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dimanche 17 novembre 2013

Le rivage des murmures

Le rivage des murmures Lídia Jorge
Editions Métailié (1989)
Traduit du portugais par Geneviève Leibrich


Le rivage des murmures, c’est une même histoire racontée de deux façons différentes. D’abord, une nouvelle de quelques dizaines de pages, Les sauterelles, qui met en scène une jeune femme, Evita, fraîchement arrivée au Mozambique, encore colonie portugaise, pour épouser Luis Alex, sous-lieutenant qui effectue son service militaire. C’est la soirée de leur mariage qui se déroule sur la terrasse de l’hôtel Stella Maria, au milieu de la bonne société locale, représentée par les colons et les militaires. Ces derniers doivent bientôt rejoindre une zone de combats près de Mueda et Luis Alex fera partie de l’expédition. Au matin qui suit leur nuit de noce, Evita et Luis sont réveillés par le manège incessant de camions-bennes venus récupérer des corps, charriés par le fleuve et qui viennent s’échouer sur la côte de l’Océan Indien. Au début, nul ne comprend ce qui se passe et les esprits s’agitent.  Puis, on apprend qu’un stock de bidons d’éthanol a été dérobé sur un bateau et que les locaux ont bu cet alcool, s’empoisonnant en masse. L’intérêt des occidentaux retombe alors comme un soufflé, jusqu’à ce que le cadavre d’un homme blanc apparaisse au milieu des noirs. Un reporter photographe, certain de dénicher un sujet qui intéressera ses lecteurs, veut prendre des photos de cet homme blanc et Luis Alex est chargé de l’en empêcher. Il part à sa poursuite, alors qu’un banc de sauterelles s’abat sur la ville, noyant tout sous une nuée verte. Un coup de feu retentit, le jeune sous-lieutenant ne revient pas, son corps est retrouvé quelques heures plus tard, un trou au milieu du front. L’enquête rapide de l’armée conclura à un suicide.

Vingt ans plus tard, Eva Lopo, qui ne se fait plus appeler Evita, lit la nouvelle, fait part de ses commentaires à l’auteur et explique ce qui s’est réellement passé. Elle raconte l’ambiance lourde et poisseuse de la ville, le changement de caractère que la vie militaire a provoqué chez Luis Alex. Dans la vie civile, Luis était un jeune mathématicien, rêvant uniquement de résoudre des équations à plusieurs inconnues qui avaient mis en échec Evariste Gallois. Au retour des missions auxquelles il participe, il n’est plus le même. Evita, qui s’est liée avec la jeune femme du capitaine, découvre des photos qui montrent les exactions pratiquées par les soldats sur les autochtones, mettant à jour les réalités du conflit entre les autorités militaires portugaises et les populations locales, les enjeux de cette guerre coloniale qui ne s’avoue pas.

J’ai bien aimé la construction de ce roman, très originale. La succession de deux visions des évènements, et la présence de la même femme, à deux âges de sa vie, apportent une perspective très intéressante. Dans la nouvelle, c’est la vision des Portugais colonisateurs qui s’exprime, en parallèle à la découverte d’un pays par une jeune femme sensible et naïve. Dans la suite du roman, à côté de la révélation d’épisodes terribles, c’est aussi la vie des femmes de soldats qui est évoquée, elles qui attendent leurs hommes pendant qu’ils sont en mission, et qui doivent s’adapter à leurs changements d’humeur et aux conséquences des horreurs qu’ils ont vécues.
La langue de Lídia Jorge est très évocatrice, décrivant aussi bien les sensations et les sentiments de ses personnages que les couleurs et les odeurs du Mozambique. 

Extrait page 32 :
Bientôt la nuit tomberait, rouge et noire comme un tapis qui dégringole d’une fenêtre sidérale et masque les astres les plus brillants. Non, il n’y aurait pas de lune, bien que la marée fut ample et vint déferler au bord du rivage comme en période de grandes marées. La nuit tomberait telle une courtepointe se déployant, immense, abyssale. Les lumières de la ville tardaient à s’allumer. Et d’ailleurs, pourquoi les allumer ? Il fallait laisser les ombres occulter les arbres avec leurs propres ombres, laisser la terre, avec son contraste naturel entre le clair et l’obscur, restituer aux humains la notion des révolutions planétaires – la nuit et l’obscur, le jour et la lumière, et ensuite, quand viendrait notre nuit, l’obscur définitif. C’était si merveilleux de regarder la nuit tomber, sans musique, sans gâteau, sans photographe, sans préoccupation de cortège, le corps rompu par le lent tournoiement entre les tables, que jamais plus il ne faudrait qu’une lumière s’allume. Du reste c’était dimanche et la nuit pouvait être éternelle, on ne penserait pas aux lointaines destinées de l’Empire ni au théâtre tout proche de la venteuse Mueda.

Pour aller plus loin à propos de ce livre, lisez la présentation qu'en fait Georges Stanechy sur son blog. 
Cette lecture dans le cadre du challenge Littérama d’Anis m'a permis de découvrir Lídia Jorge et j'ai bien l'intention de continuer à la lire.



samedi 26 octobre 2013

Plus tard le même jour

Plus tard le même jourGrace Paley
Traduit de l’anglais par Claude Richard
Rivage Poche (1990) / Bibliothèque étrangère


Je n’avais jamais entendu parler de Grace Paley jusqu’à ce que je lise le livre de Geneviève Brisac, La marche du cavalier, dans le cadre du challenge Littérama 2013 organisé par Anis.

Bien qu’elle déclare avoir écrit toute sa vie, Grâce Paley a publié seulement trois recueils de nouvelles en quarante ans. Elle est aussi l’auteur de nombreux poèmes.
Pour découvrir son œuvre, j’ai choisi Plus tard le même jour, un recueil qu’elle a publié en 1985. Difficile de résumer ces courtes histoires, d’autant qu’il n’y a pas vraiment d’histoire, justement !
Ces dix-sept textes  donnent la parole à divers interlocuteurs et abordent des thèmes variés comme le féminisme, la vieillesse, la maternité, la non-violence, le combat contre le racisme qui ont constitué les sujets pour lesquels Grace Paley a milité tout au long de sa vie. A plusieurs reprises, le personnage de Faith revient dans ces nouvelles, accompagné ou non de quelques-unes de ses amies, donnant ainsi une certaine unité à ces textes et se faisant sans doute l’interprète de l’auteur.
Dans une interview accordée à Libération, l’auteur nie être Faith, et pourtant, on a du mal à la croire. 

Ce qui est typique dans ce recueil, c’est la façon de retranscrire les dialogues. Aucune des marques habituelles, ce qui est un peu perturbant au début. Mais on s’y fait, et ce procédé apporte une certaine fluidité au texte, le lecteur n’a qu’à se laisser porter par les mots.


Extrait de A l’écoute (page 158) :

A la table voisine de la mienne, un jeune homme se pencha en avant. Il s’adressait à un homme plus âgé. Le jeune homme portait un uniforme de soldat. Je pensai : Quand il s’en ira ou si je m’en vais en premier, je lui donnerai un de mes tracts. Je n’en ai pas envie mais je le ferai quand même. Puis je pensais : Pauvre petit gars, Dieu sait quelles expériences il a vécues ; son cœur, s’il savait, respecterait sans doute les accords de Genève, mais il serait probablement blessé d’entendre dire encore une fois combien les États-Unis sont dans leur tort et qu’il est un innocent instrument du mal. Il le prendrait pour lui, bien que nous qui sommes des mères et avons été des amantes – nous toutes sachions qu’à chaque génération depuis une centaine de générations, un million de jeunes garçons ont été contraints d’être « soldats ».


Une découverte intéressante à compléter par la lecture de l’article de Libération et par un texte de Sylvie Granotier, qui a été sa traductrice.

lundi 29 juillet 2013

Laura Willowes

Laura Willowes - Sylvia Townsend Warner
Éditions Joëlle Losfeld (2007)
Traduction de l’anglais par Florence Lévy-Paoloni
Préface de Geneviève Brisac


Lorsque son père meurt, Laura, jeune femme toujours célibataire à vingt-huit ans, quitte la maison familiale du Somerset et est accueillie à Londres, dans la maison de son frère et de sa belle-sœur. Très rapidement, elle n’est plus que la Tante Lolly, autant pour son neveu et ses nièces que pour tout son entourage. Les années passent, dans le tourbillon de la vie citadine, loin des plaisirs de la campagne qui étaient si chers à Laura. Au bout de vingt ans, alors que neveu et  nièces sont devenues adultes et ont quitté la maison, à la surprise de ses proches Laura prend son indépendance, s’établit dans un village des Chilterns. Là, elle loge chez l’habitant, fait la connaissance du voisinage et s’intègre parfaitement dans la petite communauté, participant aux réjouissances locales et aux commérages. Et surtout, elle satisfait son amour de la nature par de longues promenades dans les environs et s’initie au travail de la ferme grâce à M. Saunders, qu’elle aide à s’occuper de son poulailler. Et puis un jour, elle se découvre sorcière et pactise avec le diable.

J’ai beaucoup aimé ce livre, même si j’ai un peu été surprise par la fin qui qui vire vers le fantastique et l’imaginaire. Il ne se passe pas grand-chose dans ce roman mais l’auteur a un pouvoir d’évocation tel que j’ai eu souvent l’impression d’être aux côtés de Laura dans ses pérégrinations, tant à Londres que dans la campagne de Great Mop, le village où elle est venue s‘installer.
Le retour de Laura à la campagne est comme une résurrection, après tant d’années où son besoin de liberté a été brimé, sa fantaisie étouffée et ses rêves muselés.
Sans  être revendicateur, le propos de Sylvia Townsend Warner est teinté de féminisme, lorsqu’elle décrit l’état de minorité où est encore maintenue Laura, la quarantaine bien avancée. J’ai trouvé très positive l’attitude de Laura lorsqu’elle découvre que son frère, par de mauvais placements, a fortement diminué le montant de sa fortune personnelle. Elle se contente alors de réduire son train de vie mais ne renonce en rien à son projet d’indépendance, faisant face avec beaucoup de détermination.
Est-ce pour contrebalancer l’effet que pourrait produire l’expression de cette volonté sans faille que l’auteur imagine la transformation de son héroïne en sorcière, comme si une jeune femme normale, issue du milieu bourgeois de Laura, ne pouvait pas, raisonnablement, n’en faire qu’à sa tête ? Où peut-être n’y a-t-il pas d’explication rationnelle, juste l’envie de laisser libre court à une plume créative et rêveuse ?
Ce livre écrit en 1926, le premier paru de Sylvia Townsend Warner, m’a en tout cas donné envie de poursuivre ma découverte de cet auteur, que j’ai lu ici pour le challenge Littérama d’Anis.



Il s’inscrit aussi dans ma participation au challenge Destination PAL, proposé par Lili.
Merci à Sylire, qui m'a envoyé ce livre dans le cadre d'un échange, par l’intermédiaire de Babelio.
Si vous êtes intéressé(e) par un de mes livres à échanger, ça se passe ici.

jeudi 16 mai 2013

Mrs Dalloway

Mrs Dalloway - Virginia Woolf
Le livre de poche (1993)
Traduit de l'anglais par Pascale Michon

Ce roman publié en 1925 se déroule un jour de juin, à Londres, après la fin de la première guerre mondiale. Clarissa Dalloway, femme de Richard Dalloway, membre du parlement, prépare la réception qui a lieu chez elle, ce soir-là. Elle décide d’aller elle-même choisir ses fleurs et se dirige vers son fleuriste. Au cours de ce trajet, ses pensées la promènent sans arrêt entre le présent et les soucis que lui cause sa fille Elizabeth et le souvenir d’une journée de sa jeunesse, passée à Bourton, dans la maison de son père. En ce temps-là, Peter Walsh voulait l’épouser mais, bien qu’amoureuse de lui,  elle lui préféra Richard Dalloway. C’est à Bourton, également, qu’elle échangea un baiser avec  Sally Seton, une jeune fille excentrique et pleine de charme. De retour chez elle, Clarissa reçoit la visite impromptue de Peter Walsh, revenu à Londres après de nombreuses années passées en Inde. Ce sont alors les pensées et les réflexions de Peter qui s’expriment, nous donnant un autre éclairage sur leurs anciennes relations et sur sa propre vie.
En parallèle, c’est aussi la journée d’un homme malade, Septimus Warren Smith, qui nous est racontée. Septimus a été blessé à la guerre et a été traumatisé par la mort de son meilleur ami. Lors de sa convalescence à Milan, il a rencontré une jeune italienne, Lucrezia, et l’a épousée. Ils se sont établis à Londres, mais les troubles psychiques de Septimus se sont aggravés, il souffre de schizophrénie. Ce jour de juin, ils se promènent tous deux dans les rues de Londres. Lucrezia, désemparée par la maladie de son époux, cherche de l’aide auprès des médecins. Septimus, lui, oscille entre hallucinations et idées noires.

C’est un roman assez court mais très riche, d’une construction originale. Sans arrêt, le récit nous promène dans le temps, porté par les monologues intérieurs des différents personnages lorsqu’ils évoquent tour à tour leurs souvenirs, leurs impressions passées et leur perception de la réalité. Le roman aborde de nombreux thèmes comme la fuite du temps, l’amour, les regrets sur les choix passés, l’homosexualité, la difficulté de vivre, l’incommunicabilité, la solitude, la condition féminine. Rien n’est raconté, tout est suggéré, au travers des sensations des personnages. Quelquefois, j’ai eu l’impression que l’auteur utilisait des procédés cinématographiques : ainsi lorsque Peter Walsh marche dans Londres et qu’il croise Septimus et sa femme, c’est lui qui décrit le couple, avant de les atteindre. Dès qu’il les a dépassés, ce sont les pensées du couple qui s’expriment et le récit accompagne alors leur progression dans la ville. Une écriture très moderne, finalement.

C’est un livre qui peut sembler difficile au premier abord, parce qu’il diffuse beaucoup de mélancolie, du côté de Clarissa et aussi de Peter, et également des impressions terribles, lorsqu’il s’agit de l’univers effroyable dans lequel se débat Septimus. Mais comme souvent avec les chefs d’œuvre, il faut s’accrocher et la récompense est au bout du chemin, la sensation d’avoir côtoyé quelque chose de sublime, l’envie d’y revenir plus tard pour explorer des aspects que l’on n’a pas forcément perçus à le première lecture, la certitude d’avoir découvert un livre majeur.  

J'ai lu ce livre dans le cadre de deux challenges :
                                                           
  • Challenge Virginia Woolf 2013 organisé par Lou où je me suis inscrite dans la catégorie Orlando. C'est ma première participation. Ma prochaine lecture sera La promenade au phare.
  • Challenge Litterama 2013 organisé par Anis. Je suis un peu plus avancée, c'est ma troisième lecture.
Je tiens à remercier Cryssilda qui m'avait offert ce livre de Virginia Woolf lors du London swap. Ce livre est aussi une belle occasion de découvrir Londres.

D'autres avis sur Babelio et des extraits sur le blog de l'Or des chambres.

A découvrir également deux émissions sur France-Culture consacrées à ce roman.

mercredi 10 avril 2013

Les braves gens ne courent pas les rues

Les braves gens ne courent pas les rues - Flannery O'Connor
Lu dans Œuvres complètes, publiées chez Gallimard, collection Quarto.

C'est avec ce recueil de nouvelles que j'ai commencé ma découverte des œuvres de Flannery O'Connor, suivant en cela les conseils de l'éditeur, avant la lecture de la préface de Guy Gofette et une présentation très complète de la vie et de l'oeuvre de l'auteur par Nathalie Daladier.

Comme toujours avec les nouvelles, j'ai beaucoup de mal à écrire sur mon ressenti, peinant à dégager plus qu'une impression générale, d'autant qu'ici, les personnages sont plutôt antipathiques et les histoires finissent souvent mal.

Ce qui m’a frappé dans ces nouvelles, c’est qu’il n’y a aucune joie de vivre. On retrouve dans plusieurs d'entre elles des femmes d’âge mûr, engoncées dans leurs préjugés et dans leurs certitudes. Elles sont conscientes de leur condition sociale, ne sont pas toujours très riches mais toujours plus privilégiées que leurs employés noirs, qu’elles exploitent parce que c’est comme ça, qu’elles ont toujours fait ça. Mais si le contrôle leur échappe, dès qu’elles sont en présence d’individus qui ne respectent pas leurs règles, elles se trouvent démunies et sans réaction, à la merci de la bêtise ou de la violence des autres, ces étrangers à leur monde raisonnable.

Dans Le nègre factice, c’est le voyage en train d’un grand-père et de son petit-fils qui nous est raconté, suivi de la visite à la ville voisine, périple que le grand-père envisage comme un apprentissage à transmettre à l’enfant. En réalité, c’est une désillusion terrible et une rupture définitive de la confiance entre eux deux qui les attendent. Et cette expérience est relatée sans pathos, presque sèchement, comme s’il n’y avait rien à faire pour l’éviter, comme si c’était normal.

La nouvelle Les temples du Saint-Esprit semble plus légère, elle met en scène deux jeunes adolescentes, pensionnaires d’une école religieuse, invitées à passer le week-end chez une amie de leur mère. Celle-ci leur a organisé une sortie à la fête foraine en compagnie de deux jeunes voisins. La jeune fille de la maison, plus jeune que les deux autres, est fascinée par les deux filles mais ne veut pas se laisser charmer et s’isole dans une sorte de bouderie et dans la provocation. Je me la représente d’ailleurs très bien comme la jeune fille en photo sur la couverture du livre. Est-ce une photo de l’auteur ? Je n’ai pas trouvé l’information dans les références citées dans l’ouvrage .

Le texte qui m’a vraiment marqué est le dernier du recueil, «La personne déplacée ». C’est ainsi qu’est appelé cet employé polonais, réfugié de l’Europe en guerre, que Mrs. McIntyre a accepté d’embaucher dans son exploitation, sur la recommandation du prêtre de la paroisse. Très vite, M. Guizac surprend tout le monde par ses capacités et son ardeur au travail, suscitant ainsi la jalousie des Shortley, le couple qui y travaille déjà et l’inquiétude chez les ouvriers noirs, peu habitués à ces cadences jamais vues. Mais les intentions de Mrs. McIntyre de réorganiser son équipe ne seront pas durables et sa reconnaissance sera bien vite balayée par des craintes peu charitables, menant à une catastrophe, racontée ici aussi avec une violence sèche qui fait froid dans le dos.

Un extrait de Les temples du Saint-Esprit  (page 257) :
Le couvent était une maison de brique rouge au fond d’un jardin, au cœur même de la ville. Il y avait un poste à essence d’un côté et de l’autre une caserne de pompiers. Une haute grille noire l’entourait et de petites allées pavées se glissaient entre des vieux arbres et des touffes de cognassiers du Japon. Une grosse religieuse au visage rond comme une lune se précipita pour leur ouvrir, embrassa la mère de la petite, qui aurait subi le même sort si elle n’avait tendu la main d’un air glacial, l’œil fixé sur le lambris derrière les chaussures de la bonne sœur. Les religieuses aimaient embrasser les enfants, même de condition modeste ; la sœur lui serra vigoureusement la main et lui fit même craquer un peu les articulations, puis elle invita tout le monde à se rendre à la chapelle, où la bénédiction ne faisait que commencer. « Vous glissez un doigt dans la porte et elles vous coincent pour la prière », se disait la petite en trottant le long des couloirs cirés.
En résumé, je dirai que j'ai apprécié la qualité de l'écriture de Flannery O'Connor, sa précision à décrire la vie quotidienne dans le Sud des États-Unis pour ceux qui n'ont rien et pour ceux qui n'ont pas grand-chose, la chaleur qui écrase au cœur de l'été, la difficulté d'être et le poids des conventions. A la lecture de la biographie de l'auteur, je peux comprendre que sa courte vie de malade explique le ton de ses nouvelles. A découvrir, à condition d'être dans une phase de moral au beau fixe, sinon c'est la déprime assurée !

Lu dans la cadre du challenge Littérama d’Anis.

dimanche 10 février 2013

La marche du cavalier

La marche du cavalier - Geneviève Brisac
Editions de l'Olivier (2002)
Lu dans l'édition de poche chez Points (2012) 

C’est la colère qui est à l’origine de ce livre, celle éprouvée par Geneviève Brisac devant le refus de Nabokov de lire les œuvres de Jane Austen et ses arguments pour justifier ses préjugés face aux femmes écrivains, en général.

Dès le début, son propos est clair : elle n’écrit pas pour répondre à une interrogation sur l’existence de la littérature féminine mais pour comprendre ce qu’est la création littéraire, et celle des femmes en particulier.

La marche du cavalier, c’est cette façon d’avancer en s’éloignant dans un premier temps de sa trajectoire toute tracée, pour mieux dérouter l’autre et contrer ses attaques prévisibles. C’est le chemin parcouru par de nombreuses femmes écrivains pour parvenir à s’exprimer et devenir elles-mêmes. Geneviève Brisac montre que s’imposer est toujours difficile pour les femmes qui écrivent. Même s’il n’est plus besoin de se cacher derrière un pseudonyme masculin, il n’est pas toujours évident d’assumer ses choix et son style, de résister à la crainte de déplaire et à l’envie de plaire. Les femmes écrivains dont elle choisit de parler dans ce livre ont vécu ces difficultés mais en ont enrichi leur œuvre et c’est ce qui fait leur importance.

Grâce à cette lecture, j’ai découvert plusieurs auteurs dont je ne connaissais même pas le nom, comme Grace Paley, Ludmila Oulitskaïa ou Sylvia Townsend Warner. J’ai très envie de me plonger dans leur œuvre et aussi de lire ou relire les autres qu’elle cite, surtout lorsqu’elle fait appel à l’une d’entre elles pour parler des livres d’une autre. 
Ainsi Virginia Woolf, alors que Nobokov ne trouve qu’à exprimer l’ennui que lui procure la lecture de Jane Austen, préfère-t-elle s’interroger sur le choix de l’écrivain de décrire la banalité de la vie quotidienne, de raconter d’une façon détaillée les épisodes tels que les pique-niques, les bals, les visites dans le voisinage. Elle en dégage le talent de la jeune femme et ce qu’elle aurait pu produire si le temps lui en avait été donné. 

J’ai lu ce livre dans le cadre du challenge Littérama d’Anis, où je suis inscrite dans la catégorie n° 2 : lire au moins 4 livres parmi les auteurs citées par Geneviève Brisac, dont le sien. Première étape accomplie !


 Pour en savoir plus sur ce challenge, rendez-vous chez Anis.