jeudi 21 octobre 2021

La ligne droite


La ligne droite – Yves Gibeau

En Exergue (2021)
 

Deuxième guerre mondiale, lignes allemandes. Le lieutenant Michael sait que les troupes russes sont proches et que son bataillon va bientôt être encerclé. Il n’a plus qu’une idée en tête, exfiltrer le soldat Volker pour lui sauver la vie, car il n’est pas possible que cet athlète d’exception soit victime des tirs ennemis.
1947. Julius Henckel, ancien entraineur des athlètes du demi-fond allemand vient rendre visite à son ami Voldemar. Celui-ci annonce à Julius qu’il a rencontré Stefan Volker en train de vendre des journaux devant la gare de Munich. Julius ne veut pas en entendre parler, il a renoncé à son ancien métier et aux rêves de médailles à la portée de son ex-poulain, si la guerre n’avait pas coupé court à tous les exploits.
Puis, la curiosité est la plus forte, la compassion aussi, la certitude que tout n’est pas perdu. Julius se rend à Munich, y retrouve effectivement Stefan Volker, blessé de guerre, amputé d’un avant-bras et surtout atteint dans son moral et sa jeunesse. Mais la force de conviction de Julius est intacte, il réussit à ramener Volker chez lui et entreprend de lui redonner goût à la vie, de lui faire rechausser les crampons et de reprendre l’entrainement.

Ce livre a été publié une première fois en 1957 et a été récompensé par le Grand Prix de la Littérature Sportive. Je le connaissais surtout parce que j’ai toujours entendu ma mère dire qu’il s’agissait de son livre préféré et elle ne manquait jamais de le recommander. Est-ce qu’elle s’en souvient encore ?
Lorsque j’ai découvert ce titre dans la liste de Babelio pour l’opération Masse Critique, je n’ai pas hésité à le choisir.

Je comprends qu’il ait été récompensé car il met en avant toutes les qualités que l’on attend du sport : la persévérance, le goût de l’effort, l’esprit d’équipe, le fait de se surpasser, l’humilité. Comment ce livre sera-t ’il perçu aujourd’hui ? L’écriture, belle et académique, est datée et peut rebuter. Et pourtant, ce serait dommage de ne pas découvrir cette belle histoire humaine et positive. Je vais donc imiter ma mère et conseiller la lecture de La ligne droite d’Yves Gibeau !
 

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jeudi 14 octobre 2021

En cherchant Parvulesco


En cherchant Parvulesco – Christophe Bourseiller

La Table Ronde (2021)

Jean Parvulesco est un écrivain d’origine roumaine, auteur de plus de cinquante livres connus seulement d’un cercle d’initiés. Familier des cinéastes de la Nouvelle Vague, ami d’Éric Rohmer, Parvulesco est au générique d’À bout de souffle en tant que personnage dont le rôle est interprété par Jean-Pierre Melville.

Christophe Bourseiller a eu l’occasion de rencontrer Parvulesco dans le cadre de l’émission Ce soir ou jamais et le comportement de l’écrivain ce soir-là l’a tellement bluffé qu’il a décidé d’en savoir plus sur l’individu. Il s’est alors lancé dans une recherche approfondie, a lu tous ses livres, regardé ou écouté les émissions qui lui ont été consacrées, un vrai travail documentaire.

Dans sa quête de Parvulesco, Christophe Bourseiller évoque ses relations avec Jean-Luc Godard qu’il a beaucoup fréquenté dans l’enfance, le cinéaste était un proche de ses parents. Christophe Bourseiller a d’ailleurs joué dans trois films de Godard. Il raconte aussi comment, brutalement, leur relation s’est rompue. Plus tard, adolescent mutique et boudeur, il a trouvé sa place dans les comédies d’Yves Robert, Un éléphant ça trompe énormément et Nous irons tous au paradis, dans le rôle du fameux Lucien.

En tentant de comprendre comment Parvulesco, situé plutôt à l’extrême-droite, a pu faire partie du cercle des familiers de Godard, Christophe Bourseiller comprend la phrase d’Yves Robert à son sujet : « Tu n’es pas un acteur, tu es un personnage. » Comme lui, Parvulesco, que l’on peut apercevoir dans quelques films, était aussi un personnage.

En cherchant Parvulesco, Christophe Bourseiller s’est trouvé lui-même.

Le hasard fait bien les choses. Quelques jours après avoir regardé, une nouvelle fois, le film À bout de souffle diffusé à la télévision suite à la disparition de Belmondo, je découvre ce livre À la recherche de Parvulesco sur la table des nouveautés à l’entrée de la médiathèque. Et je me souviens d’avoir vu ce nom de personnage au générique du film. Le nom de Christophe Bourseiller sur la couverture achève de me convaincre d’emprunter ce livre, je me souviens évidemment de lui dans les films d’Yves Robert et j’apprécie beaucoup ses émissions sur France-Inter le week-end et les mois d’étés.

Ce livre est un petit bijou. Je ne doutais pas du talent de Christophe Bourseiller, de son humour et de son érudition. Mais j’ai trouvé un réel plaisir à l’évocation de son enfance, de son adolescence et à la narration de ses relations avec le cinéma, ses désillusions. J’ai aussi découvert avec curiosité ce Parvulesco, ce « psychogéographe de l’occulte », ce « marcheur qui randonne sur les chemins de l’invisible », « un émissaire du monde noir », comme le qualifie l’auteur.

Extrait page 115-116 :

Il ne me restait plus qu’à le lire, le loser magnifique, le perdant, l’outsider… Mais l’exercice s’est révélé périlleux… Tant de livres empilés. Tant de pages indigestes, avec, çà et là, un diamant, une émeraude, une perle…
Si l’homme se révélait drôle et sautillant, l’auteur s’est souvent perdu dans un labyrinthe de phrases ampoulées. Que retenir de ces livres épais, imprimés en petits caractères, de ces monologues alourdis par les adjectifs et les adverbes, de ces toiles d’araignée complotistes aux ramifications infinies ? Une vérité peut-être…
Dans Le Visage des abîmes, il dit de l’un de ses personnages : « Il était conduit par ses propres gouffres », ce qui le résume assez bien.



mercredi 15 septembre 2021

Grand Union


Grand Union – Zadie Smith

Gallimard (2021) Collection Du monde entier
Traduction de l’anglais par Laetitia Devaux

Je l’ai déjà écrit, j’ai du mal avec les nouvelles ! Qu’est-ce qui m’a pris de choisir ce recueil en tête de gondole à la médiathèque ? Peut-être l’étiquette Nouveauté sur la couverture ? Ou bien enfin l’occasion de découvrir la plume de Zadie Smith, sur laquelle j’ai souvent lu du bien au hasard des articles de blog ou de magazines, mais dont je n’avais jamais réussi à dénicher un des romans à la médiathèque ?

Eh bien, pas sûr que j’en sache plus sur l’écriture de Zadie Smith après la lecture de ces nouvelles, tant elles sont disparates, autant sur les sujets évoqués que dans les styles d’écriture !

D’ailleurs, je suis passée complètement à côté de certains textes, incapable d’en retirer ce qu’avait voulu dire l’auteure, quel était son propos, que voulait-elle démontrer.
En revanche, certaines nouvelles m’ont beaucoup plu, parce que pour une fois, je ne suis pas restée sur ma faim.

Ainsi, Bien sous tous rapports raconte les difficultés que rencontre Donovan pour se sortir des griffes de sa mère, pour échapper au cocon familial d’un petit théâtre de marionnettes, et pour être lui-même dans sa vie amicale et scolaire. Une intrigue en moins de vingt pages, où tout est dit, sans superflu mais sans que je me sois sentie frustrée au point final.

De même, Mlle Adèle et les corsets est une histoire bien ficelée (c’est le cas de le dire quand il est question de corset !), bien enlevée en vingt-cinq pages, qui dit tout ce qu’on peut ressentir dans une boutique quand on est regardée de travers et que l’on sait avoir sa propre originalité.

J’ai été émue par Une sacrée semaine et son héros, Michael Kennedy McRae, humble et persévérant, dont on découvre les mésaventures au fil des pages.

J’ai lu avec intérêt Déconstruire l’affaire Kelso Cochrane, basée sur une affaire réelle de meurtre non-élucidé à l'origine d'émeutes raciales à Londres en 1959.
 
Dans ces quelques textes, j’ai, pour une fois, trouvé que l’histoire racontée était tout à fait à l’aise dans le format de la nouvelle, qu’il aurait été superflu de l’étirer pour en faire autre chose. En revanche, j’ai parfois regretté de ne pas sentir davantage le point de vue de l’auteure. Elle n’exprime aucun avis, elle ne fait que décrire sèchement des situations. Quelquefois, le sens de l’histoire est évident, bien sûr, mais à d’autres moments, j’aurais aimé qu’elle soit plus démonstrative ou au moins plus explicative sur son objectif.

Entre la lecture de ce recueil et la rédaction de ce billet, j’ai commencé un autre roman de Zadie Smith, Ceux du Nord Ouest et je sais déjà que la démonstration et l’affichage de ses idées personnelles ne sont pas au programme, là non plus ! Il va falloir s’y faire…
 

jeudi 26 août 2021

Âme brisée


Âme brisée – Akira Mizubayashi

Gallimard (2019)
Lu dans l’édition Folio n°6941

Tokyo, 1938. Un dimanche après-midi, Rei, un garçon de onze ans accompagne son père au Centre culturel municipal. Celui-ci, Yu, violoniste, y retrouve trois jeunes amis chinois pour répéter l’œuvre à laquelle ils travaillent, le quatuor à cordes Rosamunde de Schubert. Rei occupe le temps en lisant son livre préféré. Mais la répétition est interrompue par un groupe de soldats, Yu n’a eu que le temps de cacher son fils dans une armoire et de lui recommander de ne pas en sortir. En ces temps de guerre sino-japonaise, il ne fait pas bon pour un japonais d’entretenir des relations d’amitié avec des chinois. Le caporal qui dirige les soldats brutalise Yu et brise son violon. Un lieutenant intervient par la suite et semble plus sensible à la beauté de la musique mais il ne peut rien faire pour empêcher l’arrestation des musiciens. Il se contente de rendre le violon endommagé à Rei, dont il a découvert la présence mais qu’il cache à son supérieur.

Soixante-cinq ans plus tard, Rei est un vieil homme, il s’appelle Jacques Maillard car il a été adopté par un ami français de son père. Il vit en France, exerce le métier de luthier et a consacré une bonne partie de son existence à restaurer le violon de son père. Lorsque sa femme, Hélène, archetière réputée, lui annonce qu’une jeune violoniste japonaise, Midori Yamazaki, vient de remporter un prix important, Jacques est loin de s’imaginer que la rencontre avec la jeune virtuose va bouleverser sa vie et lui permettre de retisser un lien avec son passé.

L’âme brisée, c’est à la fois celle du violon de Yu et celle du jeune garçon qui a assisté à l’arrestation de son père sans pouvoir rien faire. Rei s’est retrouvé en un instant complètement seul au monde. Il n’a plus jamais revu son père, n’a pas su ce qu’il était devenu. Même s’il a été traité comme un fils par le couple qui l’a adopté, il a gardé au fond de son cœur une blessure qui ne s’est pas refermée, même si son amour du violon et de la musique lui a donné une raison de vivre.

C’est une histoire très émouvante, bercée par la musique de Bach, en particulier deux œuvres que Yu, le père de Rei, avait joué ce dernier dimanche à Tokyo, le quatuor Rosamunde de Schubert et la Chaconne de la Partita n°3 de Bach.

J’ai beaucoup aimé la partie du roman où Jacques évoque ses années d’études et ses efforts pour acquérir une technique suffisante pour être capable de restaurer le violon de son père. L’instrument n’est plus seulement un objet, il devient presque un personnage à part entière, associé pour Rei au père qu’il a perdu et porteur de la tradition de lutherie, héritée de Mirecourt et de Crémone.

J’ai été moins sensible aux recherches de Jacques pour retrouver les traces du lieutenant. L’histoire est belle mais un peu attendue, comme une image d’Épinal.

Néanmoins, c’est un roman très agréable à lire, délicat et poétique, à prolonger par l’écoute des deux morceaux de musique qui le bercent et le rythment, et, pourquoi pas, par la lecture d'un livre de Yoshino Gensaburô, dont le titre français est Et vous, comment vivrez-vous ?. C'est ce livre que Rei lisait lorsque son père fut arrêté, c'est ce livre qui l'a accompagné sa vie durant et qui prend une place toute particulière dans l'histoire qui nous est racontée. Ce livre, un classique au Japon, vient d'être réédité en février 2021 chez Philippe Picquier.
 
Merci à Christine pour le prêt !


dimanche 15 août 2021

L'affaire Pavel Stein

L’affaire Pavel Stein – Gérald Tenenbaum

Cohen&Cohen (2021)
 

Quelques mois avant le passage à l’an 2000.
Paula Goldmann, jeune journaliste responsable de la rubrique cinéma-théâtre sur J-Médias, une chaîne thématique diffusée sur le web et sur les ondes hertziennes, se rend à la projection du dernier film de Pavel Stein,
Les Cent Vingt jours de Sodome. L’homme est écrivain, auteur de pièces de théâtre, cinéaste. Ses films parlent de la mémoire, de l’absence de ceux qui ont été exterminés pendant la deuxième guerre mondiale et il a construit son œuvre autour du vide, du manque.
Même si Paula est touchée par le film de Stein, elle est agacée par le comportement de l’homme et ne peut s’empêcher de l’attaquer verbalement par une question provocatrice. Énervée par la réplique du cinéaste, elle quitte les lieux puis ne le ménage pas dans son article. Quelques mois plus tard, elle reprend contact avec lui pour une interview. De façon inattendue, une relation amoureuse commence entre ces deux solitaires. Lorsque Pavel part au Tibet dans un monastère pour ce que Paula imagine être une retraite temporaire, un séjour pour se ressourcer, et qu’elle le rejoint pour quelques jours à son invitation, elle n’imagine pas qu’il s’agit de leur dernière rencontre. Vingt ans plus tard, elle se souvient et déroule le fil de la mémoire pour tenter de comprendre ce qui s’est passé à Lhassa.

 
Avec ce résumé, je présente une vision très partielle de ce roman.
Oui, c’est une histoire d’amour, tragique puisqu’interrompue, mais toujours présente dans l’esprit de Paula et on comprend pourquoi dans les dernières pages. Pavel Stein est malade, il s’est trouvé à Lhassa au moment où la Chine a envahi le Tibet. Il a écrit des messages à Paula pour lui raconter l’évolution de la situation mais ne les a pas envoyés. C’est un ami commun qui les ramène à Paula, alors que Pavel a disparu et que personne ne sait où il est.

Mais ce n'est pas que cela, le roman développe aussi les thèmes favoris de son personnage masculin : l’absence, le vide. Dans leurs vies personnelles, aussi bien Paula que Pavel en ont été les victimes et leur rencontre va aussi s’appuyer, de façon paradoxale, sur le vide et l’absence.
Finalement, en lisant ce livre, j’ai eu l’impression d’un tourbillon qui ramènerait sans cesse les mêmes évènements, sous des formes différentes. Ainsi, les deux héros trouvent dans le cours de leur existence l’occasion de réfléchir à ce qu’ont vécu ceux qui les ont précédés et qui ont été emportés dans la tourmente de la Shoah, même si Pavel refuse absolument ce terme pour évoquer l’extermination des Juifs. C’est par exemple ce qui se produit lorsque Pavel assiste dans son monastère à l’invasion de l’armée chinoise. Le dilemme des tibétains de Lhassa face aux assaillants et leurs choix lui évoquent la destinée des juifs du ghetto de Varsovie. C’est un passage très poignant du livre. 


 J’ai été surprise au début de ma lecture par la narration à la première personne. En effet, c’est Paula qui s’exprime, une jeune femme qui évoque des sujets très intimes. Comment un auteur masculin allait-il s’en sortir ? Mais finalement, très vite, j’ai oublié mes premières réticences et je me suis laissée porter par la narration et ses allées et venues dans le temps, au fil des souvenirs de Paula.


Je n’oublie pas que Gérald Tenenbaum est un mathématicien reconnu, il joue avec la présence des nombres au cours de son récit. Dans un premier temps, je me suis agacée de certaines phrases et puis j’ai finalement compris que l’histoire s’appuyait sur la succession des nombres premiers, en ordre décroissant à partir de 101. Je me suis alors amusée à les retrouver dans le texte, en savourant l’habileté de l’auteur à les placer dans le déroulement de l’intrigue, sans nuire à sa cohérence et à son sérieux. 


Bref, un roman que l’on doit lire et relire pour percevoir la richesse des niveaux de l’intrigue, au fil des différents récits qui s’entremêlent.


Merci aux éditions Cohen&Cohen et à Gérald Tenenbaum qui m’ont donné l’occasion de découvrir ce roman avant sa sortie en librairie prévue le 26 août.

L'avis de Cassiopée.
 

dimanche 1 août 2021

Brest-Vladivostok Journal d'un enthousiaste

Brest-Vladivostok Journal d’un enthousiaste – Philippe Fenwick

Éditions des Équateurs (2021)

Juillet 2008 à Avignon : Philippe Fenwick annonce son nouveau projet : Brest-Vladivostok, la plus grande tournée de théâtre itinérant jamais réalisée. Relier les deux villes, la plus grande distance terrestre, en jouant un spectacle dans les villes-étapes.
Les mois passent, il parle souvent du projet mais rien n’avance. Pourtant, il serait intéressant de profiter de l’année culturelle France-Russie en 2010 pour lancer la tournée.
Automne 2009, il commence à travailler sérieusement, crée une structure adaptée, embauche des collaborateurs, monte un dossier auprès du ministère, voit des gens influents, obtient enfin le soutien espéré. Il serait temps de trouver une histoire.
Un article du Télégramme, le quotidien brestois, lui offre un sujet en or : la disparition inexpliquée d’une gloire locale, Jacques Mercier. Le chanteur qui anima pendant vingt ans les nuits des cabarets de Recouvrance s’est comme évaporé d’un jour à l’autre. Personne ne l’a revu depuis janvier 1983, même ses plus proches voisines n’ont aucune idée de ce qu’il est devenu. Mais grâce à elles, Madame Schuller et sa fille Margot, Fenwick va découvrir qui était Jacques Mercier et les raisons pour lesquelles il est le héros idéal de son futur spectacle.

 

Philippe Fenwick est vraiment auteur, acteur et metteur en scène de théâtre, c’est un spécialiste du spectacle itinérant. Il a réellement joué sa pièce Atavisme jusqu’à Vladivostok. Mais comme le précise la quatrième de couverture : Tout est vrai, tout est faux dans ce conte picaresque. Et c’est ce qui fait tout le charme de cette aventure, qui promène le lecteur dans les méandres des administrations culturelles, au côté d’un auteur qui ne se prend pas au sérieux. Philippe Fenwick ne se prive pas de dénoncer l’absurdité et l’ironie de situations qu’il a probablement vécues, sur ce projet ou sur d’autres.
 

Je suis ressortie de cette lecture enchantée par sa verve, son humour et son imagination. Moi aussi, j’ai rêvé d’un voyage Brest-Vladivostok dans le Transsibérien, je m’y voyais presque !
 

Extrait page 40 :

10 novembre 2009
Anna trouve la tournée trop grande : trop de pays, trop de villes, trop d’artistes, trop de tout. Je ne veux pas l’entendre, car mes envois commencent à trouver un écho. Je rencontre la semaine prochaine une personne très influente : une retraitée du ministère de la Culture qui connait un Monsieur anciennement haut placé qui pourrait nous aider à obtenir un rendez-vous – via la chargée de communication de la Maison de la culture d’Amiens – avec la secrétaire générale par intérim de la scène nationale de Forbach. C’est déjà un bon début, la Moselle est sur la route de l’Extrême-Orient.

J’ai choisi ce livre dans la sélection Babelio pour une des récentes opérations Masse critique. Merci à eux et aux éditions des Équateurs cet envoi gracieux.
 

lundi 26 juillet 2021

La part du feu


La part du feu – Hélène Gestern 

Éditions Arléa (2013) collection 1er mille 

À la faveur d’un incident, Laurence apprend que son père, Jacques, n’est pas son père biologique et qu’il l’a reconnue à sa naissance en le sachant. Coup de tonnerre pour elle et envie d’en savoir plus, de comprendre l’histoire de ses parents et de découvrir peut-être l’identité de son géniteur.

J’ai été un peu désappointée au début de ma lecture car on comprend très vite qui est le père biologique de Laurence, même si ce n’est pas dit immédiatement. Et puis, j’ai pris conscience que ce n’était sans doute pas l’objet de ce roman : plutôt que la quête du père c’est la recherche de ce qu’ont vécu ses parents qui motive Laurence. Elle comprend petit à petit que leur vie, et en particulier celle de sa mère, n’a pas toujours été un long fleuve tranquille et elle découvre un monde qu’elle n’imaginait pas.

Bien sûr, l’intrigue est beaucoup plus simple que dans certains des autres romans d’Hélène Gestern que j’ai déjà lus et c’est ce qui m’a dérouté. Finalement, il vaudrait mieux commencer par ce roman pour découvrir Hélène Gestern puis ensuite lire les suivants, plus aboutis, plus complexes. Ce qui est commun entre tous, c’est la recherche du passé à partir de photos, d’archives, de témoignages, la découverte d’évènements que la narratrice exhume au fur et à mesure de sa quête de la vérité et des origines.

Malgré ces petites restrictions, je recommande ce livre sans hésitation. Hélène Gestern est une valeur sûre !
 

lundi 21 juin 2021

Le serpent majuscule

Le serpent majuscule – Pierre Lemaitre

Éditions Albin Michel (2021)
 

Mathilde Perrin est tueuse à gages, on fait sa connaissance un dimanche soir sur l’autoroute de Normandie, plus ou moins bloquée par les embouteillages sous le tunnel de Saint-Cloud, pestant parce qu’elle va être en retard pour son rendez-vous avenue Foch, où elle doit exécuter un contrat, abattre un grand patron de l’industrie. Et puis, la circulation se fluidifie, permettant à Mathilde de remplir sa tâche, tout en évacuant son stress en se laissant aller à des fantaisies imprévues. Ce qui va lui valoir quelques remarques de son patron, Henri, qu’elle connait de longue date, depuis leurs actions dans la résistance pendant la seconde guerre mondiale.
Entre ses missions, Mathilde se repose dans sa maison à la campagne, près de Melun, où elle vit tranquillement depuis le décès de son époux, le Dr Perrin, en compagnie de son chien, Ludo, un jeune dalmatien, qui a pris la mauvaise habitude de creuser des trous dans la pelouse. Il va falloir que ça cesse ou Mathilde va s’énerver !
L’enquête sur l’assassinat de Maurice Quentin, l’industriel, est confié à l’inspecteur Vassiliev, un homme solitaire et rigoureux qui partage sa vie entre son boulot et des visites nocturnes à un vieil homme diminué, son bienfaiteur qui l’a aidé à poursuivre ses études après le décès de son père. Heureusement, la nouvelle garde-malade du vieil homme, Tevy, très impliquée dans son rôle, apporte une chaleur et une attention bienvenues aux visites de l’inspecteur.

 

Dans la préface, Pierre Lemaitre explique que ce roman est le premier polar qu’il a écrit et qu’il ne l’avait jamais proposé à un éditeur. Il le présente donc comme son dernier polar publié puisqu’il a désormais abandonné le genre. Je n’ai lu aucun polar de Pierre Lemaitre, je n’ai donc aucun point de comparaison. Pour moi, il s’agit plutôt d’un roman noir car finalement, l’enquête policière a peu d’importance puisqu’on sait tout de suite qui est le tueur. Bien sûr, on accompagne les forces de police dans la recherche de la vérité, d’autant plus que les cadavres vont s’accumuler, au gré des missions confiées à Mathilde et de ses sautes d’humeur qui semblent de plus en plus commander ses actions.
 

J’ai oublié de dire que l’intrigue se passe en 1985, bien avant le téléphone portable, le GPS, l’internet et autres inventions technologiques aient changé les habitudes. Presque un autre monde, pour certains. Les prises de contact se font donc au gré de visites de cabines téléphoniques, de messages sibyllins pré-établis qui sollicitent la mémoire, ce qui commence à poser des difficultés à Mathilde, car à plus de soixante ans, elle n’a plus ses facultés d’antan.
 

Je me suis bien amusée avec cette lecture, bien éloignée de ce que je lis habituellement. C’est net, pas sans bavure, peu des dialogues, on est plutôt dans la tête des différents personnages qu’à leur écoute, c’est très noir. J’ai trouvé que Pierre Lemaitre était très cynique, il nous fait rencontrer certains personnages, nous raconte leur vie, on commence à s’y intéresser, à les apprécier. Et puis, Mathilde passe par là, et paf, d’un coup, plus personne !
 

J’ai découvert ce livre grâce à l’émission Le Masque et la Plume sur France-Inter. Les avis des critiques étaient partagés mais ne m’ont pas découragée de choisir ce livre à la médiathèque. J’ai eu de la chance, j’ai dû y passer alors que le livre venait d’être posé sur la table des nouveautés, j’ai été sa première lectrice !

Un extrait pour se remettre dans l'esprit de 1985 : 

Les services les plus secrets de la République agitent leurs réseaux et parviennent à la même conclusion que la police, à savoir qu’il s’agit d’un contrat et que personne n’aura sans doute le fin mot de cette histoire. Elle sera bientôt classée à côté du dossier des ministres de la République suicidés dans des conditions rocambolesques et des préfets assassinés en pleine rue dans des villes rongées par des mafias locales. Dans ce genre d’histoires, plus fréquentes qu’on le croit, il faut souvent attendre très longtemps avant de découvrir, par hasard, un indice quelconque permettant de remonter à l’auteur d’un contrat, ce qui ne se révèle pas très utile parce que la piste souvent s’arrête là, le commanditaire continuant de dormir du sommeil du juste. L’attention du grand public, bonne fille comme toujours, accepte l’ignorance comme elle accepte la surprise. D’autres urgences l’appellent. Platini va-t-il changer de club ? Stéphanie parviendra-t-elle à épouser l’élu de son cœur ?

Pour la presse, néanmoins, cette affaire reste embarrassante. D’un côté, on incline à s’en repaître (un grand patron assassiné, c’est comme un crime de lèse-majesté, on n’a pas envie de lâcher) ; de l’autre, on n’a rien à en dire. Ce genre de contingences n’a jamais arrêté un vrai journaliste, mais il est tout de même difficile d’entretenir des braises qui ne demandent qu’à s’éteindre. On titre plusieurs fois « La vérité sur l’affaire Quentin », mais sans grande conviction. Le bonhomme qui, de son vivant, n’était pas bien pratique se montre encore moins accommodant post mortem.

mardi 6 avril 2021

Conversations entre amis

Conversations entre amis – Sally Rooney

Éditions de l’Olivier (2019)
Traduction de l’anglais (Irlande) par Laetitia Devaux
 

De nos jours, à Dublin. Frances et Bobbi, 21 ans, se connaissent depuis le lycée. Elles ont vécu ensemble une relation amoureuse, y ont mis fin et sont restées très amies. Elles sont toutes deux étudiantes à l’université. Frances écrit des poèmes et effectue un stage non rémunéré dans une maison d’édition. Elle est logée gratuitement par son oncle et reçoit très irrégulièrement une pension de son père, ce qui la met parfois dans une certaine précarité. Bobbi est issue d’un milieu plus favorisé et n’a pas besoin de travailler pour assurer sa subsistance. Les deux jeunes filles se produisent régulièrement sur scène, pour des performances de poésie, où elles déclament les écrits de Frances. En toutes circonstances, c’est Bobbi la plus à l’aise, c’est elle qui prend la lumière, ce qui convient à Frances. 

Un soir, elles rencontrent Melissa, 37 ans photographe et écrivaine, qui a déjà une certaine notoriété dans les milieux culturels et littéraires. Elle envisage d’écrire un article à propos des performances poétiques de Frances et Bobbi. Chez Melissa, qui les a invitées à prendre un verre après la fermeture des bars, les deux jeunes femmes font la connaissance de Nick, le mari de Melissa, acteur un peu connu grâce à une série télévisée. Bobbi est très vite séduite par le charme de Melissa. Quant à Frances, c’est plutôt la réserve de Nick qui l’attire et aussi la sensation qu’elle ne lui est pas indifférente.
 

Je me rends compte que mon résumé peut donner l’impression que je viens de terminer un banal roman de chick-litt, avec chassés-croisés amoureux entre les quatre personnages principaux, et adultère, jalousie, crises de larmes et repentirs au fil des pages. C’est d’ailleurs la crainte que j’ai eue au début de ma lecture. Mais heureusement pour moi et pour le livre, je me suis rendue compte qu’il y avait autre chose dans ce roman.
 

Le fait que Frances en soit la narratrice est déjà un avantage, c’est elle qui a la personnalité la plus intéressante : elle a du mal à trouver sa place dans la vie, elle est toujours admirative de sa copine Bobbi et a tendance à se mettre en retrait. On sait d’ailleurs peu de choses à propos de leur relation amoureuse passée. À l’issue de son stage chez l’éditeur, elle n’envisage pas de travailler et n’établit donc aucune relation de concurrence avec Philip, en stage comme elle, ce qui leur permet d’être amis. Ainsi, au sujet de ses amours, elle se confie plus à lui qu’à Bobbi. Son environnement familial est difficile, son père est alcoolique et peu fiable. D’une certaine façon, elle n’est pas encore sortie de l’adolescence. Sa relation avec Nick est sans doute un moyen de s’affirmer, d’autant qu’il est marié, trop vieux à son idée (il a 32 ans et on sent bien que c’est important pour elle). Peut-être que dans l’Irlande catholique, même à notre époque, commettre l’adultère est une grosse transgression. Frances vit également une relation difficile avec son corps, qu’elle maltraite pour se punir et qui la maltraite également. Elle découvre d’ailleurs qu’elle souffre d’endométriose mais il ne lui vient jamais à l’idée de se faire soigner, une fois le diagnostic posé.
 

Il faut aussi parler du style de Sally Rooney. Ce qui surprend au début, c’est qu’elle n’utilise aucune marque du dialogue. Pas de tiret, pas de guillemet, c’est parfois déroutant. Est-ce que le personnage s’exprime ou est-ce ce qu’il pense dans sa tête ? Qui parle ? Finalement, passé le premier étonnement, on s’y retrouve et ça donne un rythme certain au texte.
 

Comme c’est un roman qui se passe de nos jours, les personnages communiquent par sms, par email, au détriment de la conversation classique. Souvent, les choses importantes sont exprimées par le biais de l’écrit et non en face à face. L’autre personnage important de l’histoire, c’est Nick qui m’est resté très énigmatique. Pourquoi se lance-t-il dans cette liaison avec Frances alors qu’il a été fidèle à Melissa jusque-là, bien que leur mariage ne fonctionne pas très bien ? Lui aussi semble avoir du mal à trouver sa place dans la vie et j’ai l’impression qu’il est manipulé par sa femme qui trouve dans cette liaison un moyen de le sortir de la passivité où il est plongé.
 

Ce roman a reçu un accueil très chaleureux dans le monde anglo-saxon à sa sortie et l’irlandaise Sally Rooney est devenue, avec son deuxième roman, Normal People, une star récompensée par de nombreux prix littéraires.
Pour ma part, je suis loin de crier au génie mais je ne regrette pas ma lecture. C’est un premier roman, avec des imperfections, qui traite superficiellement de beaucoup de choses qui auraient mérité d’être développées, ce qui est souvent le défaut des premiers romans, mais il a le mérite de traiter sincèrement d’une jeunesse contemporaine, dans des situations crédibles.
Je lirai prochainement Normal People sans préjugés pour laisser à Sally Rooney toutes ses chances de me convaincre de son talent !
 

Extrait page 282 :

Qu’est-ce que tu vas faire ? Après tes études.
Je ne sais pas. Me trouver un boulot dans une université, si je peux.
Cette expression, « si je peux », montrait que Bobbi était en train de me parler de quelque chose de sérieux, quelque chose qui ne se transmettait pas avec des mots mais par un changement dans notre manière de communiquer. Non seulement il était absurde de la part de Bobbi de dire « si je peux », parce que sa famille était aisée, qu’elle faisait le nécessaire à la fac et qu’elle avait de bonnes notes, mais ça n’avait pas non plus de sens dans notre relation. Bobbi ne communiquait pas avec moi sur le mode du « si je peux ». Elle se posait en personne – peut-être la seule- capable de comprendre son redoutable pouvoir sur les circonstances et les gens. Elle pouvait avoir tout ce qu’elle voulait, et je le savais.

Des avis variés sur Babelio.

vendredi 26 mars 2021

Baudelaire et Jeanne L'amour fou

Baudelaire et Jeanne L’amour fou – Brigitte Kernel 

Éditions Écriture (2021)


Face à une œuvre, je me pose souvent la question : où l’artiste a-t-il trouvé son inspiration ?
 

Dans ce livre de Brigitte Kernel, j’ai trouvé une réponse en ce qui concerne une partie de l’œuvre de Charles Baudelaire, puisque l’ouvrage très documenté permet de découvrir les relations qui ont existé entre le poète et sa muse, Jeanne Duval, celle qui lui a inspiré de nombreux poèmes des Fleurs du Mal.
 

Dans l’avertissement des premières pages, Brigitte Kernel présente son travail, un récit basé sur des faits réels et des passages romancés où elle tente de reconstituer la relation entre le poète et sa muse. Pour marquer la différence entre le réel et ce qui est sorti de son imagination, elle propose un code simple : nommer les protagonistes par leur patronyme quand les faits sont avérés et utiliser leurs prénoms quand l’imagination est à l’œuvre.
 

Un récit qui se lit comme un roman, de nombreux extraits de poèmes viennent appuyer la narration, des extraits de lettres, d’articles illustrent le propos sans l’alourdir. J’ai eu beaucoup de plaisir à découvrir cette biographie partielle de Baudelaire et surtout à relire des poèmes étudiés au lycée ou entendus ailleurs, dans des chansons par exemple.
Ainsi, les premiers vers du poème Les bijoux :

La très-chère était nue et, connaissant mon cœur,
Elle n’avait gardé que ses bijoux sonores,
Dont le riche attirail lui donnait l’air vainqueur
Qu’ont dans leurs jours heureux les esclaves des Maures.

En fin d’ouvrage, les poèmes cités dans le corps du récit sont proposés dans leur intégralité et replacés dans l’œuvre de Baudelaire.
 

Un beau moment de lecture que je dois à l’opération Masse critique de Babelio. Merci à eux et à l’éditeur, Écriture, pour l’envoi gracieux de ce livre.

mercredi 10 mars 2021

La familia grande

La familia grande – Camille Kouchner

Seuil (2021) 

 
D’habitude, je ne précipite pas pour lire ces ouvrages dont tout le monde parle, dont il est question pendant quelques semaines sur tous les médias. J’avais d’ailleurs lu les articles publiés dans le Monde à son propos ainsi que les extraits choisis par le journal et je pensais, à tort, en rester là.
Mais le hasard a mis ce livre à ma portée et je l’ai lu, très vite, car j’ai été happée par la plume de Camille Kouchner et j’ai aussitôt pris conscience qu’il ne s’agissait pas seulement d’une dénonciation de l’inceste. Cette dénonciation, c’est ce qu’en ont retenu les médias lorsqu’ils ont parlé de ce livre dans leurs colonnes, sur leurs ondes et sur leurs écrans.
 

 

Ce que j’en ai perçu, c’est le poids qui pesait sur Camille Kouchner depuis une trentaine d’années, le poids du silence qui lui avaient imposé son frère et son beau-père, la victime et l’abuseur. L’un, parce qu’il avait choisi le silence pour tenter d’oublier, l’autre parce que c’était un moyen de banaliser les agressions dont il était l’auteur et d’imposer sa loi. Silence que se voyait reprocher Camille Kouchner à chaque fois qu’un proche, au fil des années, apprenait l’infâme vérité : pourquoi n’as-tu rien dit ?
 

Dans ce livre, Camille Kouchner raconte l’enfance, son milieu familial à priori privilégié, une famille éclatée, recomposée, agrandie par un cercle d’amis qui se retrouvent tous les étés au bord de la mer. Un environnement de carte postale, une liberté revendiquée, où l’on rejette les carcans bourgeois pour en imposer d’autres, plus modernes et dans l’air du temps. Une famille qui finalement prend peu soin de ses enfants, les laisse vivre des expériences qui ne sont pas de leur âge, où l’émancipation des femmes prend le pas sur la sécurisation des enfants.
 

Elle raconte aussi son mal être, le poids du silence et de la culpabilité, sa stupeur face à la réaction de sa mère quand elle est mise au courant de nombreuses années après les faits. Et on comprend alors comment l’écriture du livre a dû lui faire du bien, pourquoi il fallait qu’elle porte à la connaissance de tout le monde les faits qu’elle avait dû taire si longtemps, parce que c’était sans doute pour elle la seule façon de se sortir de la gangue où elle était engluée.
 

Après ma lecture, j’ai regardé en replay l’émission La Grande Librairie dont Camille Kouchner était l’invitée. Ce qui m’a surpris, c’est qu’au cours de l’entretien, Camille Kouchner a beaucoup utilisé le terme d’emprise pour expliquer ce qui s’était joué dans cette famille, alors qu’elle n’utilise jamais le mot dans son texte. Je me suis demandé si elle n’avait pris conscience de cette emprise qu’après l’avoir écrit, à la faveur d’un livre qu’elle cite dans l’entretien mais que je n’ai, hélas, pas mémorisé.
 

Un lecture coup de poing que je recommande et que je vois comme un moyen de saluer le courage qu’a eu Camille Kouchner. Je perçois la publication de ce livre comme un encouragement à toutes les victimes du silence de parler pour se libérer, quelque soient les raisons du silence qui leur a été imposé.
 

mardi 16 février 2021

Souvenirs de l'avenir

 


Souvenirs de l'avenir - Siri Hustvedt 

Actes Sud ( 2019)

Traduit de l'américain par Christine Le Bœuf

Voilà bien des années, j'ai quitté les vastes plaines du Minnesota rural pour l'île de Manhattan, en quête du héros de mon premier roman. À mon arrivée, en août 1978, ce héros était moins un personnage qu'une possibilité rythmique, une créature embryonnaire de mon imagination, que je ressentais comme une série de battements métriques s'accélérant ou ralentissant avec mon pas tandis que je déambulais au hasard des rues de la ville. Je crois que j'espérais me découvrir en lui, démontrer que lui et moi étions dignes de toute histoire qui se présenterait à nous. Je ne cherchais ni le bonheur ni mes aises à New York. Je cherchais l'aventure, et je savais que l'aventurier doit souffrir avant d'arriver chez lui après d'innombrables épreuves sur terre comme sur mer, ou de finir éteint d'un souffle par les dieux. Je ne savais pas alors ce que je sais maintenant : que quand j'écrivais, j'étais écrite, moi aussi. Le livre avait démarré bien avant mon départ des plaines. Les multiples ébauches d'un mystère se trouvaient déjà inscrites dans mon cerveau, ce qui ne signifiait pas que je savais ce qu'il en adviendrait. Nous marchions, mon ébauche de héros et moi, vers un lieu qui n'était guère plus qu'une fiction miroitante : l'avenir.

C'est ainsi que débute ce beau roman de Siri Hustvedt. 

En 2017, alors que Trump vient d'être élu président, la narratrice, S.H., femme d'une soixantaine d'années, se revoit jeune fille de vingt-trois ans, à son arrivée à Manhattan, se donnant une année pour écrire son premier roman, une année de pause dans ses études avant de commencer le cycle de littérature comparée à l'université de Columbia pour lequel elle a obtenu une bourse. 

S.H. est aidée dans ses souvenirs par d'anciens carnets retrouvés dans une caisse, au milieu d'objets divers que sa mère avait mis de côté pour elle lors d'un déménagement. Grâce à ses journaux de l'année 1978-1979, elle confronte les souvenirs de la femme mûre qu'elle est devenue avec ce qu'elle écrivait à l'époque. On découvre ainsi les quelques mois qui ont changé la vie de la jeune fille, les premières expériences d'indépendance loin de la maison familiale, les tentatives d'écriture, la difficile quête du héros et d'une intrigue qui se tienne. 

Le besoin d'aventure qu'exprime l'héroïne va être comblé sans devoir courir au bout du monde ou sur les mers : des cris, des plaintes, des bruits étranges proviennent de l'appartement voisin. Petit à petit, en écoutant les manifestations sonores de sa voisine, la jeune fille comprend qu'un drame s'est produit, qu'elle élucidera au fil des mois, après avoir fait connaissance de la femme, Lucy Brite, lorsque celle-ci la tirera d'une situation qui aurait pu mal tourner. Lucy va d'ailleurs lui faire rencontrer un groupe de personnages étranges et ésotériques, ce qui amène un peu de magie dans le roman. 

Par ailleurs, grâce aux carnets, on découvre les écrits de la jeune S.H., le contenu de son premier roman, et les difficultés qu'elle rencontre dans son écriture, l'aide qu'elle trouve dans l'analyse des intrigues d'un autre S.H., le fameux Sherlock Holmes assisté de son cher Dr Watson.

C'est un roman et pourtant, on pourrait y voir une autobiographie de l'auteur. La narratrice a pour initiales S.H., elle vient du Minnesota, sa famille a des origines norvégiennes, elle a étudié la philosophie et la littérature, elle s'intéresse à l'art, tout dans son parcours rappelle Siri Hustvedt. Mais le mari de S.H. se prénomme Walter et il est physicien, sa fille s'appelle Freya, alors que Siri Hustvedt est mariée avec Paul Auster, un écrivain bien connu et que leur fille s'appelle Sophie. Donc tout n'est pas vrai dans ce livre et quel besoin de dépenser de l'énergie à déterminer ce qui est inventé et ce qui a vraiment existé ? 

On retrouve dans ce roman de nombreux thèmes familiers à Siri Hustvedt, en particulier l'art et la vieillesse.

Côté art, elle évoque la Baronne Elsa von Freytag-Loringhoven, une artiste allemande, égérie du mouvement Dada, impliquée dans la controverse concernant l’œuvre attribuée à Marcel Duchamp, l'Urinoir, qu'il aurait empruntée à la Baronne. Siri Hustvedt trouve dans les écrits de la Baronne, dans ses poèmes, une force de résistance à la bien-pensance, à la banalité.

 La confrontation de la narratrice, femme de soixante ans, avec la jeune fille qu'elle a été et avec sa propre mère qu'elle visite régulièrement dans la résidence où elle est hébergée, lui donne l'occasion de réfléchir au passage du temps sur sa vie de femme. On perçoit qu'elle se sent déjà dans la pente descendante, prise dans une vieillesse inéluctable, à l'heure d'un bilan partiel de son existence. Mais le propos n'est pas triste, ni même résigné, une forme d'énergie est encore là et c'est rassurant.

Comme souvent, avec Siri Hustvedt, c'est un contenu foisonnant qu'elle nous propose dans ce roman. Parfois, il faut un peu s'accrocher pour la suivre mais je trouve que ça vaut la peine de faire un petit effort, il ne faut pas hésiter à relire les passages un peu compliqués, et puis se dire que si on n'a pas tout compris cette fois, et bien, ce sera peut-être lors d'une prochaine relecture !

dimanche 7 février 2021

Wuhan, ville close

Wuhan, ville close – Fang Fang

Éditions Stock (2020) collection la cosmopolite
Traduit du chinois par Frédéric Dalléas et Geneviève Imbot-Bichet 

 
Une femme chinoise, Fang Fang, 65 ans, décide de tenir son journal de confinement. Elle est écrivain, vit seule à Wuhan et veut simplement prendre des notes de son quotidien, pour s’en souvenir plus tard. Ce sont ces notes, sur soixante jours, qui constitue le corps de ce livre. 

C’est un témoignage passionnant sur la pandémie, sur une autre façon que la nôtre de la vivre, dans la ville où tout a commencé. Bien sûr, on y retrouve des éléments familiers, entre autres l’incertitude sur ce qui va se passer, les complications de la vie quotidienne, l’isolement, la crainte pour les proches et les amis, le chagrin à l’annonce des décès, l’utilisation des réseaux sociaux. Mais tout cela se déroule dans un environnement complètement différent du nôtre. Les billets quotidiens de Fang Fang nous font découvrir des aspects de la vie chinoise que nous ne connaissons pas, l’organisation de la solidarité dans les quartiers, les aléas de la publication sur les réseaux sociaux, la censure.

À la lecture, ce journal peut sembler parfois répétitif mais il faut comprendre les conditions dans lesquelles il a été rédigé. Fang Fang raconte comment ses billets sont fréquemment supprimés du média où elle les met en ligne. Parfois, ses amis ont le temps de les transmettre avant leur suppression, mais elle ne sait jamais vraiment quelle audience elle a touchée. C'est pour cette raison qu'elle répète souvent ses préoccupations, en particulier celle de demander des comptes aux experts qui ont fait perdre un temps précieux à la Chine et au monde entier en déclarant pendant les premières semaines de l’épidémie que le coronavirus n’était pas transmissible entre humains. Fang Fang est très véhémente sur le sujet, elle insiste sur la responsabilité des experts et des autorités qui n’ont pas pris les mesures nécessaires pour protéger les personnels médicaux.  Elle s’étonne que les experts fautifs ne s’excusent pas, que les responsables qui ont failli ne démissionnent pas. 

Fang Fang est très avide d’information, elle cherche à être objective, elle réagit à des faits, à des éléments chiffrés confirmés, elle a un sens critique affirmé. Elle exprime souvent une grande confiance envers le gouvernement, ce qui peut surprendre et paraître naïf. Je me suis dit que c’était peut-être pour éviter la censure mais j’ai souvent eu l’impression qu’elle était sincère et que cette confiance était le résultat d’un mode de fonctionnement de l’état complètement différent du nôtre, un système où tout est organisé du sommet vers la base et où il y a peu de place pour l’initiative individuelle.  

Dans les dernières semaines du confinement, les billets de Fang Fang sont violemment critiqués par des contradicteurs issus de l’ultra-gauche nationaliste. Elle démonte vaillamment les attaques, ne se laisse pas intimider et continue son journal jusqu’à la fin du confinement de la ville.

Mi-janvier, sur France-Inter et sur France-Culture, plusieurs émissions ont évoqué la personne de Fang Fang et sa situation. La publication de son livre dans de nombreux pays étrangers a été très mal perçue en Chine, l'écrivaine ne peut plus s'exprimer de vive voix dans son pays ni même à l'étranger, elle n'est plus invitée dans les manifestations littéraires. Raison de plus pour s'intéresser à son travail et à son œuvre. Lorsque j'ai appris que des experts de l'OMS arrivaient à Wuhan pour enquêter sur l'origine de la pandémie, j'ai pensé à Fang Fang et à son insistance pour faire toute la lumière sur l'affaire

Un extrait de son billet du 2 février 2020 (page 58) :

Sous la pluie, les malades qui errent à la recherche d'une place en hôpital ont l'air encore plus misérable. Tout est, malgré tout, relativement ordonné, nous ne manquons pas de grand-chose. Ce n'est pas le purgatoire comme certains l'imaginent. La ville est calme, belle, et majestueuse. Mais que l'un des vôtres tombe malade, et c'est la catastrophe. C'est quand même une maladie contagieuse. Et les ressources hospitalières sont limitées. Les gens savent que même les proches du personnel médical, à moins d'être gravement atteints par le virus, ne peuvent pas être hospitalisés. Nous sommes actuellement dans ce que les experts estiment être la période de flambée épidémique. On s'attend à des informations toujours plus sombres. La vidéo la plus dure que j'ai vue aujourd'hui est celle de cette fille qui pleure à côté d'un fourgon funéraire. Sa mère est morte, le corps est emporté dans la voiture, elle ne pourra pas assister à l'enterrement. Peut-être ne saura-t-elle jamais où se trouvent ses cendres. En Chine où la tradition veut que l'on fasse peu de cas de la vie mais que l'on respecte la mort, c'est probablement la plus grande douleur.

dimanche 24 janvier 2021

La femme aux cheveux roux


La femme aux cheveux roux – Orhan Pamuk

Gallimard (2019)
Traduit du turc par Valérie Gay-Aksoy
Lu dans l’édition Folio (n°6840)
 

Cem Çelik a seize ans, il est lycéen, vit seul avec sa mère près d’Istanbul et rêve de devenir écrivain. Son père, pharmacien et ancien militant gauchiste, a longtemps été emprisonné à cause de ses activités politiques puis a abandonné Cem et sa mère. Il a une nouvelle famille, Cem le voit peu. 

Pour financer ses cours de préparation à l’université, Cem travaille pendant ses vacances et a été embauché par Maître Mahmut, un puisatier expérimenté. Ensemble, ils creusent un puits près du bourg d’Öngören, sur un terrain où leur commanditaire a le projet d’installer une laverie-teinturerie, si la recherche d’eau s’avère fructueuse. 

Très vite, une relation père-fils s’installe entre le maître et l’adolescent, celui-ci éprouve de l’admiration pour l’ainé qui prend la peine de lui expliquer la technique de forage, les caractéristiques des sols et qui agrémente les longues soirées sous les étoiles de contes et légendes traditionnels. Leur quotidien laborieux est aussi rythmé par les visites au bourg, en fin de journée, où Cem a entrevu, dans l’ouverture d’une porte, le visage d’une femme rousse dont il a croisé le regard. Fasciné par l’aura de cette femme, il la cherche dans le bourg et comprend plus tard qu’elle fait partie d’une troupe de comédiens qui donne un spectacle de théâtre sous chapiteau. Il n’a alors de cesse que de pouvoir assister au spectacle, alors que Maître Mahmut cherche à l’en dissuader. Tandis que le creusement du puits tarde à donner le résultat espéré et que le puisatier s’entête, Cem, physiquement épuisé par le travail et submergé par des sentiments contradictoires après une rencontre avec la femme rousse, abandonne son maître et s’enfuit. Toute son existence future sera marquée à jamais par cette fuite lâche et irréfléchie.

Je ne résume volontairement ici que la première partie de ce roman qui est ma première rencontre avec Orhan Pamuk. J’ai lu ici ou là que ce livre n’était pas le meilleur de Pamuk, ni le plus représentatif. Je me demande alors comment sont les autres car personnellement, j’ai bien aimé celui-ci. 

Le thème principal de ce roman, c’est la relation au père, illustrée par le mythe d’Œdipe et par l’histoire de Rostam et Sorhâb, héros du Shânâmeh, épopée nationale iranienne écrite il y a mille ans par Ferdowsi, dans laquelle Rostam tue Sorhâb sans savoir que Sorhâb est son fils. Le thème sous-jacent, c’est celui du destin, de son poids sur l’existence, de son caractère inexorable et le roman de Pamuk en est une très bonne illustration.

J’ai aimé ce roman parce que le parallèle entre la mythologie et l’histoire contemporaine est bien conduit. J’ai été aussi très intéressée par l’évolution de la ville d’Istanbul qui est au cœur du roman et qui accompagne le parcours du héros, le faisant revenir contre son gré dans les lieux qu’il avait fuis dans son adolescence et le confrontant à son destin.
 

C’était ma dernière lecture coup de cœur de 2020, un roman parfait pour s’extraire des incertitudes du quotidien !