mardi 6 avril 2021

Conversations entre amis

Conversations entre amis – Sally Rooney

Éditions de l’Olivier (2019)
Traduction de l’anglais (Irlande) par Laetitia Devaux
 

De nos jours, à Dublin. Frances et Bobbi, 21 ans, se connaissent depuis le lycée. Elles ont vécu ensemble une relation amoureuse, y ont mis fin et sont restées très amies. Elles sont toutes deux étudiantes à l’université. Frances écrit des poèmes et effectue un stage non rémunéré dans une maison d’édition. Elle est logée gratuitement par son oncle et reçoit très irrégulièrement une pension de son père, ce qui la met parfois dans une certaine précarité. Bobbi est issue d’un milieu plus favorisé et n’a pas besoin de travailler pour assurer sa subsistance. Les deux jeunes filles se produisent régulièrement sur scène, pour des performances de poésie, où elles déclament les écrits de Frances. En toutes circonstances, c’est Bobbi la plus à l’aise, c’est elle qui prend la lumière, ce qui convient à Frances. 

Un soir, elles rencontrent Melissa, 37 ans photographe et écrivaine, qui a déjà une certaine notoriété dans les milieux culturels et littéraires. Elle envisage d’écrire un article à propos des performances poétiques de Frances et Bobbi. Chez Melissa, qui les a invitées à prendre un verre après la fermeture des bars, les deux jeunes femmes font la connaissance de Nick, le mari de Melissa, acteur un peu connu grâce à une série télévisée. Bobbi est très vite séduite par le charme de Melissa. Quant à Frances, c’est plutôt la réserve de Nick qui l’attire et aussi la sensation qu’elle ne lui est pas indifférente.
 

Je me rends compte que mon résumé peut donner l’impression que je viens de terminer un banal roman de chick-litt, avec chassés-croisés amoureux entre les quatre personnages principaux, et adultère, jalousie, crises de larmes et repentirs au fil des pages. C’est d’ailleurs la crainte que j’ai eue au début de ma lecture. Mais heureusement pour moi et pour le livre, je me suis rendue compte qu’il y avait autre chose dans ce roman.
 

Le fait que Frances en soit la narratrice est déjà un avantage, c’est elle qui a la personnalité la plus intéressante : elle a du mal à trouver sa place dans la vie, elle est toujours admirative de sa copine Bobbi et a tendance à se mettre en retrait. On sait d’ailleurs peu de choses à propos de leur relation amoureuse passée. À l’issue de son stage chez l’éditeur, elle n’envisage pas de travailler et n’établit donc aucune relation de concurrence avec Philip, en stage comme elle, ce qui leur permet d’être amis. Ainsi, au sujet de ses amours, elle se confie plus à lui qu’à Bobbi. Son environnement familial est difficile, son père est alcoolique et peu fiable. D’une certaine façon, elle n’est pas encore sortie de l’adolescence. Sa relation avec Nick est sans doute un moyen de s’affirmer, d’autant qu’il est marié, trop vieux à son idée (il a 32 ans et on sent bien que c’est important pour elle). Peut-être que dans l’Irlande catholique, même à notre époque, commettre l’adultère est une grosse transgression. Frances vit également une relation difficile avec son corps, qu’elle maltraite pour se punir et qui la maltraite également. Elle découvre d’ailleurs qu’elle souffre d’endométriose mais il ne lui vient jamais à l’idée de se faire soigner, une fois le diagnostic posé.
 

Il faut aussi parler du style de Sally Rooney. Ce qui surprend au début, c’est qu’elle n’utilise aucune marque du dialogue. Pas de tiret, pas de guillemet, c’est parfois déroutant. Est-ce que le personnage s’exprime ou est-ce ce qu’il pense dans sa tête ? Qui parle ? Finalement, passé le premier étonnement, on s’y retrouve et ça donne un rythme certain au texte.
 

Comme c’est un roman qui se passe de nos jours, les personnages communiquent par sms, par email, au détriment de la conversation classique. Souvent, les choses importantes sont exprimées par le biais de l’écrit et non en face à face. L’autre personnage important de l’histoire, c’est Nick qui m’est resté très énigmatique. Pourquoi se lance-t-il dans cette liaison avec Frances alors qu’il a été fidèle à Melissa jusque-là, bien que leur mariage ne fonctionne pas très bien ? Lui aussi semble avoir du mal à trouver sa place dans la vie et j’ai l’impression qu’il est manipulé par sa femme qui trouve dans cette liaison un moyen de le sortir de la passivité où il est plongé.
 

Ce roman a reçu un accueil très chaleureux dans le monde anglo-saxon à sa sortie et l’irlandaise Sally Rooney est devenue, avec son deuxième roman, Normal People, une star récompensée par de nombreux prix littéraires.
Pour ma part, je suis loin de crier au génie mais je ne regrette pas ma lecture. C’est un premier roman, avec des imperfections, qui traite superficiellement de beaucoup de choses qui auraient mérité d’être développées, ce qui est souvent le défaut des premiers romans, mais il a le mérite de traiter sincèrement d’une jeunesse contemporaine, dans des situations crédibles.
Je lirai prochainement Normal People sans préjugés pour laisser à Sally Rooney toutes ses chances de me convaincre de son talent !
 

Extrait page 282 :

Qu’est-ce que tu vas faire ? Après tes études.
Je ne sais pas. Me trouver un boulot dans une université, si je peux.
Cette expression, « si je peux », montrait que Bobbi était en train de me parler de quelque chose de sérieux, quelque chose qui ne se transmettait pas avec des mots mais par un changement dans notre manière de communiquer. Non seulement il était absurde de la part de Bobbi de dire « si je peux », parce que sa famille était aisée, qu’elle faisait le nécessaire à la fac et qu’elle avait de bonnes notes, mais ça n’avait pas non plus de sens dans notre relation. Bobbi ne communiquait pas avec moi sur le mode du « si je peux ». Elle se posait en personne – peut-être la seule- capable de comprendre son redoutable pouvoir sur les circonstances et les gens. Elle pouvait avoir tout ce qu’elle voulait, et je le savais.

Des avis variés sur Babelio.

vendredi 26 mars 2021

Baudelaire et Jeanne L'amour fou

Baudelaire et Jeanne L’amour fou – Brigitte Kernel 

Éditions Écriture (2021)


Face à une œuvre, je me pose souvent la question : où l’artiste a-t-il trouvé son inspiration ?
 

Dans ce livre de Brigitte Kernel, j’ai trouvé une réponse en ce qui concerne une partie de l’œuvre de Charles Baudelaire, puisque l’ouvrage très documenté permet de découvrir les relations qui ont existé entre le poète et sa muse, Jeanne Duval, celle qui lui a inspiré de nombreux poèmes des Fleurs du Mal.
 

Dans l’avertissement des premières pages, Brigitte Kernel présente son travail, un récit basé sur des faits réels et des passages romancés où elle tente de reconstituer la relation entre le poète et sa muse. Pour marquer la différence entre le réel et ce qui est sorti de son imagination, elle propose un code simple : nommer les protagonistes par leur patronyme quand les faits sont avérés et utiliser leurs prénoms quand l’imagination est à l’œuvre.
 

Un récit qui se lit comme un roman, de nombreux extraits de poèmes viennent appuyer la narration, des extraits de lettres, d’articles illustrent le propos sans l’alourdir. J’ai eu beaucoup de plaisir à découvrir cette biographie partielle de Baudelaire et surtout à relire des poèmes étudiés au lycée ou entendus ailleurs, dans des chansons par exemple.
Ainsi, les premiers vers du poème Les bijoux :

La très-chère était nue et, connaissant mon cœur,
Elle n’avait gardé que ses bijoux sonores,
Dont le riche attirail lui donnait l’air vainqueur
Qu’ont dans leurs jours heureux les esclaves des Maures.

En fin d’ouvrage, les poèmes cités dans le corps du récit sont proposés dans leur intégralité et replacés dans l’œuvre de Baudelaire.
 

Un beau moment de lecture que je dois à l’opération Masse critique de Babelio. Merci à eux et à l’éditeur, Écriture, pour l’envoi gracieux de ce livre.

mercredi 10 mars 2021

La familia grande

La familia grande – Camille Kouchner

Seuil (2021) 

 
D’habitude, je ne précipite pas pour lire ces ouvrages dont tout le monde parle, dont il est question pendant quelques semaines sur tous les médias. J’avais d’ailleurs lu les articles publiés dans le Monde à son propos ainsi que les extraits choisis par le journal et je pensais, à tort, en rester là.
Mais le hasard a mis ce livre à ma portée et je l’ai lu, très vite, car j’ai été happée par la plume de Camille Kouchner et j’ai aussitôt pris conscience qu’il ne s’agissait pas seulement d’une dénonciation de l’inceste. Cette dénonciation, c’est ce qu’en ont retenu les médias lorsqu’ils ont parlé de ce livre dans leurs colonnes, sur leurs ondes et sur leurs écrans.
 

 

Ce que j’en ai perçu, c’est le poids qui pesait sur Camille Kouchner depuis une trentaine d’années, le poids du silence qui lui avaient imposé son frère et son beau-père, la victime et l’abuseur. L’un, parce qu’il avait choisi le silence pour tenter d’oublier, l’autre parce que c’était un moyen de banaliser les agressions dont il était l’auteur et d’imposer sa loi. Silence que se voyait reprocher Camille Kouchner à chaque fois qu’un proche, au fil des années, apprenait l’infâme vérité : pourquoi n’as-tu rien dit ?
 

Dans ce livre, Camille Kouchner raconte l’enfance, son milieu familial à priori privilégié, une famille éclatée, recomposée, agrandie par un cercle d’amis qui se retrouvent tous les étés au bord de la mer. Un environnement de carte postale, une liberté revendiquée, où l’on rejette les carcans bourgeois pour en imposer d’autres, plus modernes et dans l’air du temps. Une famille qui finalement prend peu soin de ses enfants, les laisse vivre des expériences qui ne sont pas de leur âge, où l’émancipation des femmes prend le pas sur la sécurisation des enfants.
 

Elle raconte aussi son mal être, le poids du silence et de la culpabilité, sa stupeur face à la réaction de sa mère quand elle est mise au courant de nombreuses années après les faits. Et on comprend alors comment l’écriture du livre a dû lui faire du bien, pourquoi il fallait qu’elle porte à la connaissance de tout le monde les faits qu’elle avait dû taire si longtemps, parce que c’était sans doute pour elle la seule façon de se sortir de la gangue où elle était engluée.
 

Après ma lecture, j’ai regardé en replay l’émission La Grande Librairie dont Camille Kouchner était l’invitée. Ce qui m’a surpris, c’est qu’au cours de l’entretien, Camille Kouchner a beaucoup utilisé le terme d’emprise pour expliquer ce qui s’était joué dans cette famille, alors qu’elle n’utilise jamais le mot dans son texte. Je me suis demandé si elle n’avait pris conscience de cette emprise qu’après l’avoir écrit, à la faveur d’un livre qu’elle cite dans l’entretien mais que je n’ai, hélas, pas mémorisé.
 

Un lecture coup de poing que je recommande et que je vois comme un moyen de saluer le courage qu’a eu Camille Kouchner. Je perçois la publication de ce livre comme un encouragement à toutes les victimes du silence de parler pour se libérer, quelque soient les raisons du silence qui leur a été imposé.
 

mardi 16 février 2021

Souvenirs de l'avenir

 


Souvenirs de l'avenir - Siri Hustvedt 

Actes Sud ( 2019)

Traduit de l'américain par Christine Le Bœuf

Voilà bien des années, j'ai quitté les vastes plaines du Minnesota rural pour l'île de Manhattan, en quête du héros de mon premier roman. À mon arrivée, en août 1978, ce héros était moins un personnage qu'une possibilité rythmique, une créature embryonnaire de mon imagination, que je ressentais comme une série de battements métriques s'accélérant ou ralentissant avec mon pas tandis que je déambulais au hasard des rues de la ville. Je crois que j'espérais me découvrir en lui, démontrer que lui et moi étions dignes de toute histoire qui se présenterait à nous. Je ne cherchais ni le bonheur ni mes aises à New York. Je cherchais l'aventure, et je savais que l'aventurier doit souffrir avant d'arriver chez lui après d'innombrables épreuves sur terre comme sur mer, ou de finir éteint d'un souffle par les dieux. Je ne savais pas alors ce que je sais maintenant : que quand j'écrivais, j'étais écrite, moi aussi. Le livre avait démarré bien avant mon départ des plaines. Les multiples ébauches d'un mystère se trouvaient déjà inscrites dans mon cerveau, ce qui ne signifiait pas que je savais ce qu'il en adviendrait. Nous marchions, mon ébauche de héros et moi, vers un lieu qui n'était guère plus qu'une fiction miroitante : l'avenir.

C'est ainsi que débute ce beau roman de Siri Hustvedt. 

En 2017, alors que Trump vient d'être élu président, la narratrice, S.H., femme d'une soixantaine d'années, se revoit jeune fille de vingt-trois ans, à son arrivée à Manhattan, se donnant une année pour écrire son premier roman, une année de pause dans ses études avant de commencer le cycle de littérature comparée à l'université de Columbia pour lequel elle a obtenu une bourse. 

S.H. est aidée dans ses souvenirs par d'anciens carnets retrouvés dans une caisse, au milieu d'objets divers que sa mère avait mis de côté pour elle lors d'un déménagement. Grâce à ses journaux de l'année 1978-1979, elle confronte les souvenirs de la femme mûre qu'elle est devenue avec ce qu'elle écrivait à l'époque. On découvre ainsi les quelques mois qui ont changé la vie de la jeune fille, les premières expériences d'indépendance loin de la maison familiale, les tentatives d'écriture, la difficile quête du héros et d'une intrigue qui se tienne. 

Le besoin d'aventure qu'exprime l'héroïne va être comblé sans devoir courir au bout du monde ou sur les mers : des cris, des plaintes, des bruits étranges proviennent de l'appartement voisin. Petit à petit, en écoutant les manifestations sonores de sa voisine, la jeune fille comprend qu'un drame s'est produit, qu'elle élucidera au fil des mois, après avoir fait connaissance de la femme, Lucy Brite, lorsque celle-ci la tirera d'une situation qui aurait pu mal tourner. Lucy va d'ailleurs lui faire rencontrer un groupe de personnages étranges et ésotériques, ce qui amène un peu de magie dans le roman. 

Par ailleurs, grâce aux carnets, on découvre les écrits de la jeune S.H., le contenu de son premier roman, et les difficultés qu'elle rencontre dans son écriture, l'aide qu'elle trouve dans l'analyse des intrigues d'un autre S.H., le fameux Sherlock Holmes assisté de son cher Dr Watson.

C'est un roman et pourtant, on pourrait y voir une autobiographie de l'auteur. La narratrice a pour initiales S.H., elle vient du Minnesota, sa famille a des origines norvégiennes, elle a étudié la philosophie et la littérature, elle s'intéresse à l'art, tout dans son parcours rappelle Siri Hustvedt. Mais le mari de S.H. se prénomme Walter et il est physicien, sa fille s'appelle Freya, alors que Siri Hustvedt est mariée avec Paul Auster, un écrivain bien connu et que leur fille s'appelle Sophie. Donc tout n'est pas vrai dans ce livre et quel besoin de dépenser de l'énergie à déterminer ce qui est inventé et ce qui a vraiment existé ? 

On retrouve dans ce roman de nombreux thèmes familiers à Siri Hustvedt, en particulier l'art et la vieillesse.

Côté art, elle évoque la Baronne Elsa von Freytag-Loringhoven, une artiste allemande, égérie du mouvement Dada, impliquée dans la controverse concernant l’œuvre attribuée à Marcel Duchamp, l'Urinoir, qu'il aurait empruntée à la Baronne. Siri Hustvedt trouve dans les écrits de la Baronne, dans ses poèmes, une force de résistance à la bien-pensance, à la banalité.

 La confrontation de la narratrice, femme de soixante ans, avec la jeune fille qu'elle a été et avec sa propre mère qu'elle visite régulièrement dans la résidence où elle est hébergée, lui donne l'occasion de réfléchir au passage du temps sur sa vie de femme. On perçoit qu'elle se sent déjà dans la pente descendante, prise dans une vieillesse inéluctable, à l'heure d'un bilan partiel de son existence. Mais le propos n'est pas triste, ni même résigné, une forme d'énergie est encore là et c'est rassurant.

Comme souvent, avec Siri Hustvedt, c'est un contenu foisonnant qu'elle nous propose dans ce roman. Parfois, il faut un peu s'accrocher pour la suivre mais je trouve que ça vaut la peine de faire un petit effort, il ne faut pas hésiter à relire les passages un peu compliqués, et puis se dire que si on n'a pas tout compris cette fois, et bien, ce sera peut-être lors d'une prochaine relecture !

dimanche 7 février 2021

Wuhan, ville close

Wuhan, ville close – Fang Fang

Éditions Stock (2020) collection la cosmopolite
Traduit du chinois par Frédéric Dalléas et Geneviève Imbot-Bichet 

 
Une femme chinoise, Fang Fang, 65 ans, décide de tenir son journal de confinement. Elle est écrivain, vit seule à Wuhan et veut simplement prendre des notes de son quotidien, pour s’en souvenir plus tard. Ce sont ces notes, sur soixante jours, qui constitue le corps de ce livre. 

C’est un témoignage passionnant sur la pandémie, sur une autre façon que la nôtre de la vivre, dans la ville où tout a commencé. Bien sûr, on y retrouve des éléments familiers, entre autres l’incertitude sur ce qui va se passer, les complications de la vie quotidienne, l’isolement, la crainte pour les proches et les amis, le chagrin à l’annonce des décès, l’utilisation des réseaux sociaux. Mais tout cela se déroule dans un environnement complètement différent du nôtre. Les billets quotidiens de Fang Fang nous font découvrir des aspects de la vie chinoise que nous ne connaissons pas, l’organisation de la solidarité dans les quartiers, les aléas de la publication sur les réseaux sociaux, la censure.

À la lecture, ce journal peut sembler parfois répétitif mais il faut comprendre les conditions dans lesquelles il a été rédigé. Fang Fang raconte comment ses billets sont fréquemment supprimés du média où elle les met en ligne. Parfois, ses amis ont le temps de les transmettre avant leur suppression, mais elle ne sait jamais vraiment quelle audience elle a touchée. C'est pour cette raison qu'elle répète souvent ses préoccupations, en particulier celle de demander des comptes aux experts qui ont fait perdre un temps précieux à la Chine et au monde entier en déclarant pendant les premières semaines de l’épidémie que le coronavirus n’était pas transmissible entre humains. Fang Fang est très véhémente sur le sujet, elle insiste sur la responsabilité des experts et des autorités qui n’ont pas pris les mesures nécessaires pour protéger les personnels médicaux.  Elle s’étonne que les experts fautifs ne s’excusent pas, que les responsables qui ont failli ne démissionnent pas. 

Fang Fang est très avide d’information, elle cherche à être objective, elle réagit à des faits, à des éléments chiffrés confirmés, elle a un sens critique affirmé. Elle exprime souvent une grande confiance envers le gouvernement, ce qui peut surprendre et paraître naïf. Je me suis dit que c’était peut-être pour éviter la censure mais j’ai souvent eu l’impression qu’elle était sincère et que cette confiance était le résultat d’un mode de fonctionnement de l’état complètement différent du nôtre, un système où tout est organisé du sommet vers la base et où il y a peu de place pour l’initiative individuelle.  

Dans les dernières semaines du confinement, les billets de Fang Fang sont violemment critiqués par des contradicteurs issus de l’ultra-gauche nationaliste. Elle démonte vaillamment les attaques, ne se laisse pas intimider et continue son journal jusqu’à la fin du confinement de la ville.

Mi-janvier, sur France-Inter et sur France-Culture, plusieurs émissions ont évoqué la personne de Fang Fang et sa situation. La publication de son livre dans de nombreux pays étrangers a été très mal perçue en Chine, l'écrivaine ne peut plus s'exprimer de vive voix dans son pays ni même à l'étranger, elle n'est plus invitée dans les manifestations littéraires. Raison de plus pour s'intéresser à son travail et à son œuvre. Lorsque j'ai appris que des experts de l'OMS arrivaient à Wuhan pour enquêter sur l'origine de la pandémie, j'ai pensé à Fang Fang et à son insistance pour faire toute la lumière sur l'affaire

Un extrait de son billet du 2 février 2020 (page 58) :

Sous la pluie, les malades qui errent à la recherche d'une place en hôpital ont l'air encore plus misérable. Tout est, malgré tout, relativement ordonné, nous ne manquons pas de grand-chose. Ce n'est pas le purgatoire comme certains l'imaginent. La ville est calme, belle, et majestueuse. Mais que l'un des vôtres tombe malade, et c'est la catastrophe. C'est quand même une maladie contagieuse. Et les ressources hospitalières sont limitées. Les gens savent que même les proches du personnel médical, à moins d'être gravement atteints par le virus, ne peuvent pas être hospitalisés. Nous sommes actuellement dans ce que les experts estiment être la période de flambée épidémique. On s'attend à des informations toujours plus sombres. La vidéo la plus dure que j'ai vue aujourd'hui est celle de cette fille qui pleure à côté d'un fourgon funéraire. Sa mère est morte, le corps est emporté dans la voiture, elle ne pourra pas assister à l'enterrement. Peut-être ne saura-t-elle jamais où se trouvent ses cendres. En Chine où la tradition veut que l'on fasse peu de cas de la vie mais que l'on respecte la mort, c'est probablement la plus grande douleur.

dimanche 24 janvier 2021

La femme aux cheveux roux


La femme aux cheveux roux – Orhan Pamuk

Gallimard (2019)
Traduit du turc par Valérie Gay-Aksoy
Lu dans l’édition Folio (n°6840)
 

Cem Çelik a seize ans, il est lycéen, vit seul avec sa mère près d’Istanbul et rêve de devenir écrivain. Son père, pharmacien et ancien militant gauchiste, a longtemps été emprisonné à cause de ses activités politiques puis a abandonné Cem et sa mère. Il a une nouvelle famille, Cem le voit peu. 

Pour financer ses cours de préparation à l’université, Cem travaille pendant ses vacances et a été embauché par Maître Mahmut, un puisatier expérimenté. Ensemble, ils creusent un puits près du bourg d’Öngören, sur un terrain où leur commanditaire a le projet d’installer une laverie-teinturerie, si la recherche d’eau s’avère fructueuse. 

Très vite, une relation père-fils s’installe entre le maître et l’adolescent, celui-ci éprouve de l’admiration pour l’ainé qui prend la peine de lui expliquer la technique de forage, les caractéristiques des sols et qui agrémente les longues soirées sous les étoiles de contes et légendes traditionnels. Leur quotidien laborieux est aussi rythmé par les visites au bourg, en fin de journée, où Cem a entrevu, dans l’ouverture d’une porte, le visage d’une femme rousse dont il a croisé le regard. Fasciné par l’aura de cette femme, il la cherche dans le bourg et comprend plus tard qu’elle fait partie d’une troupe de comédiens qui donne un spectacle de théâtre sous chapiteau. Il n’a alors de cesse que de pouvoir assister au spectacle, alors que Maître Mahmut cherche à l’en dissuader. Tandis que le creusement du puits tarde à donner le résultat espéré et que le puisatier s’entête, Cem, physiquement épuisé par le travail et submergé par des sentiments contradictoires après une rencontre avec la femme rousse, abandonne son maître et s’enfuit. Toute son existence future sera marquée à jamais par cette fuite lâche et irréfléchie.

Je ne résume volontairement ici que la première partie de ce roman qui est ma première rencontre avec Orhan Pamuk. J’ai lu ici ou là que ce livre n’était pas le meilleur de Pamuk, ni le plus représentatif. Je me demande alors comment sont les autres car personnellement, j’ai bien aimé celui-ci. 

Le thème principal de ce roman, c’est la relation au père, illustrée par le mythe d’Œdipe et par l’histoire de Rostam et Sorhâb, héros du Shânâmeh, épopée nationale iranienne écrite il y a mille ans par Ferdowsi, dans laquelle Rostam tue Sorhâb sans savoir que Sorhâb est son fils. Le thème sous-jacent, c’est celui du destin, de son poids sur l’existence, de son caractère inexorable et le roman de Pamuk en est une très bonne illustration.

J’ai aimé ce roman parce que le parallèle entre la mythologie et l’histoire contemporaine est bien conduit. J’ai été aussi très intéressée par l’évolution de la ville d’Istanbul qui est au cœur du roman et qui accompagne le parcours du héros, le faisant revenir contre son gré dans les lieux qu’il avait fuis dans son adolescence et le confrontant à son destin.
 

C’était ma dernière lecture coup de cœur de 2020, un roman parfait pour s’extraire des incertitudes du quotidien !

mercredi 16 décembre 2020

La télégraphiste de Chopin

La télégraphiste de Chopin – Éric Faye

Seuil (2019)

 À Prague, en 1995, Ludvík Slaný, journaliste à la télévision, est chargé par son rédacteur en chef, Filip Novák, de réaliser un documentaire sur une femme qui prétend que Frédéric Chopin lui rend régulièrement visite et lui dicte des œuvres inédites. Des experts se sont penchés sur ces morceaux, certains y voient la patte du maître, d’autres crient au plagiat et à la manipulation. En tout cas, l’affaire passionne les foules et une maison d’édition musicale annonce la sortie prochaine d’un disque où un interprète réputé jouera ces œuvres posthumes.  La direction de la chaine de télévision a décidé d’éclaircir l’affaire avant la sortie du disque et de prouver qu’il ne s’agit que d’une supercherie.

Voici donc Ludvík Slaný et son cameraman qui passent de longues après-midis chez Věra Foltýnova, une veuve dans la cinquantaine, une femme modeste, tentant de la confondre, de débusquer ses dons de faussaire, de dénoncer la machination. Mais rien dans ces séances ne leur permet de mettre la sincérité de Věra en cause, même s’ils sont eux-mêmes incapables de percevoir la présence de Chopin dans la pièce lorsque Věra retranscrit les partitions sous la dictée du compositeur. Ludvík en vient alors à se faire aider par un détective, Pavel Černý, ancien agent des services secrets. Commence alors une enquête digne de l’époque de la Guerre Froide, avec filatures, écoutes téléphoniques, interception du courrier, fouilles et autres méthodes d’un temps révolu.

Je n’ai encore jamais été déçue par mes lectures d’Éric Faye, et ce roman-ci n’a pas failli, lui non plus. Éric Faye nous décrit un phénomène surnaturel, la visite de Chopin chez une femme sans compétences musicales particulières pour lui dicter des œuvres qu’il aurait composées depuis sa mort et on finit par l’accepter, tellement l’évènement est raconté de façon naturelle et crédible. Enfin, on accepte de croire ce que raconte Věra, elle est si humble, si sincère dans son propos et dans son attitude. Et on compatit aux états d’âme de Ludvík, journaliste scientifique, qui lutte contre l’incroyable mais qui n’arrive pas à trouver de preuves lui permettant d’arriver aux conclusions attendues par sa rédaction.

Ce qui est bien perceptible aussi, c’est la difficulté pour tous dans cet ancien pays du bloc de l’Est de rompre avec les habitudes du passé. On sent la chape de plomb qui pèse encore sur les relations entre les individus en 1995, aussi bien dans l’environnement professionnel que dans la vie de tous les jours. On perçoit les craintes, la paranoïa, la tendance facile à utiliser des méthodes qui ne respectent pas les libertés dès qu’il y a un rouage qui se grippe plutôt que de mettre les problèmes sur la table et d’en parler clairement.

Ce n’est que vingt ans plus tard, alors que sa vie professionnelle aura évolué, qu’il aura connu d’autres horizons, que Ludvík pourra passer la main à une jeune journaliste qui s’intéresse à l’affaire. À elle, il pourra enfin exprimer sincèrement ce qu’il a ressenti, raconter son trouble de l’époque, le dilemme où il se trouvait, les contradictions à résoudre.

Pour ce roman, Éric Faye s’est inspiré de la vie de Rosemary Brown, médium britannique qui prétendait communiquer avec des compositeurs décédés.

Comme je l’ai déjà dit, je ne suis pas adepte de sciences occultes mais je me suis laissée entrainer sans difficulté dans cette histoire surnaturelle. C’est la magie de la lecture ! Et je trouve qu’Éric Faye est très doué pour nous emmener loin de nos habitudes, en douceur et sans sensationnalisme. 

N’hésitez pas, laissez-vous surprendre !