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mardi 12 juillet 2016

Les gens dans l'enveloppe

Les-gens-dans-l-enveloppe-Isabelle-Monnin-Rue-de-Siam

Les gens dans l’enveloppe – Isabelle Monnin avec Alex Beaupain

Éditions JC Lattès (2015)

En 2012, Isabelle Monnin a acheté sur Internet un lot de 250 photos d’une même famille. L’enveloppe blanche est arrivée par le courrier, Isabelle les a regardées, elle a imaginé la vie de cette famille et en a construit un roman, donnant ainsi vie à Laurence, la petite fille sur son vélo, qui pose entre Simone (ou mamie Poulet comme elle l’appelle) et Raymond, ses grands-parents. Laurence vit seule avec Serge son père depuis que Michelle, la mère, est partie pour l’Argentine pour suivre son amant Horatio. Laurence passe ses vacances en famille tous les ans au même camping, où vient les rejoindre la tante Mimi, grande adepte de la course à pied. Laurence grandit, attendant en vain des nouvelles de sa mère et part pour l’Argentine, avec l’espoir de la retrouver. Elle écrit régulièrement à Simone, qui décline et qui décide de faire le ménage dans ses photos, éliminant les traces des évènements douloureux qui ont marqué sa vie. A la mort de Simone, Serge fait venir un brocanteur qui emporte le contenu de la maison, dont une boite de photos.
 

Parce qu’elle est romancière et journaliste, Isabelle Monnin a décidé d’inventer une histoire sur les personnages des photos et puis d’enquêter sur leur vie réelle. Elle s’est fixée des règles : attendre d’avoir terminé la fiction avant de démarrer son enquête et ne pas modifier l’intrigue du roman une fois l’enquête achevée. En mai 2013, elle commence à tenir son journal pour raconter cette enquête, qui constitue la deuxième partie de ce livre. Parce qu’elle sait que le lot de photos provient de Franche-Comté, dont elle est aussi originaire, et parce que par chance, elle a pu identifier relativement facilement le village grâce au clocher de l’église, elle arrive assez vite à ses fins, et peut mettre de vrais noms aux personnages qu’elle a inventés et reconstituer leur vie réelle. Alors que dans le roman, c’est la petite fille, Laurence, qui était le fil conducteur de l’histoire, ici c’est le personnage du père, qui s’appelle Michel, qui prend de l’importance.
 

En parallèle, Isabelle Monnin a montré les photos à son ami Alex Beaupain, qui a décidé de mettre en musique le roman d’Isabelle et de faire participer les Gens de l’enveloppe à l’élaboration à ce projet. Il y a donc dans ce livre un CD pour illustrer musicalement les deux volets de l’histoire.

C’est un travail très intéressant qui prend forme dans les deux parties de ce livre et dans les chansons du CD. L’expérience menée est émouvante. L’auteur noue avec les membres de la famille une relation où elle s’implique personnellement, ce qui lui permet de revisiter aussi des moments douloureux de sa propre vie. Le travail qu’elle réalise avec Alex Beaupain amènent les Gens de l’enveloppe, et surtout Michel, à reprendre la main sur sa propre histoire et à s’engager dans ce qui devient leur projet commun.

Une belle expérience !

Découvrez un extrait de ce livre sur le site de l'éditeur.




Lecture n°10 dans le cadre du challenge 1% Rentrée littéraire 2015.

jeudi 30 juin 2016

Recherche femme parfaite

Recherche-femme-parfaite-Anne-Berest-Rue-de-Siam

Recherche femme parfaite – Anne Berest

Grasset (2015)

Émilienne, la trentaine, est photographe, c’est une enfant de la balle, ses parents étaient artistes. Elle a participé à un de leurs spectacles, alors qu’elle était toute petite, enfermée dans une valise qui se mettait à courir toute seule. Pour assurer ses fins de mois, Émilienne est photographe de mariage mais elle espère toujours être reconnue pour son œuvre photographique, qu’elle envisage comme le témoin « d’un état d’attente, un entre-deux », comme la création « d’une forme de suspense ». Elle s’est inscrite à un concours dans le cadre des Rencontres d’Arles, autour du thème « Portrait(s) de femme(s) » et n’a encore rien rendu, alors que la clôture a lieu deux semaines plus tard. C’est le burn-out de sa voisine Julie qui va lui donner l’idée directrice de son projet, qu’elle va intituler « Une femme parfaite ».

Extrait page 37-38
Je prendrais en photographie des femmes admirables, des héroïnes du quotidien, des modèles pour leur entourage. Et à travers ces différents portraits, se dessinerait l’idée que la femme aujourd’hui veut donner d’elle-même – le portrait d’une femme idéale. Mais j’en chercherais aussi la faille, la fragilité, le point de rupture. Je guetterais les signes de folie dans cette impossible quête de la perfection. En quinze jours, je m’en sentais capable – le plus important, c’est un bon sujet, après, tout peut arriver. Pour commencer, il fallait trouver des modèles. Je ne pouvais pas passer une annonce dans le journal : « Recherche femme parfaite pour projet photographique. » En croisant Thierry dans l’escalier, j’eus l’idée de lui demander qui, selon lui, incarnait l’idéal féminin aux yeux de sa femme.
-    Julie Andrieu, me répondit-il du tac au tac. Elle en est complètement obsédée.
Thierry m’expliqua que c’était une présentatrice de télévision spécialisée dans les reportages gastronomiques. Malheureusement, lui dis-je, ce serait plus facile pour moi d’aborder des femmes qui n’étaient pas célèbres.
-    Alors appelle Marie Wagner, me dit Thierry, elle est médecin. Son mari est mort il y a deux ans, il était pasteur. Julie dit toujours : « Cette femme, c’est une sainte. » 

La visite chez Marie Wagner se révèle quelque peu décevante pour Émilienne, et ne donne même pas lieu à une séance photo. Sur l’autoroute du retour, elle rencontre une jeune skateboardeuse, Alizée, à qui elle raconte l’importance de la photographe Francesca Woodman dans son propre parcours. Puis, lors d’une halte au bar d’un grand hôtel, elle fait la connaissance de Georgia, une femme qui l’envoûte et qui disparait au matin. Émilienne veut à tout prix la revoir et ira jusqu’à Venise pour tenter de la retrouver. Dans cette quête, Émilienne va avoir l’occasion de rencontrer d’autres femmes et pourra mener à bien, contre toute attente, son projet photographique.

C’est une aventure fantasque que nous raconte Anne Berest dans ce nouveau livre. Une quête dont l’objet fluctue au gré des rencontres que fait Émilienne, passant de la recherche de la femme parfaite à la recherche de l’amour, même imparfait. Ce sont de multiples aspects de la condition féminine qui s’expriment à travers des péripéties tantôt burlesques, tantôt désespérées, et aussi les différentes facettes que peut prendre l’amour, avec ses excès, ses limites et les sacrifices qu’il impose. Un livre bien différent des deux précédents d‘Anne Berest que j’ai déjà lus, un livre léger, au premier abord, qui se lit avec plaisir et qui évoque des thèmes plus sérieux, comme l’image de la femme, la tyrannie de la réussite, la soumission aux codes. 

Grâce à ce livre, j’ai découvert le film Der Lauf der Dinge, ainsi que le travail de deux photographes, Francesca Woodman et Julia Margaret Cameron, dont il est question à travers ces pages. 

La fondation Henri Cartier-Bresson présente jusqu’au 31 juillet 2016 une exposition des photos de Francesca Woodman.

L'avis de L'irrégulière.




Lecture n°9 dans le cadre du challenge 1% Rentrée littéraire 2015.

lundi 30 mai 2016

Il faut tenter de vivre

Il faut tenter de vivre - Éric Faye

Édité chez Stock (2015)

Le narrateur, l’auteur lui-même, avait déjà entendu parler de Sandrine Broussard avant de la rencontrer lors d’une soirée. Il connaissait déjà beaucoup de choses sur elle, sur les arnaques aux petites annonces qu’elle organisait avec Julien, son compagnon du moment. Il savait qu’elle avait été en prison, qu’elle ne voulait plus y retourner. C’est pour cela que lorsque ça avait commencé à sentir le roussi, elle s’était exilée en Belgique, pour y vivre sous un autre nom, y attendre suffisamment longtemps que les faits délictueux soient prescrits.

Sandrine devait se tenir à carreau pendant cinq ans, après quoi elle pourrait réapparaître au grand jour sous sa véritable identité, avait certifié l’avocat. Le souvenir des six mois qu’elle avait passés en prison l’horrifiait. Plutôt mourir que d’y retourner. Elle ne voulait plus que de mauvaises rencontres l’attirent vers le fond. Dans ses cauchemars s’invitaient toujours, des années après, les femmes côtoyées à la prison de Loos. Ce monde-là existait, et le savoir accablait Sandrine. Avec ses arnaques sans grandes conséquences, sans violence, qu’avait-elle de commun avec la femme qui avait fait avaler du Destop à un retraité ? Avec celle qui avait tué son amant puis poussé le cadavre sous son lit, dans lequel elle avait dormi ensuite huit nuits avant d’être arrêtée ? Avec celle qui, un jour, avait posé ses bébés sur le feu ? (pages 91-92)
Pépito, comme le surnomme Sandrine lorsqu’ils se rencontrent, nous raconte la vie de la jeune femme, mais pas seulement cela. Il exprime aussi la fascination qu’elle exerce sur lui, parce qu’elle représente tout ce qu’il n’est pas, tout ce qu’il n’ose pas être. 

J’ai découvert Eric Faye avec Nagasaki, un roman que j’avais beaucoup aimé.
Ici, aussi, j’ai apprécié l’histoire où il nous emmène, inspirée d’une femme qu’il a réellement connue. Il l’évoque d’une façon très délicate, cette femme blessée par une enfance difficile, qui peine à trouver sa place dans la société, qui croit toujours avoir trouvé le filon qui lui permettra de gagner de l’argent facilement, au dépend des autres. Mais les choses ne tournent pas souvent en sa faveur et Sandrine est obligée de se cacher, d’abord sous des identités autres puis elle doit fuir pour préserver sa liberté. Eric Faye raconte l’exil avec pudeur, sans pathos et arrive à rendre son héroïne touchante, malgré ses dérives.

L'avis de Lili Galipette.

À visionner pour en savoir un peu plus sur ce roman et son auteur : ici et .

Écoutez la lecture d'un extrait par Alexandra Lemasson dans Des Mots de Minuit et par Éric Faye lui même sur France-Culture, dans l'émission Les Bonnes Feuilles.







Lecture n°8 pour le  challenge 1% Rentrée littéraire 2015.

lundi 23 mai 2016

Vie et mort de Sophie Stark

Vie et mort de Sophie Stark – Anna North

Autrement (2015)
Traduit de l’anglais par Jean Esch.


Aucune ambiguïté sur le sujet de ce roman : c’est bien de la vie et de la mort de Sophie Stark dont il est question, racontées par ceux qui ont connu la jeune femme, cinéaste indépendante : Allison, qu’elle a fait jouer dans ses films et avec qui elle a vécu une histoire d’amour ; Robbie, son frère, grâce auquel on en sait un peu plus sur l’enfance de Sophie ; Jacob, un musicien qu’elle a rencontré lors du tournage d’un clip et qui est devenu son mari ; Daniel, un joueur de basket qui était la coqueluche de toutes les filles de la fac à l’époque où Sophie y étudiait et sur lequel elle a réalisé un documentaire ; George, le producteur de cinéma un peu has-been qui espère relancer sa carrière grâce au nouveau film de Sophie ; Ben Martin, critique de cinéma, qui a suivi le travail de Sophie depuis qu’il a découvert son premier film de fiction, celui où jouait Allison.
Grâce à leurs témoignages et aux articles de Ben, le lecteur découvre petit à petit Sophie, du moins croit la découvrir, car Sophie, artiste tourmentée, fragile, asociale et exigeante, a une personnalité multiple et personne, parmi ses proches, ne peut se vanter de la connaitre entièrement. D’ailleurs, Sophie ne fait rien pour qu’on l’aime, ce n’est pas son souci. La seule chose qui lui importe, ce sont ses films, c’est par eux qu’elle communique, c’est par eux qu’elle se dévoile un peu.

Ce qui est intéressant dans ce livre, ce n’est pas forcément Sophie, femme souvent froide et manipulatrice, mais ce sont les autres, ceux qui parlent d’elle, car eux sont sincères, ils parlent avec leur cœur, tous conscients de ne pas l’avoir comprise et de lui devoir beaucoup dans leur découverte d’eux-mêmes. Sophie restera à jamais leur blessure.

Je ne dirais pas de ce livre qu'il a été un coup de cœur, sans doute à cause du personnage de Sophie, pour laquelle je n’ai pas ressenti d’empathie, et qui jusqu’au bout, reste une énigme. En revanche, j’ai bien aimé la construction du roman, ces voix croisées qui donnent chacune à voir Sophie sous un aspect différent. J’y ai trouvé également un témoignage captivant sur la difficulté de créer pour un artiste, et ça m’a rappelé le roman de Siri Hustvedt, Tout ce que j’aimais. Les propos de George au sujet des méandres de la production cinématographique sont aussi savoureux et méritent le détour.
Et surtout, lisez le petit mot du traducteur en fin de volume. Il explique comment il a relevé le challenge que posait la traduction de ce roman choral.




En résumé, une lecture à ne pas manquer, qui me permet de poursuivre mon challenge 1% Rentrée littéraire 2015 (lecture n° 7).







D'auvres avis sur ce roman chez Eirenamg, Eva et sur Babelio.

jeudi 12 mai 2016

Les vies multiples d'Amory Clay

Les vies multiples d’Amory Clay – William Boyd

Éditions du Seuil (octobre 2015)
Traduit par Isabelle Perrin



Pour ce nouveau roman, William Boyd s’est glissé dans la peau d’Amory Clay, une femme photographe qui a traversé le XXème siècle, en témoignant avec ses photos de ce qu’elle a vécu, de la haute société anglaise aux bordels berlinois des années 30, de l’univers de la mode américaine aux combats de la deuxième guerre mondiale, de la vie parisienne à la solitude de la campagne écossaise en passant par le conflit vietnamien. Une femme libre, aventureuse, courageuse, amoureuse lucide, marquée dans son enfance par la tentative de suicide de son père qui manque de la tuer par la même occasion.


 J’ai dévoré ce roman en forme d’autobiographie, où la photographe se raconte, intercalant au récit de sa vie des extraits de son journal écrit depuis une petite île écossaise. Elle appuie ses souvenirs sur ses propres photos, ce qui apporte une authenticité au propos à laquelle il ne faut néanmoins pas se fier. William Boyd est un grand romancier, je n’ai pour l’instant jamais été déçue en le lisant.

Mention spéciale à la pirouette finale où l’héroïne exprime son amour de la vie (extrait page 517.)
À présent que j’ai pris ma décision, je sais que je ne vais pas dormir. Je regarde mon verre de whisky à la lueur du feu de tourbe, les petites flammes qui dansent et ondulent à travers le liquide ambré. Oui, je vais aller faire un tour à la plage avec Flam, là tout de suite, au beau milieu de cette nuit sans lune, et je vais écouter les vagues, marcher sur le sable, scruter l’océan ténébreux, tous mes sens amoindris sauf l’ouïe. Je vais me promener sur ma plage, où les lumières jaunes de ma maison brûleront derrière moi dans l’obscurité marine bleu-noir qui m’enveloppera, et contempler cet avenir incertain que je viens juste de m’octroyer. Moi, Amory Clay, espèce de grand singe sur une petite planète tournant autour d’une étoile insignifiante dans un système solaire qui appartient à un univers à l’expansion inimaginable, je vais me tenir debout là, en toute humilité, et m’apaiser grâce à l’appel au silence réconfortant, éternel, immuable de l’océan : chut… chut… chut…
Quelques avis sur ce livre chez Babelio.




Sixième lecture pour le challenge 1% Rentrée littéraire 2015, on dirait que c'est gagné !


En route pour les 2%, maintenant !


mercredi 23 mars 2016

Juste avant l'oubli

Juste avant l’oubli – Alice Zeniter

Flammarion/Albin Michel (2015)

Franck aime Émilie et a l’intention de lui demander de l’épouser, lorsqu’il l’aura rejointe sur l’île de Mirhalay, dans les Hébrides, où elle se trouve depuis trois mois, afin de préparer le colloque consacré à Gavin Donnell. L’écrivain s’était réfugié sur cette île privée pendant plus de vingt ans après son divorce, poursuivant son œuvre à l’écart du monde, et avait disparu, il y a trente ans, vraisemblablement noyé au pied des falaises de Mirhalay. Son corps n’a jamais été retrouvé. Depuis, tous les trois ans, un colloque rassemblant des sommités de la littérature se tient sur l’île. C’est Émilie, qui a arrêté d’enseigner en collège et qui s’est lancée dans une thèse sur Donnell, qui est chargée cette année de l’organisation de cette manifestation qui ramène régulièrement un peu de vie et d’animation sur Mirhalay, où ne vit d’habitude que Jock, le gardien de l’île.
Après trois mois de séparation les retrouvailles entre Émilie et Franck sont un peu compliquées, d’autant que la jeune femme est occupée par la préparation des sessions du colloque et accaparée par les participants, universitaires brillants ou écrivains paumés qu’il faut chouchouter. Franck se rapproche alors de Jock, le gardien, qui lui fait découvrir l’île ainsi que des aspects de la vie de Donnell, dont il est aussi, à sa façon, un grand spécialiste.


Cette trame aurait pu faire de Juste avant l’oubli un livre relativement banal, mêlant l’histoire d’amour contrarié de Franck et Émilie aux péripéties du colloque, où on retrouve un peu l’ambiance de certains romans de David Lodge. Ce qui en fait l’originalité et qui y apporte son aspect le plus intéressant, c’est qu’Alice Zeniter recrée l’œuvre de Donnell, intercalant dans ses lignes des citations de ses romans fictifs, des analyses fouillées de ses écrits et des articles de journaux consacrés à l’écrivain, qui aurait été en son temps un véritable phénomène littéraire, et dont la disparition mystérieuse aurait contribué à entretenir le mythe. Ce subterfuge est une vraie réussite, on y croit vraiment à l’existence de ce Gavin Donnell et à la fascination qu’il exerce sur les protagonistes de cette histoire.

Quand je lis qu’Alice Zeniter n’a que vingt-neuf ans, je ne peux qu’être bluffée par son habileté à nous emmener en moins de trois cents pages dans un roman aussi construit et maîtrisé. Chapeau !

Juste avant l’oubli a obtenu le prix Renaudot des lycéens 2015.




Cinquième lecture pour le challenge 1% Rentrée littéraire 2015, où je progresse à mon rythme, doucement mais sûrement.

Encore un petit effort pour écrire les billets sur les livres déjà lus et que je peine à mettre en forme !


mercredi 16 mars 2016

La neige noire

La neige noire – Paul Lynch

Albin Michel (2015)
Traduit de l’anglais par Marina Boraso


La neige noire, ce sont les cendres qui recouvrent tout dans la maison de Barnabas Kane, après l’incendie qui a ravagé l’étable où se trouvaient ses quarante-trois vaches, et dans lequel a péri Matthew Peoples, son ouvrier agricole. Barnabas lui-même y serait resté si son voisin, Peter McDaid, ne l’en avait pas extrait, in extremis.
Malheureusement pour la famille Kane, en cette année 1945, à part Peter, il ne se trouve pas grand monde dans leur voisinage du Donegal pour leur apporter de l’aide pour surmonter cette catastrophe. Déjà que les fermiers du coin voyaient d’un mauvais œil l’installation de Barnabas sur les terres de son enfance, à son retour de New-York où il avait travaillé à la construction des gratte-ciels, et dont il avait ramené une femme, Eskra, elle-même fille d’émigrés irlandais, et Billy, leur fils de douze ans. Pour eux, il n’était qu’un « faux-pays », raflant des terres qui ne lui appartenaient pas avec de l’argent gagné ailleurs. La mort de Matthew, dont la femme l’accuse d’être le responsable, va cristalliser à l’encontre de Barnabas l’hostilité de la communauté qui voudrait les voir partir.


C’est une descente aux enfers que raconte Paul Lynch dans ce roman âpre et sombre, comme un long chemin vers l’expiation que va suivre Barnabas, qui au fond de lui se sent responsable de la mort de son employé. Refusant de se rendre à l’évidence, il ne veut pas envisager de vendre une partie de ses terres, comme le souhaiterait Eskra, et entreprend de reconstruire son étable, alors qu’ils n’ont plus un sou. Il s’enferme dans son malheur, se met à dos son seul ami et son fils et s’éloigne de sa femme, pour qui le départ serait la seule issue.

Une histoire bien noire que j’ai malgré tout appréciée, car l’écriture de Paul Lynch est belle. Il évoque à merveille la campagne irlandaise, la vie rude des paysans et leur repli sur eux-mêmes, leur animosité vis-à-vis de celui qui est parti et qui a réussi à l’étranger, le fatalisme qui les rend amers et peu enclins à aider ceux qui se débattent pour s’en sortir. J’ai beaucoup aimé le personnage d’Eskra, femme lucide et courageuse, qui tente d’aider et de soutenir son mari, même si elle le reconnait de moins en moins. C’est elle qui s’occupe des ruches, parce qu’elle est calme et paisible. Elle se met au piano quand elle a besoin de réconfort. Elle aussi sera finalement submergée par les épreuves et sombrera à sa façon.




Quatrième lecture pour le challenge 1% Rentrée littéraire 2015, orchestré par Sophie Hérisson.

D'autres avis chez Gambadou, Kiba-chan, Tiben, Eva, MicMelo et Fleur.

vendredi 25 décembre 2015

Une forêt d'arbres creux

Une forêt d'arbres creux - Antoine Choplin

La Fosse aux ours (2015)

Décembre 1941. Bedrich arrive au camp de Terezin, en compagnie de sa femme Johanna et de son fils Tomi, encore bébé. A la descente du train qui les a amenés là, ils sont aussitôt séparés. Les femmes et les enfants d’un côté, les hommes de l’autre. Bedrich se retrouve dans un baraquement, où les châlits se superposent sur trois niveaux, où il n’y a pas de place pour bouger, où l’on ne peut échapper à l’odeur écœurante de la crasse qui se dégage de ces hommes entassés comme des bêtes.
Dans la journée, Bedrich est affecté à un bureau de dessins techniques, dont il est nommé responsable. C’est là que sont conçues les infrastructures du camp, les bâtiments du nouveau crématorium par exemple. Les hommes y travaillent avec application, évacuant l’horreur de leur sujet d’études, pour se concentrer sur le souci de bien faire, de réaliser quelque chose. La nuit, en cachette, les hommes se retrouvent et dessinent pour décrire leur quotidien, leurs souvenirs, pour retrouver un peu de leur ancienne liberté.
Une inspection de la Croix-Rouge est annoncée. Les hommes décident alors de témoigner de leurs conditions grâce à leur art. Peut-être arriveront-ils à faire passer quelques dessins à l’organisation pour montrer ce qu’est leur vie dans le camp, ce qui les attend, ce qui se passe à Terezin.


À peine plus d’une centaine de pages et pourtant tout est dit dans ce livre d’Antoine Choplin sur ce qu’ont vécu ces hommes, ces femmes et ces enfants dans le camp de Terezin. Des dessins de Bedrich Fritta et de ses camarades sont restés cachés dans le camp et ont été retrouvés plus tard, témoignage poignant de vies anéanties, certes, mais aussi de l’envie de s’exprimer pour montrer au monde ce qu’il ignorait, l’envie de se souvenir de moments heureux du passé, l’envie de rester un humain dans l’antichambre de l’enfer.

C’est un livre très fort par son sujet, et aussi très délicat par la forme. Pas de démonstration spectaculaire, tout est dans la suggestion, la pudeur et la retenue.  Un livre à découvrir absolument, pour le fond et la forme, car l’édition est très soignée.

J’ai reçu ce livre dans le cadre des matchs de la rentrée littéraire 2015 organisés par Price Minister, et grâce à Jérôme qui avait sélectionné ce livre et m’a donné envie de le lire.

Merci à eux ainsi qu’à l’éditeur, La fosse aux ours.




Troisième lecture pour le challenge 1% Rentrée littéraire 2015, orchestré par Sophie Hérisson.

mercredi 2 décembre 2015

Écrivains à la radio (2)

Ma lecture du moment est Ce coeur changeant d’Agnès Desarthe, que j’ai choisi dans le cadre du challenge 1% de la rentrée littéraire 2015.

J’ai entendu parler de ce livre pour la première fois dans l’émission de Kathleen Evin, L’humeur vagabonde, diffusée le 31 août sur France-Inter. Vous pouvez la réécouter ici.

Pour l’instant, je ne suis pas encore complètement séduite par l’histoire de Rose, innocente jeune fille qui arrive dans le Paris de 1909, sans le sou, rêveuse et remplie d’espoir.

Les péripéties ne manquent pas dans ce livre, si je me rappelle l’émission, alors je continue ma lecture et je vous en reparlerai.

dimanche 8 novembre 2015

Victor Hugo vient de mourir

Victor Hugo vient de mourir - Judith Perrignon

L'iconoclaste (2015)

Victor Hugo va mourir, la foule se presse déjà devant chez lui, comme pour le soutenir dans son agonie. Seuls quelques privilégiés ont le droit d’approcher le chevet du grand homme, quelques politiques, quelques proches. Les autres, les anonymes, ce sont souvent de petites gens qui ont traversé la ville entière pour se rapprocher de l’homme qu’ils admirent tant, ne peuvent que rester devant ses fenêtres. Et puis, c’est la fin. Commence alors la difficile organisation des obsèques, évènement sous haute surveillance policière et source d’inquiétude pour le gouvernement, qui craint des émeutes. 

Un livre passionnant, à la fois roman et documentaire. S’appuyant sur l’évènement historique que constitue la mort de Victor Hugo, Judith Perrignon bâtit son roman en introduisant quelques personnages, réels ou fictifs, redonnant ainsi vie aux acteurs des péripéties autour des obsèques. Ainsi, Lockroy, qui a épousé la veuve du fils de Victor Hugo, représente-t-il les intérêts de la famille et la sphère privée. Ou encore le commissaire de police de l’arrondissement qui assure le maintien de l'ordre dans le quartier, tentant d’anticiper au mieux les réactions du peuple en utilisant les rapports que lui communique un indicateur de la police, toujours nommé vingt-trois, infiltré dans les groupes anarchistes et communards.

J’ai appris beaucoup de choses lors de cette lecture, comme par exemple la dé-sanctuarisation du Panthéon à l’occasion des obsèques, pour permettre à la dépouille d’être accueillie dans ce qui était jusqu’alors l’église Sainte-Geneviève et qui redevient un édifice à la gloire des Grands Hommes de la Nation. Au travers des manigances des pouvoirs publics pour éviter les troubles lors des obsèques et du trajet du cercueil, on comprend bien le dilemme posé par cet hommage national : enterrer la grande figure laïque qui a refusé l’extrême onction, sans rallumer la fièvre révolutionnaire qu’a accompagnée le héros du peuple. Un rappel que Victor Hugo n’était pas seulement un grand écrivain et poète, mais aussi une figure politique de son temps, qui a contribué, par ses mots ou ses actes aux grands mouvements révolutionnaires du 19ème siècle.

Quelques mots à propos de la forme de ce livre, édition très soignée publiée chez L’iconoclaste. Une couverture très réussie, et un papier de très belle qualité ajoutent au plaisir de cette lecture. Même si je succombe quelquefois à l’aspect pratique de la liseuse électronique, rien de remplace la lecture–papier, surtout quand on a dans les mains un ouvrage de cette qualité.

Extrait page 10 :
Ça se passe de l’autre côté de la ville, dans les beaux quartiers, au 50 de l’avenue qui porte déjà son nom. La foule grossit devant chez lui. Un curieux mélange de gens qui s’attardent ou ne font que passer. Ils sont venus écouter le récit de l’agonie. Ils lèvent les yeux vers les fenêtres fermées où ils l’ont aperçu, déjà, debout, saluant, ils palpent l’absence, le silence, la mort qui œuvre à l’intérieur et les laisse vivants, vaguement effarés, avec ou sans chapeau, avec ou sans rang, comme des personnages en quête d’auteur. Parfois même, ils tendent une main vers le haut du mur du jardin, arrachent les feuilles de lierre qui débordent. La feuille se laisse faire, robuste et toujours verte, elle court sur les murs, increvable, elle, s’en va jusqu’à la fenêtre du mourant qu’on n’ouvre plus.
Page 138 :
Tout au bout du parcours, l’église Sainte-Geneviève est devenue Panthéon. Les dernières messes ont été dites la veille, puis l’abbé a remis les clés au directeur des travaux de la ville de Paris. Les gestes étaient raides de part et d’autre, on eût dit un jour d’armistice. Le vainqueur a aussitôt pris possession des lieux, sous les acclamations d’une foule qui s’est engouffrée sous les voûtes, on en vit quelques-uns monter à la chaire, d’autres se bécoter dans le confessionnal, certains cracher dans les bénitiers. Ce fut un grand moment d’impiété collective.
Ecoutez Judith Perrignon en compagnie de Caroline Ostermann sur France-Inter dans Dimanche, dès l'aube du 1er novembre 2015.




Deuxième lecture pour le challenge 1% Rentrée littéraire 2015, orchestré par Sophie Hérisson.

dimanche 6 septembre 2015

D'après une histoire vraie

D’après une histoire vraieDelphine de Vigan
Éditions JC Lattès (2015)

Après la parution de son précédent livre, Rien ne s’oppose à la nuit, Delphine de Vigan s’est retrouvée laminée par le succès et par les réactions de ses proches. Alors qu’elle peine à se lancer dans l’écriture d’un nouveau livre et que ses enfants quittent le foyer familial pour aller étudier en province, Delphine fait la connaissance de L., une femme de son âge qui travaille dans le milieu de l’édition. Très vite, L. prend une place très importante dans la vie de Delphine, elle la conseille sur ses choix en ce qui concerne son futur livre et cherche à la persuader de renoncer à la fiction. Pour L., seule l’autobiographie intéresse les lecteurs, il n’y a pas d’autre voie. Delphine se trouve bientôt plongée dans une sorte de dépression, incapable d’aligner trois mots, elle ne peut plus tenir un stylo, même écrire sa liste de courses sur un Post-it devient insurmontable. L. vient à son secours, prend les choses en main, se substituant même à Delphine pour répondre à son courrier et s’occuper des tâches indispensables, afin que Delphine puisse retrouver le goût de l’écriture et celui de la vie en général. 

Le titre du roman est bien choisi, puisque, sans ambiguïté, c’est bien Delphine de Vigan qui est l’héroïne de ce nouveau livre, et en tant que personnages secondaires, on retrouve son compagnon, François, journaliste littéraire réputé de la télévision et de la presse, et ses deux enfants qui viennent de passer le baccalauréat. C’est bien de son précédent livre qu’il est abondamment question, et des conséquences sur le devenir de son auteur. Quoique là, nous n’en savons que ce qu’elle veut bien nous dire.
Et puis, il y a ce personnage de L., qui reste très mystérieuse, que Delphine elle-même a du mal à identifier, même si L. lui assure avoir fréquenté la même classe de prépa qu’elle. L’emprise de L. sur Delphine se met en place doucement, au fur et à mesure que la romancière perd pied et s’isole et elle agit aussi sur le lecteur qui peine à sentir quand la narration bascule dans la fiction. Ce n’est qu’après le dénouement que l’on s’interroge et que l’on remet en question les péripéties de ce roman pour chercher à identifier le vrai du faux. C’est un des thèmes principaux de ce livre : où s’arrête l’autobiographie et où commence la fiction ? Quelle est la part de chaque dans tout écrit ? Comment l’auteur utilise-t-il son vécu pour construire son œuvre ? Et le fait-il en conscience ou bien est-ce plus subtil ?
Un autre thème de ce livre, c’est la manipulation d’un individu par un autre. La démonstration est bien menée, un peu facile, peut-être. Mais elle met en évidence qu’il faut un terrain déjà fragilisé pour s’installer et qu’il est ensuite bien difficile de s’en sortir sans aide extérieure.

En résumé, un roman prenant, où la tension monte petit à petit, au fur et à mesure que les doutes de Delphine se précisent. Quelques longueurs, parfois, mais il faut être patient, le dénouement en vaut la peine !





Avec cette lecture, j’ai commencé ma participation au challenge 1% Rentrée littéraire 2015, orchestré par Sophie Hérisson.