiévale à la Sorbonne. Donc rien à voir avec le sujet de ce livre ! Mais quel talent pour créer un univers, varier les styles, donner la voix à ses personnages et en particulier à Isor. Une histoire très forte et très maitrisée.
 

J’ai découvert ce livre car il fait partie de la sélection du prix Libraires en Seine 2024 et cette année, pour la première fois, j’ai décidé de lire toute la sélection, en alternant les achats et les emprunts en bibliothèque. Ce qui m’y a incitée, c’est que j’ai déjà lu un des titres proposés, Eden, que j’avais aussi beaucoup aimé. J'ai depuis lu un des autres livres en lice et il est très bien aussi. Le choix va être difficile !

 

samedi 9 décembre 2023

Éden


Éden – Auður Ava Ólafsdóttir

Éditions Zulma (2023)
Traduit de l’islandais par Éric Boury

 

Alba est islandaise, linguiste, professeur à l’université et relectrice-correctrice pour une maison d’édition de romans policiers de Reykjavík. Elle se rend très souvent dans des endroits retirés partout dans le monde pour assister à des colloques consacrés aux langues menacées de disparition et elle prend un jour conscience de l’impact de ses nombreux voyages en avion sur l’environnement. Grâce à son père et à un ami de celui-ci, Hlynur - prénom qui signifie érable en islandais - qui tous deux s’intéressent aux arbres, elle est sensibilisée au reboisement du pays. Elle réalise alors que pour compenser ses seize vols de l’année précédente, elle devrait planter cinq mille six cents arbres. Elle décide alors d’acquérir un terrain de vingt-deux hectares en pleine nature et d’y planter des arbres. La propriété, qui comprend une bâtisse à rénover, a appartenu à une célèbre autrice de romans policiers, Sara Z,  dont Alba a relu les épreuves avant parution quelques années auparavant. Au fur et à mesure de son installation sur place, la vie d’Alba va changer du tout au tout.
 

C’est un livre curieux, que j’ai beaucoup aimé, plus encore que les deux précédents livres d’Auður Ava Ólafsdóttir déjà lus, Rosa Candida et Miss Islande, que j’avais appréciés. Peut-être que celui-ci m’a captivée parce qu’il est question d’une femme qui abandonne progressivement sa vie de citadine pour se créer son propre univers à la campagne et que c'est un sujet qui me parle. Sa reconnexion avec la nature lui ouvre de nouvelles perspectives et semblent la dégager d'un carcan qui la bloquait. 

J’ai aussi aimé la façon dont les pensées d’Alba se baladent d’un mot à l’autre, créant des digressions linguistiques et imagées qui font rêver et voyager. Comme dans l’extrait ci-après, qui suit une évocation de sa mère, Stella Bjarkan, une actrice qui a interprété le rôle de Lady Macbeth, et dont le nom de Bjarkan est dérivé de björk, birki – bouleau.

Hier soir, je me suis documentée sur les bouleaux, betula pubescens en latin. L’adjectif pubescens signifie duveteux ou à feuilles pelucheuses, ce qui explique que dans beaucoup d’autres langues, le bouleau se nomme arbre velu, hairy birch en anglais et dunbjørk en norvégien. Il va pour ainsi dire de soi que les Féroïens parlent de birki comme les Islandais. Le terme birki ne trouve d’ailleurs pas son origine dans les langues de notre famille, mais dans le sanskrit bhurja qui signifie l’arbre clair ou lumineux en raison de son écorce d’un blanc crayeux. Lorsque je me plonge dans l’étymologie, je ne vois plus le temps passer et, à une heure avancée de la nuit, je suis tombée sur un document expliquant que le latin betula avait la même racine que le terme celte bete qui donne en irlandais médiéval beithe et, comme la fatigue commençait à se faire sentir, tout cela se mélangeait dans ma tête, betha et beithe, le latin, le gaélique médiéval et le sanskrit, ma mère, la vie, la lumière et le bouleau, la femme qui m’a donné naissance et les rôles qu’elle a endossés. Quand j’ai enfin éteint l’ordinateur pour aller me coucher, j’ai pensé que ce serait plutôt cocasse si Macbeth était en effet Fils de Bouleau, fils de Birki, et si Stella Bjarkan jouant Lady Macbeth devenait par là Lady Birkisson. (Page 41).


De même, son exploration des environs l’entraîne à la fois à l’évocation de la dure vie des éleveurs locaux et à l’analyse de sa langue. L’extrait ci-dessous se poursuit d’ailleurs par la liste des déclinaisons des mots rivière (á ) et brebis (ær).

Remontée en voiture, je pense à une rivière qui déborde, ce qui me conduit droit à landbrot, érosion, puis à vatnavextir, inondation, et aux adjectifs gruggugur et kolmórauður qui décrivent une chose boueuse et sombre, puis je pense à umflotinn, entouré d’eau, et à sjatna qui signifie se retirer en parlant de l’eau, j’attends tranquillement que le liquide s’évacue de mon cerveau de linguiste, je pense au mot innlyksa, coincé, je pense à une route affaissée sur une centaine de mètres, je pense à des coupures d’électricité, à des vaches aux mamelles gonflées, à des fermiers forcés de jeter leur lait parce que le camion n’arrive pas jusqu’à leur ferme, je pense à des poèmes sur les rivières, sur les ruisseaux qui babillent et je pense qu’en secret la rivière ravine, pierre après pierre, galet après galet, sous mes pieds, jusqu’au moment crucial, je pense à Ella Fitzgerald chantant Cry Me A River et voici brusquement que la déclinaison du mot á, rivière, me vient au bout des lèvres – nominatif, accusatif, datif, génitif, singulier et pluriel –, je me dis que les destins de l’eau des glaciers et des brebis sont liés à travers l’une des formes les plus courtes de la langue islandaise, á, et que dans sa déclinaison se cache le temps lui-même, se cache le mot ár qui signifie année. (Page 46).
Ce qui m’a plus aussi dans cette histoire, c’est la façon dont l’autrice nous fait découvrir petit à petit la vie passée de son personnage, jamais directement mais toujours par des éléments que fournissent d’autres personnes autour d’elle, comme son père et surtout sa demi-sœur, ou encore son éditrice, comme par exemple l’insistance avec laquelle celle-ci lui demande de lire avant parution le livre de poèmes d’un de ses anciens étudiants. Au début, on ne comprend pas trop où l’autrice nous emmène puis on devine, par des détails apparemment insignifiants laissés ici et là, un épisode passé de la vie d’Alba dont elle-même ne parle pas mais qui justifie sans doute son changement de vie. 

Il y a aussi l’ouverture aux autres qui s’installe petit à petit dans l’existence d’Alba. Ainsi, lorsqu’elle côtoie son voisin ou bien les habitants et commerçants du village, elle est toujours surprise de constater qu’ils s’intéressent à elle, que les informations la concernant circulent, mais toujours à bon escient, que ses capacités sont sollicitées dans un but solidaire. Son implication au côté d’un migrant adolescent va donner un nouveau sens à sa vie et à celle de ses proches.

Je prépare des lasagnes pour un adolescent qui a erré de par le monde et qui a appris le mot stinningskaldi – vent glacial – bien qu’il ne lui soit d’aucune utilité pour affronter les bourrasques pendant ses allées et venues. Pas plus qu’il n’a besoin de savoir qu’il existe plus de cent termes pour désigner le vent en fonction de sa direction, de son degré d’humidité, des frimas ou de la douceur qu’il apporte. (Page 86).
Vous l’aurez compris, je recommande fortement la lecture d’Éden d’Auður Ava Ólafsdóttir, l’air de rien ce livre est un petit bijou.

N.B. Mention spéciale à Éric Boury, le traducteur de ce texte, pour en avoir si bien fait ressortir les aspects linguistiques.