dimanche 7 juin 2026

Sublime Royaume

Sublime Royaume - Yaa Gyasi 

Calmann-Lévy (2020) 
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Damour

Tout est parti d’un billet de MHF à propos du précédent roman de Yaa Gyasi, No home. Ce livre lui avait plu, il y est question d’esclavage et de suivi du destin de deux femmes et de leurs descendants sur huit générations. Il a obtenu le prix des lecteurs du livre de poche. MHF terminait son billet en citant un autre livre de Yaa Gyasi, Sublime royaume

Comme souvent, quand MHF a aimé un livre et que le thème m’intéresse, je regarde s’il est présent dans l’une des deux médiathèques auxquelles je suis abonnée. Pas de chance, No home n’est au catalogue d’aucune des deux mais Sublime royaume est dans celle qui est proche de chez moi. Je l’ai donc emprunté.

Première remarque : je suis sûre que je n’aurais jamais choisi ce livre de mon propre chef, à cause de sa couverture colorée, verte et rose, j’aurais imaginé à tort qu’il s’agissait d’une romance ou de chick-litt ! Comme quoi on peut facilement passer à côté d’une pépite quand on se laisse aller à ses préjugés stupides !!

Toujours à propos de la couverture : elle résume parfaitement plusieurs thèmes du roman, le basket que pratique à bon niveau le frère de l’héroïne, le pavot dont il consomme abondamment les dérivés, le nuage du Sublime Royaume qui peut évoquer l’église pentecôtiste que fréquente la mère de l’héroïne et qui tient une grande place dans l’histoire.

J’ai terminé ce livre il y a plusieurs semaines, je l’ai beaucoup aimé et j’ai du mal à en parler en restant succincte.

Voici le résumé qui figure sur la quatrième de couverture :

Gifty, américaine d’origine ghanéenne, est une jeune chercheuse en neurologie qui consacre sa vie à ses souris de laboratoire. Mais du jour au lendemain, elle doit accueillir chez elle sa mère, très croyante, qui n’est plus que l’ombre d’elle-même et reste enfermée dans sa chambre. Au fil de souvenirs d’enfance émouvants, Gifty s’interroge sur sa passion pour la science si opposée aux croyances de sa mère et de ses ancêtres. Sublime Royaume raconte les difficultés d’avoir la peau noire en Amérique, et le choc des générations au sein d’une famille issue de l’immigration.

Un deuxième roman qui confirme le talent de Yaa Gyasi dont la plume si subtile prend toujours une force incroyable.

Ce qui m’a accrochée dans ce roman, c’est la façon dont Gifty parle de ses expériences de laboratoire. Elle étudie les mécanismes de la récompense pour décrypter les raisons de l’addiction. On comprend vite que ce sont les problèmes de drogue de son frère qui l’ont conduite à choisir ce sujet de recherche. 

L’arrivée de sa mère chez elle et son comportement dépressif lui font revivre un épisode qu’elle a déjà dû surmonter à l’âge de dix ans quand elle s’est trouvée seule face au premier effondrement de sa mère dans des circonstances dramatiques. 

Le récit fait appel à de nombreux flashbacks qui permettent de comprendre l’histoire familiale et l’évolution de Gifty par rapport à la religion de sa mère. Ça, c’est un point qui aurait pu me rebuter dans cette histoire car c’est un sujet qui m’intéresse peu à titre personnel et il tient une grande place dans le roman. Néanmoins, j’ai réussi à laisser mes convictions de côté car le parcours spirituel de Gifty est essentiel à la construction de sa personnalité et à la recherche de sa place à la fois dans la société américaine et dans son histoire familiale. Je crois que j’ai apprécié le fait qu’elle s’interroge, qu’elle mette en parallèle ses doutes spirituels et son expérience scientifique.

Il est aussi question de racisme dans cette histoire mais son évocation est très subtile, à peine suggérée. La mère de Gifty est une immigrée ghanéenne, pas une descendante d'esclaves et cela fait toute la différence. Comme la religion est tout pour elle, elle ne se sent pas différente des autres membres de son église. C'est davantage Gifty qui ressent le racisme dans les regards, dans l'attitude des membres de la communauté.

Bref, un roman que je recommande, d’autant que ce n’est pas tous les jours que l’on peut découvrir une autrice d’origine ghanéenne. Elle a été invitée en 2017 au festival Étonnants Voyageurs, dont le site permet d’en savoir un peu plus sur elle.

 

mardi 2 juin 2026

Embrasser Kaboul


Embrasser Kaboul - Charlotte Erlih 

Julliard (2025) 

Charlotte Erlih a co-réalisé avec Marie-Pierre Camus un documentaire, Une française à Kaboul, l'aventure d'une vie, consacré à Élizabeth Naim Ziai, première française à avoir épousé un Afghan en 1928 et à avoir vécu à Kaboul jusqu'en 1979.

Dans ce livre, Embrasser Kaboul, c'est sous une forme différente qu'elle raconte la vie de cette femme, nommée ici Élisabeth Naïm Khan, en utilisant des écrits qui lui ont été remis par le petit fils d'Élisabeth ainsi que des fragments du journal de Naïm Khan lui même. 

Au début, l'autrice choisit clairement la forme romanesque pour dépeindre la rencontre de cette jeune femme indépendante, installée à Londres, fiancée à un Anglais, qui tombe amoureuse d'un beau prince Afghan lors de vacances chez ses parents à Saint-Malo. Elle l'épouse, ils ont rapidement un fils. Quand Naïm Khan, ses études terminées, décide de rentrer au pays, elle n'écoute ni les conseils de ses parents ni ceux des autorités, séduite il est vrai par sa rencontre avec le souverain éclairé et sa femme qui règnent alors sur l'Afghanistan. Le monarque, cousin de Naïm, souhaite moderniser son pays, le développer. Hélas, quand Élisabeth et Naïm, après un voyage long et périlleux, parviennent à entrer sur le territoire Afghan, le roi a été renversé par les Talibans et le pays a replongé dans l'obscurantisme, les femmes en étant les premières victimes, Élisabeth comme les autres.

Je me suis assez vite lassée de cet aspect de la vie d'Élisabeth, il y a beaucoup de longueurs dans la narration de son désespoir, de son ennui puisqu'elle n'a le droit de rien faire. Quand elle a enfin la chance de rentrer en France voir ses parents avec son fils, sa décision de retourner en Afghanistan parait incompréhensible.  

Au fil des pages, avec la retranscription de lettres envoyées par Élisabeth à sa famille, le roman cède la place parfois à une forme plus documentaire. Avec les années qui passent, la  légère amélioration de ses conditions de vie permet à Élisabeth de participer à un projet de création d'école pour les filles puis elle en place d'autres structures pour sortir certaines femmes de leur enfermement. C'est cette partie du livre qui m'a le plus intéressée, et j'aurais aimée qu'elle soit plus développée. Dans les derniers chapitres, il est question de sa fille Sophia qui cherche aussi à se libérer des contraintes qui pèsent sur les jeunes filles, elle réussit à gagner une certaine liberté puis on ne sait pas vraiment ce qu'elle devient.

Un autre aspect de ce livre, c'est l'expérience de l'autrice dans son écriture. Elle raconte les différentes phases qu'elle a traversées, les remaniements qu'elle a apportés à son texte, au fur et à mesure des évènements qui se sont produits lorsqu'elle l'écrivait, des rencontres qu'elle a faites. 

Au final, j'ai ressenti de la frustration lorsque j'ai terminé ma lecture. Je regrette que l'autrice ait mélangé ces différentes formes dans son livre, comme si elle n'avait pas su choisir entre elles. C'est la partie romanesque que j'ai le moins appréciée.

Je reconnais que j'ai tout de même appris certaines choses sur l'histoire de l'Afghanistan et ça m'a intéressée. Ce texte aide à prendre conscience des allers et retours incessants de ce pays entre des périodes où nait un espoir de modernité, où le sort des femmes s'améliore et puis c'est le retour des traditionnalistes et immédiatement ce sont les femmes qui en sont victimes, enfermées chez elles, privées d'études et de travail, cachées derrière leurs tchadris. En cela, ce livre fait oeuvre utile.

Mon avis ne reflète pas du tout les impressions des autres lecteurs et lectrices qui en général ont été conquis par ce livre, si j'en crois les critiques sur Babelio.  

dimanche 3 mai 2026

qui se ressemble


qui se ressemble – Agnès Desarthe 

Buchet-Chastel Libella, collection La Résonnante (2026) 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En 2023, dans Le château des Rentiers, Agnès Desarthe avait évoqué sa famille maternelle, juifs ashkénazes rescapés de la déportation, qui à la soixantaine s’étaient installés dans un immeuble de la rue du château des Rentiers à Paris où ils avaient participé à la création d’une sorte de phalanstère.

 Cette année, elle publie qui se ressemble, consacré à la branche paternelle de sa famille, juifs séfarades originaires de Libye, une première fois exilés en Algérie en 1942 pour échapper aux nazis alliés de l’Italie, puis en France lors de l’indépendance en 1962. Elle s’attache plus particulièrement à l’histoire de son père et de la mère de celui-ci et évoque en parallèle la figure de la chanteuse égyptienne Oum Kalsoum.  

Dernier enfant d’une fratrie de dix, né après la mort de son propre père, le père de la narratrice est arrivé en France en 1956 pour suivre des études de médecine. De tous ses frères et sœurs, il est le seul à faire des études supérieures. Agnès Desarthe évoque quelques épisodes de sa vie, l’enfance à Orléansville puis son arrivée à Besançon où il étudie.

Agnès Desarthe se rappelle aussi sa propre enfance, en particulier le 6 octobre 1973, déclenchement de la guerre de Kippour. Elle raconte son incompréhension face aux craintes des adultes qui l’entourent. Elle prend également sa place d’adulte dans l’histoire et s’adresse à la petite fille qu’elle était, dans un dialogue fictif, expliquant à l’enfant qu’elle était ce qu’elle a enfin compris.

Mais la figure majeure de ce récit, c’est sa grand-mère, Bouba, devenue veuve très jeune, qui a mis au monde dix enfants, en a élevé seule sept. Une femme qui parlait un dialecte judéo-arabe que la narratrice ne comprenait pas, qui ne maîtrisait pas le français mais qui adorait Johnny Hallyday. Une femme qui ressemblait physiquement à Oum Kalsoum, ou du moins, c'est ce que percevait la narratrice enfant. Agnès Desarthe s'attache alors à comparer les deux femmes, ce qui les rapprochait et ce qui les différenciait et rappelle ce qu'a représenté pour le monde arabe et pour ses admirateurs de toute la planète la grande chanteuse égyptienne.

 Il est beaucoup question dans le livre de la chanson Enta Omri (Tu es toute ma vie), un des grands succès de l’Astre de l’Orient, dont la narratrice ne comprenait pas les paroles mais qu’elle chantait en « yaourt » avec ses frère et sœur. Et il est aussi question de l’Impromptu n°2 de Schubert, qui accompagnait sur un disque pour enfant les aventures d’Alice au pays des merveilles. C’est un disque que j’écoutais, quand j’étais enfant et je comprends tout à fait son impact sur la narratrice, j’en garde le même souvenir émerveillé.

 Page 41 :

(…) Je n’étais pas la petite-fille d’une juive française, ayant quitté son Algérie de Cocagne, mais la descendante d’une juive arabe, analphabète et pauvre, chassée une première fois de son foyer par une guerre mondiale, et une seconde fois, de son pays d’adoption, par une guerre d’indépendance.

 Page 71 :

Ma grand-mère ressemble à Oum Kalsoum. Comme elle, elle porte des lunettes fumées, comme elle, elle a toujours un mouchoir à la main, comme elle, elle parle arabe, comme elle, elle n’a pas l’air commode. Un jour, s’adressant à moi, elle déclare : « Tu ne devrais pas te faire la raie au milieu. Ton visage n’est pas assez régulier pour ça. Quand on n’est pas symétrique, il vaut mieux adopter la raie sur le côté, comme je fais, moi ».

 Page 100 :

Je repense à l’histoire de Caïn et Abel, la préférence accordée à l’un qui entraîne son assassinat par l’autre. Ce n’est pas un hasard si le premier meurtre de l’humanité est un fratricide. On la connaît si bien cette révolte née de la comparaison : « Regarde ton frère, lui au moins, il ne fait pas de taches sur ses habits. » « Regarde ta sœur, elle au moins, elle fait ses devoirs dès qu’elle rentre de l’école. » Ce sont toujours les parents qui organisent la zizanie dans les fratries, en favorisant l’aîné ou le cadet, en accordant à celui-ci une place qu’ils refusent à celui-là, en marquant des différences, en créant une hiérarchie, un système de privilèges.

Dans ce beau récit, il est question d’identité, de langage, de linguistique même, de religion et de culture, d’histoire et de musique que la narratrice évoque à travers de multiples épisodes de sa propre vie, de celles de son père et de sa grand-mère, de celle d’Oum Kalsoum. Toutes ces existences se mélangent, se rejoignent et tissent un récit intime et universel, où on retrouve les sources d’inspiration de l’œuvre d’Agnès Desarthe.

 

D'autres avis sur ce livre chez Nicole et chez Matatoune