mercredi 15 septembre 2021

Grand Union


Grand Union – Zadie Smith

Gallimard (2021) Collection Du monde entier
Traduction de l’anglais par Laetitia Devaux

Je l’ai déjà écrit, j’ai du mal avec les nouvelles ! Qu’est-ce qui m’a pris de choisir ce recueil en tête de gondole à la médiathèque ? Peut-être l’étiquette Nouveauté sur la couverture ? Ou bien enfin l’occasion de découvrir la plume de Zadie Smith, sur laquelle j’ai souvent lu du bien au hasard des articles de blog ou de magazines, mais dont je n’avais jamais réussi à dénicher un des romans à la médiathèque ?

Eh bien, pas sûr que j’en sache plus sur l’écriture de Zadie Smith après la lecture de ces nouvelles, tant elles sont disparates, autant sur les sujets évoqués que dans les styles d’écriture !

D’ailleurs, je suis passée complètement à côté de certains textes, incapable d’en retirer ce qu’avait voulu dire l’auteure, quel était son propos, que voulait-elle démontrer.
En revanche, certaines nouvelles m’ont beaucoup plu, parce que pour une fois, je ne suis pas restée sur ma faim.

Ainsi, Bien sous tous rapports raconte les difficultés que rencontre Donovan pour se sortir des griffes de sa mère, pour échapper au cocon familial d’un petit théâtre de marionnettes, et pour être lui-même dans sa vie amicale et scolaire. Une intrigue en moins de vingt pages, où tout est dit, sans superflu mais sans que je me sois sentie frustrée au point final.

De même, Mlle Adèle et les corsets est une histoire bien ficelée (c’est le cas de le dire quand il est question de corset !), bien enlevée en vingt-cinq pages, qui dit tout ce qu’on peut ressentir dans une boutique quand on est regardée de travers et que l’on sait avoir sa propre originalité.

J’ai été émue par Une sacrée semaine et son héros, Michael Kennedy McRae, humble et persévérant, dont on découvre les mésaventures au fil des pages.

J’ai lu avec intérêt Déconstruire l’affaire Kelso Cochrane, basée sur une affaire réelle de meurtre non-élucidé à l'origine d'émeutes raciales à Londres en 1959.
 
Dans ces quelques textes, j’ai, pour une fois, trouvé que l’histoire racontée était tout à fait à l’aise dans le format de la nouvelle, qu’il aurait été superflu de l’étirer pour en faire autre chose. En revanche, j’ai parfois regretté de ne pas sentir davantage le point de vue de l’auteure. Elle n’exprime aucun avis, elle ne fait que décrire sèchement des situations. Quelquefois, le sens de l’histoire est évident, bien sûr, mais à d’autres moments, j’aurais aimé qu’elle soit plus démonstrative ou au moins plus explicative sur son objectif.

Entre la lecture de ce recueil et la rédaction de ce billet, j’ai commencé un autre roman de Zadie Smith, Ceux du Nord Ouest et je sais déjà que la démonstration et l’affichage de ses idées personnelles ne sont pas au programme, là non plus ! Il va falloir s’y faire…
 

jeudi 26 août 2021

Âme brisée


Âme brisée – Akira Mizubayashi

Gallimard (2019)
Lu dans l’édition Folio n°6941

Tokyo, 1938. Un dimanche après-midi, Rei, un garçon de onze ans accompagne son père au Centre culturel municipal. Celui-ci, Yu, violoniste, y retrouve trois jeunes amis chinois pour répéter l’œuvre à laquelle ils travaillent, le quatuor à cordes Rosamunde de Schubert. Rei occupe le temps en lisant son livre préféré. Mais la répétition est interrompue par un groupe de soldats, Yu n’a eu que le temps de cacher son fils dans une armoire et de lui recommander de ne pas en sortir. En ces temps de guerre sino-japonaise, il ne fait pas bon pour un japonais d’entretenir des relations d’amitié avec des chinois. Le caporal qui dirige les soldats brutalise Yu et brise son violon. Un lieutenant intervient par la suite et semble plus sensible à la beauté de la musique mais il ne peut rien faire pour empêcher l’arrestation des musiciens. Il se contente de rendre le violon endommagé à Rei, dont il a découvert la présence mais qu’il cache à son supérieur.

Soixante-cinq ans plus tard, Rei est un vieil homme, il s’appelle Jacques Maillard car il a été adopté par un ami français de son père. Il vit en France, exerce le métier de luthier et a consacré une bonne partie de son existence à restaurer le violon de son père. Lorsque sa femme, Hélène, archetière réputée, lui annonce qu’une jeune violoniste japonaise, Midori Yamazaki, vient de remporter un prix important, Jacques est loin de s’imaginer que la rencontre avec la jeune virtuose va bouleverser sa vie et lui permettre de retisser un lien avec son passé.

L’âme brisée, c’est à la fois celle du violon de Yu et celle du jeune garçon qui a assisté à l’arrestation de son père sans pouvoir rien faire. Rei s’est retrouvé en un instant complètement seul au monde. Il n’a plus jamais revu son père, n’a pas su ce qu’il était devenu. Même s’il a été traité comme un fils par le couple qui l’a adopté, il a gardé au fond de son cœur une blessure qui ne s’est pas refermée, même si son amour du violon et de la musique lui a donné une raison de vivre.

C’est une histoire très émouvante, bercée par la musique de Bach, en particulier deux œuvres que Yu, le père de Rei, avait joué ce dernier dimanche à Tokyo, le quatuor Rosamunde de Schubert et la Chaconne de la Partita n°3 de Bach.

J’ai beaucoup aimé la partie du roman où Jacques évoque ses années d’études et ses efforts pour acquérir une technique suffisante pour être capable de restaurer le violon de son père. L’instrument n’est plus seulement un objet, il devient presque un personnage à part entière, associé pour Rei au père qu’il a perdu et porteur de la tradition de lutherie, héritée de Mirecourt et de Crémone.

J’ai été moins sensible aux recherches de Jacques pour retrouver les traces du lieutenant. L’histoire est belle mais un peu attendue, comme une image d’Épinal.

Néanmoins, c’est un roman très agréable à lire, délicat et poétique, à prolonger par l’écoute des deux morceaux de musique qui le bercent et le rythment, et, pourquoi pas, par la lecture d'un livre de Yoshino Gensaburô, dont le titre français est Et vous, comment vivrez-vous ?. C'est ce livre que Rei lisait lorsque son père fut arrêté, c'est ce livre qui l'a accompagné sa vie durant et qui prend une place toute particulière dans l'histoire qui nous est racontée. Ce livre, un classique au Japon, vient d'être réédité en février 2021 chez Philippe Picquier.
 
Merci à Christine pour le prêt !


dimanche 15 août 2021

L'affaire Pavel Stein

L’affaire Pavel Stein – Gérald Tenenbaum

Cohen&Cohen (2021)
 

Quelques mois avant le passage à l’an 2000.
Paula Goldmann, jeune journaliste responsable de la rubrique cinéma-théâtre sur J-Médias, une chaîne thématique diffusée sur le web et sur les ondes hertziennes, se rend à la projection du dernier film de Pavel Stein,
Les Cent Vingt jours de Sodome. L’homme est écrivain, auteur de pièces de théâtre, cinéaste. Ses films parlent de la mémoire, de l’absence de ceux qui ont été exterminés pendant la deuxième guerre mondiale et il a construit son œuvre autour du vide, du manque.
Même si Paula est touchée par le film de Stein, elle est agacée par le comportement de l’homme et ne peut s’empêcher de l’attaquer verbalement par une question provocatrice. Énervée par la réplique du cinéaste, elle quitte les lieux puis ne le ménage pas dans son article. Quelques mois plus tard, elle reprend contact avec lui pour une interview. De façon inattendue, une relation amoureuse commence entre ces deux solitaires. Lorsque Pavel part au Tibet dans un monastère pour ce que Paula imagine être une retraite temporaire, un séjour pour se ressourcer, et qu’elle le rejoint pour quelques jours à son invitation, elle n’imagine pas qu’il s’agit de leur dernière rencontre. Vingt ans plus tard, elle se souvient et déroule le fil de la mémoire pour tenter de comprendre ce qui s’est passé à Lhassa.

 
Avec ce résumé, je présente une vision très partielle de ce roman.
Oui, c’est une histoire d’amour, tragique puisqu’interrompue, mais toujours présente dans l’esprit de Paula et on comprend pourquoi dans les dernières pages. Pavel Stein est malade, il s’est trouvé à Lhassa au moment où la Chine a envahi le Tibet. Il a écrit des messages à Paula pour lui raconter l’évolution de la situation mais ne les a pas envoyés. C’est un ami commun qui les ramène à Paula, alors que Pavel a disparu et que personne ne sait où il est.

Mais ce n'est pas que cela, le roman développe aussi les thèmes favoris de son personnage masculin : l’absence, le vide. Dans leurs vies personnelles, aussi bien Paula que Pavel en ont été les victimes et leur rencontre va aussi s’appuyer, de façon paradoxale, sur le vide et l’absence.
Finalement, en lisant ce livre, j’ai eu l’impression d’un tourbillon qui ramènerait sans cesse les mêmes évènements, sous des formes différentes. Ainsi, les deux héros trouvent dans le cours de leur existence l’occasion de réfléchir à ce qu’ont vécu ceux qui les ont précédés et qui ont été emportés dans la tourmente de la Shoah, même si Pavel refuse absolument ce terme pour évoquer l’extermination des Juifs. C’est par exemple ce qui se produit lorsque Pavel assiste dans son monastère à l’invasion de l’armée chinoise. Le dilemme des tibétains de Lhassa face aux assaillants et leurs choix lui évoquent la destinée des juifs du ghetto de Varsovie. C’est un passage très poignant du livre. 


 J’ai été surprise au début de ma lecture par la narration à la première personne. En effet, c’est Paula qui s’exprime, une jeune femme qui évoque des sujets très intimes. Comment un auteur masculin allait-il s’en sortir ? Mais finalement, très vite, j’ai oublié mes premières réticences et je me suis laissée porter par la narration et ses allées et venues dans le temps, au fil des souvenirs de Paula.


Je n’oublie pas que Gérald Tenenbaum est un mathématicien reconnu, il joue avec la présence des nombres au cours de son récit. Dans un premier temps, je me suis agacée de certaines phrases et puis j’ai finalement compris que l’histoire s’appuyait sur la succession des nombres premiers, en ordre décroissant à partir de 101. Je me suis alors amusée à les retrouver dans le texte, en savourant l’habileté de l’auteur à les placer dans le déroulement de l’intrigue, sans nuire à sa cohérence et à son sérieux. 


Bref, un roman que l’on doit lire et relire pour percevoir la richesse des niveaux de l’intrigue, au fil des différents récits qui s’entremêlent.


Merci aux éditions Cohen&Cohen et à Gérald Tenenbaum qui m’ont donné l’occasion de découvrir ce roman avant sa sortie en librairie prévue le 26 août.

L'avis de Cassiopée.
 

dimanche 1 août 2021

Brest-Vladivostok Journal d'un enthousiaste

Brest-Vladivostok Journal d’un enthousiaste – Philippe Fenwick

Éditions des Équateurs (2021)

Juillet 2008 à Avignon : Philippe Fenwick annonce son nouveau projet : Brest-Vladivostok, la plus grande tournée de théâtre itinérant jamais réalisée. Relier les deux villes, la plus grande distance terrestre, en jouant un spectacle dans les villes-étapes.
Les mois passent, il parle souvent du projet mais rien n’avance. Pourtant, il serait intéressant de profiter de l’année culturelle France-Russie en 2010 pour lancer la tournée.
Automne 2009, il commence à travailler sérieusement, crée une structure adaptée, embauche des collaborateurs, monte un dossier auprès du ministère, voit des gens influents, obtient enfin le soutien espéré. Il serait temps de trouver une histoire.
Un article du Télégramme, le quotidien brestois, lui offre un sujet en or : la disparition inexpliquée d’une gloire locale, Jacques Mercier. Le chanteur qui anima pendant vingt ans les nuits des cabarets de Recouvrance s’est comme évaporé d’un jour à l’autre. Personne ne l’a revu depuis janvier 1983, même ses plus proches voisines n’ont aucune idée de ce qu’il est devenu. Mais grâce à elles, Madame Schuller et sa fille Margot, Fenwick va découvrir qui était Jacques Mercier et les raisons pour lesquelles il est le héros idéal de son futur spectacle.

 

Philippe Fenwick est vraiment auteur, acteur et metteur en scène de théâtre, c’est un spécialiste du spectacle itinérant. Il a réellement joué sa pièce Atavisme jusqu’à Vladivostok. Mais comme le précise la quatrième de couverture : Tout est vrai, tout est faux dans ce conte picaresque. Et c’est ce qui fait tout le charme de cette aventure, qui promène le lecteur dans les méandres des administrations culturelles, au côté d’un auteur qui ne se prend pas au sérieux. Philippe Fenwick ne se prive pas de dénoncer l’absurdité et l’ironie de situations qu’il a probablement vécues, sur ce projet ou sur d’autres.
 

Je suis ressortie de cette lecture enchantée par sa verve, son humour et son imagination. Moi aussi, j’ai rêvé d’un voyage Brest-Vladivostok dans le Transsibérien, je m’y voyais presque !
 

Extrait page 40 :

10 novembre 2009
Anna trouve la tournée trop grande : trop de pays, trop de villes, trop d’artistes, trop de tout. Je ne veux pas l’entendre, car mes envois commencent à trouver un écho. Je rencontre la semaine prochaine une personne très influente : une retraitée du ministère de la Culture qui connait un Monsieur anciennement haut placé qui pourrait nous aider à obtenir un rendez-vous – via la chargée de communication de la Maison de la culture d’Amiens – avec la secrétaire générale par intérim de la scène nationale de Forbach. C’est déjà un bon début, la Moselle est sur la route de l’Extrême-Orient.

J’ai choisi ce livre dans la sélection Babelio pour une des récentes opérations Masse critique. Merci à eux et aux éditions des Équateurs cet envoi gracieux.
 

lundi 26 juillet 2021

La part du feu


La part du feu – Hélène Gestern 

Éditions Arléa (2013) collection 1er mille 

À la faveur d’un incident, Laurence apprend que son père, Jacques, n’est pas son père biologique et qu’il l’a reconnue à sa naissance en le sachant. Coup de tonnerre pour elle et envie d’en savoir plus, de comprendre l’histoire de ses parents et de découvrir peut-être l’identité de son géniteur.

J’ai été un peu désappointée au début de ma lecture car on comprend très vite qui est le père biologique de Laurence, même si ce n’est pas dit immédiatement. Et puis, j’ai pris conscience que ce n’était sans doute pas l’objet de ce roman : plutôt que la quête du père c’est la recherche de ce qu’ont vécu ses parents qui motive Laurence. Elle comprend petit à petit que leur vie, et en particulier celle de sa mère, n’a pas toujours été un long fleuve tranquille et elle découvre un monde qu’elle n’imaginait pas.

Bien sûr, l’intrigue est beaucoup plus simple que dans certains des autres romans d’Hélène Gestern que j’ai déjà lus et c’est ce qui m’a dérouté. Finalement, il vaudrait mieux commencer par ce roman pour découvrir Hélène Gestern puis ensuite lire les suivants, plus aboutis, plus complexes. Ce qui est commun entre tous, c’est la recherche du passé à partir de photos, d’archives, de témoignages, la découverte d’évènements que la narratrice exhume au fur et à mesure de sa quête de la vérité et des origines.

Malgré ces petites restrictions, je recommande ce livre sans hésitation. Hélène Gestern est une valeur sûre !
 

lundi 21 juin 2021

Le serpent majuscule

Le serpent majuscule – Pierre Lemaitre

Éditions Albin Michel (2021)
 

Mathilde Perrin est tueuse à gages, on fait sa connaissance un dimanche soir sur l’autoroute de Normandie, plus ou moins bloquée par les embouteillages sous le tunnel de Saint-Cloud, pestant parce qu’elle va être en retard pour son rendez-vous avenue Foch, où elle doit exécuter un contrat, abattre un grand patron de l’industrie. Et puis, la circulation se fluidifie, permettant à Mathilde de remplir sa tâche, tout en évacuant son stress en se laissant aller à des fantaisies imprévues. Ce qui va lui valoir quelques remarques de son patron, Henri, qu’elle connait de longue date, depuis leurs actions dans la résistance pendant la seconde guerre mondiale.
Entre ses missions, Mathilde se repose dans sa maison à la campagne, près de Melun, où elle vit tranquillement depuis le décès de son époux, le Dr Perrin, en compagnie de son chien, Ludo, un jeune dalmatien, qui a pris la mauvaise habitude de creuser des trous dans la pelouse. Il va falloir que ça cesse ou Mathilde va s’énerver !
L’enquête sur l’assassinat de Maurice Quentin, l’industriel, est confié à l’inspecteur Vassiliev, un homme solitaire et rigoureux qui partage sa vie entre son boulot et des visites nocturnes à un vieil homme diminué, son bienfaiteur qui l’a aidé à poursuivre ses études après le décès de son père. Heureusement, la nouvelle garde-malade du vieil homme, Tevy, très impliquée dans son rôle, apporte une chaleur et une attention bienvenues aux visites de l’inspecteur.

 

Dans la préface, Pierre Lemaitre explique que ce roman est le premier polar qu’il a écrit et qu’il ne l’avait jamais proposé à un éditeur. Il le présente donc comme son dernier polar publié puisqu’il a désormais abandonné le genre. Je n’ai lu aucun polar de Pierre Lemaitre, je n’ai donc aucun point de comparaison. Pour moi, il s’agit plutôt d’un roman noir car finalement, l’enquête policière a peu d’importance puisqu’on sait tout de suite qui est le tueur. Bien sûr, on accompagne les forces de police dans la recherche de la vérité, d’autant plus que les cadavres vont s’accumuler, au gré des missions confiées à Mathilde et de ses sautes d’humeur qui semblent de plus en plus commander ses actions.
 

J’ai oublié de dire que l’intrigue se passe en 1985, bien avant le téléphone portable, le GPS, l’internet et autres inventions technologiques aient changé les habitudes. Presque un autre monde, pour certains. Les prises de contact se font donc au gré de visites de cabines téléphoniques, de messages sibyllins pré-établis qui sollicitent la mémoire, ce qui commence à poser des difficultés à Mathilde, car à plus de soixante ans, elle n’a plus ses facultés d’antan.
 

Je me suis bien amusée avec cette lecture, bien éloignée de ce que je lis habituellement. C’est net, pas sans bavure, peu des dialogues, on est plutôt dans la tête des différents personnages qu’à leur écoute, c’est très noir. J’ai trouvé que Pierre Lemaitre était très cynique, il nous fait rencontrer certains personnages, nous raconte leur vie, on commence à s’y intéresser, à les apprécier. Et puis, Mathilde passe par là, et paf, d’un coup, plus personne !
 

J’ai découvert ce livre grâce à l’émission Le Masque et la Plume sur France-Inter. Les avis des critiques étaient partagés mais ne m’ont pas découragée de choisir ce livre à la médiathèque. J’ai eu de la chance, j’ai dû y passer alors que le livre venait d’être posé sur la table des nouveautés, j’ai été sa première lectrice !

Un extrait pour se remettre dans l'esprit de 1985 : 

Les services les plus secrets de la République agitent leurs réseaux et parviennent à la même conclusion que la police, à savoir qu’il s’agit d’un contrat et que personne n’aura sans doute le fin mot de cette histoire. Elle sera bientôt classée à côté du dossier des ministres de la République suicidés dans des conditions rocambolesques et des préfets assassinés en pleine rue dans des villes rongées par des mafias locales. Dans ce genre d’histoires, plus fréquentes qu’on le croit, il faut souvent attendre très longtemps avant de découvrir, par hasard, un indice quelconque permettant de remonter à l’auteur d’un contrat, ce qui ne se révèle pas très utile parce que la piste souvent s’arrête là, le commanditaire continuant de dormir du sommeil du juste. L’attention du grand public, bonne fille comme toujours, accepte l’ignorance comme elle accepte la surprise. D’autres urgences l’appellent. Platini va-t-il changer de club ? Stéphanie parviendra-t-elle à épouser l’élu de son cœur ?

Pour la presse, néanmoins, cette affaire reste embarrassante. D’un côté, on incline à s’en repaître (un grand patron assassiné, c’est comme un crime de lèse-majesté, on n’a pas envie de lâcher) ; de l’autre, on n’a rien à en dire. Ce genre de contingences n’a jamais arrêté un vrai journaliste, mais il est tout de même difficile d’entretenir des braises qui ne demandent qu’à s’éteindre. On titre plusieurs fois « La vérité sur l’affaire Quentin », mais sans grande conviction. Le bonhomme qui, de son vivant, n’était pas bien pratique se montre encore moins accommodant post mortem.

mardi 6 avril 2021

Conversations entre amis

Conversations entre amis – Sally Rooney

Éditions de l’Olivier (2019)
Traduction de l’anglais (Irlande) par Laetitia Devaux
 

De nos jours, à Dublin. Frances et Bobbi, 21 ans, se connaissent depuis le lycée. Elles ont vécu ensemble une relation amoureuse, y ont mis fin et sont restées très amies. Elles sont toutes deux étudiantes à l’université. Frances écrit des poèmes et effectue un stage non rémunéré dans une maison d’édition. Elle est logée gratuitement par son oncle et reçoit très irrégulièrement une pension de son père, ce qui la met parfois dans une certaine précarité. Bobbi est issue d’un milieu plus favorisé et n’a pas besoin de travailler pour assurer sa subsistance. Les deux jeunes filles se produisent régulièrement sur scène, pour des performances de poésie, où elles déclament les écrits de Frances. En toutes circonstances, c’est Bobbi la plus à l’aise, c’est elle qui prend la lumière, ce qui convient à Frances. 

Un soir, elles rencontrent Melissa, 37 ans photographe et écrivaine, qui a déjà une certaine notoriété dans les milieux culturels et littéraires. Elle envisage d’écrire un article à propos des performances poétiques de Frances et Bobbi. Chez Melissa, qui les a invitées à prendre un verre après la fermeture des bars, les deux jeunes femmes font la connaissance de Nick, le mari de Melissa, acteur un peu connu grâce à une série télévisée. Bobbi est très vite séduite par le charme de Melissa. Quant à Frances, c’est plutôt la réserve de Nick qui l’attire et aussi la sensation qu’elle ne lui est pas indifférente.
 

Je me rends compte que mon résumé peut donner l’impression que je viens de terminer un banal roman de chick-litt, avec chassés-croisés amoureux entre les quatre personnages principaux, et adultère, jalousie, crises de larmes et repentirs au fil des pages. C’est d’ailleurs la crainte que j’ai eue au début de ma lecture. Mais heureusement pour moi et pour le livre, je me suis rendue compte qu’il y avait autre chose dans ce roman.
 

Le fait que Frances en soit la narratrice est déjà un avantage, c’est elle qui a la personnalité la plus intéressante : elle a du mal à trouver sa place dans la vie, elle est toujours admirative de sa copine Bobbi et a tendance à se mettre en retrait. On sait d’ailleurs peu de choses à propos de leur relation amoureuse passée. À l’issue de son stage chez l’éditeur, elle n’envisage pas de travailler et n’établit donc aucune relation de concurrence avec Philip, en stage comme elle, ce qui leur permet d’être amis. Ainsi, au sujet de ses amours, elle se confie plus à lui qu’à Bobbi. Son environnement familial est difficile, son père est alcoolique et peu fiable. D’une certaine façon, elle n’est pas encore sortie de l’adolescence. Sa relation avec Nick est sans doute un moyen de s’affirmer, d’autant qu’il est marié, trop vieux à son idée (il a 32 ans et on sent bien que c’est important pour elle). Peut-être que dans l’Irlande catholique, même à notre époque, commettre l’adultère est une grosse transgression. Frances vit également une relation difficile avec son corps, qu’elle maltraite pour se punir et qui la maltraite également. Elle découvre d’ailleurs qu’elle souffre d’endométriose mais il ne lui vient jamais à l’idée de se faire soigner, une fois le diagnostic posé.
 

Il faut aussi parler du style de Sally Rooney. Ce qui surprend au début, c’est qu’elle n’utilise aucune marque du dialogue. Pas de tiret, pas de guillemet, c’est parfois déroutant. Est-ce que le personnage s’exprime ou est-ce ce qu’il pense dans sa tête ? Qui parle ? Finalement, passé le premier étonnement, on s’y retrouve et ça donne un rythme certain au texte.
 

Comme c’est un roman qui se passe de nos jours, les personnages communiquent par sms, par email, au détriment de la conversation classique. Souvent, les choses importantes sont exprimées par le biais de l’écrit et non en face à face. L’autre personnage important de l’histoire, c’est Nick qui m’est resté très énigmatique. Pourquoi se lance-t-il dans cette liaison avec Frances alors qu’il a été fidèle à Melissa jusque-là, bien que leur mariage ne fonctionne pas très bien ? Lui aussi semble avoir du mal à trouver sa place dans la vie et j’ai l’impression qu’il est manipulé par sa femme qui trouve dans cette liaison un moyen de le sortir de la passivité où il est plongé.
 

Ce roman a reçu un accueil très chaleureux dans le monde anglo-saxon à sa sortie et l’irlandaise Sally Rooney est devenue, avec son deuxième roman, Normal People, une star récompensée par de nombreux prix littéraires.
Pour ma part, je suis loin de crier au génie mais je ne regrette pas ma lecture. C’est un premier roman, avec des imperfections, qui traite superficiellement de beaucoup de choses qui auraient mérité d’être développées, ce qui est souvent le défaut des premiers romans, mais il a le mérite de traiter sincèrement d’une jeunesse contemporaine, dans des situations crédibles.
Je lirai prochainement Normal People sans préjugés pour laisser à Sally Rooney toutes ses chances de me convaincre de son talent !
 

Extrait page 282 :

Qu’est-ce que tu vas faire ? Après tes études.
Je ne sais pas. Me trouver un boulot dans une université, si je peux.
Cette expression, « si je peux », montrait que Bobbi était en train de me parler de quelque chose de sérieux, quelque chose qui ne se transmettait pas avec des mots mais par un changement dans notre manière de communiquer. Non seulement il était absurde de la part de Bobbi de dire « si je peux », parce que sa famille était aisée, qu’elle faisait le nécessaire à la fac et qu’elle avait de bonnes notes, mais ça n’avait pas non plus de sens dans notre relation. Bobbi ne communiquait pas avec moi sur le mode du « si je peux ». Elle se posait en personne – peut-être la seule- capable de comprendre son redoutable pouvoir sur les circonstances et les gens. Elle pouvait avoir tout ce qu’elle voulait, et je le savais.

Des avis variés sur Babelio.