samedi 14 mars 2026

Le gang de la clef à molette

Le gang de la clef à molette - Edward Abbey 

Gallmeister - Totem (2016) 
Traduit par Jacques Mailhos


Ce roman a été publié initialement en 1975 aux États-Unis, et a paru en français une première fois en 1997 sous le titre Ne meurs pas, ô mon désert dans une traduction tronquée puis en 2006 chez Gallmeister avec le titre actuel. 
En 2013, Gallmeister en propose une nouvelle traduction complète et c’est cette version que j’ai lu en édition de poche Totem. 
L’année 1975 est importante car elle permet de situer le récit dans le temps et de relativiser les propos tenus par les héros, en ce qui concerne les populations indiennes et afro-américaines. On peut  trouver dans ce livre un certain racisme qui choque maintenant. De même, si l’amour des grands espaces, des paysages exceptionnels est manifeste, les convictions écologiques des personnages n’ont rien à voir avec notre prise de conscience actuelle.

Ils sont quatre, américains, blancs, attachés à la préservation de la nature et des grands espaces. Ils ont chacun leur marotte. Tout d’abord, Doc Sarvis et Bonnie Abbzug, lui chirurgien aisé d’Albuquerque, presque la cinquantaine, et elle, son assistante et maitresse de vingt-huit ans, ancienne hippie adepte de la fumette. Tous deux détestent les panneaux publicitaires qui défigurent les paysages. Alors ils les brûlent, méthodiquement, lors de longues virées nocturnes, puis passent à l’usage de la tronçonneuse lorsque le métal remplace le bois dans la fabrication des panneaux.

Ensuite, nous faisons la connaissance de George Hayduke, vingt-cinq ans, ancien du Vietnam, où il a passé deux années dans la jungle puis un an dans les geôles Viêt-cong. Quand il est revenu chez lui près de Tucson, il n’a pas reconnu les paysages de son enfance, dévastés par les bulldozers et autres engins de chantiers. Depuis, il roule, parcourant les abords du Colorado, évaluant les distances non pas en kilomètres parcourus mais en nombre de canettes de bière absorbées, canettes qu’il balance sans vergogne par la fenêtre une fois qu’elles sont vides. 

Enfin, il y a Seldom Seen Smith, Mormon renégat, polygame marié à trois femmes, organisateur de randonnées fluviales sur le Colorado. Lui, sa bête noire, c’est le barrage de Glen Canyon sur ce même fleuve, responsable de l’engloutissement de son village natal, Hite, Utah. Son rêve, c’est de détruire ce barrage, de redonner au Colorado son parcours initial et aux canyons ancestraux leur forme d’avant.

Tous les quatre se rencontrent lors d’une descente partielle du Colorado en bateau gonflable, organisée par Seldom et pour laquelle il a embauché Hayduke comme assistant. Lors des haltes nocturnes au bord du fleuve, ils ont vite fait d’échanger sur les sujets qui les préoccupent, se reconnaissent un objectif commun et décident de s’allier pour contrer les avancées néfastes de la modernité autour des gorges du Colorado. Ainsi nait le gang de la clef à molette.  Ils commencent ensemble à parcourir ces territoires majestueux de l’Utah et de l’Arizona pour repérer leurs cibles. Ils s’attaquent aux engins de chantiers, aux installations autour des mines, ils envisagent de faire sauter des ponts. Comme les dégâts qu’ils provoquent ne passent pas inaperçus, les autorités et une milice locale se lancent à leur poursuite, ce qui donne lieu à des séquences rocambolesques de fuites et de cache-cache au sein d’une nature sauvage et spectaculaire.

 

Malgré ses longueurs, j’ai apprécié ce livre, à cause sans doute de ses descriptions très fouillées, de l’accumulation des détails qui m’ont fait plonger dans un univers exotique. Ainsi, le démarrage d’un bulldozer à chenilles donne lieu à trois pages et demie d’explications ! C’est la même chose pour d’autres domaines comme la topologie, la géologie, les engins de chantiers, la botanique. En fait, dès que Edward Abbey parle de quelque chose, il faut qu’il creuse le sujet à fond. Certains lecteurs pourraient trouver le temps long !
D’ailleurs, on pourrait presque considérer ce livre comme un véritable manuel de sabotage, de préparation d’explosifs ou d’expéditions commando.

Un beau jour, au début du mois de juin, alors qu’ils quittaient Blanding, Utah, en direction de l’ouest, en route pour installer de nouvelles planques, le gang s’arrêta au sommet de Comb Ridge pour admirer le monde qui s’étendait en bas. Ils roulaient assis à quatre de front dans la large cabine du pick-up tout terrain de Seldom. C’était l’heure du déjeuner. Seldom quitta la route poussiéreuse – l’Utah State 95 – et tourna vers le sud sur une piste de 4x4 qui longeait la crête. Comb Ridge est un vaste monoclinal qui monte régulièrement vers l’est et plonge presque à quatre-vingt-dix degrés sur son flan ouest. L’à-pic lui-même est une paroi quasi verticale d’environ cent cinquante mètres, à quoi il convient d’ajouter les quatre-vingt-dix mètres supplémentaires d’épaulement escarpé en bas de la falaise. Comme de nombreux autres canyons, mesas et monoclinaux du sud-est de l’Utah, Comb Ridge constitue un obstacle sévère aux déplacements est-ouest. Ou constituait. Ainsi que Dieu le voulait. (page 98)

(…) Les sacs s’ouvrirent, les outils et les torches apparurent. Sous l’œil élevé de Doc, ses trois comparses s’amusèrent à trancher du fil électrique, cisailler de la durite, couper du câblage de commandes et sectionner du tuyau hydraulique sur le splendide Hyster C-450A flambant neuf, vingt-sept tonnes, double tambour dont un à pieds de mouton, diesel Caterpillar 330 HP, prix conseillé vingt-neuf mille cinq cents dollars, FOB Saginaw, Michigan. Un des meilleurs. Un petit bijou. (page 109)

Je n’oublie pas l’humour qui pointe à chaque page, les interrogations des personnages sur leur motivation, leur prise de conscience que leur mission devra s’arrêter, chacun à un niveau différent en fonction de ses objectifs et de ce qu’il est prêt à sacrifier. Si on est prêt à y passer du temps, le summum pour apprécier au mieux ce livre et s’immerger dans l’action au côté des héros serait de suivre leurs périples sur une carte détaillée de la région et admirer les paysages décrits sur un écran d’ordinateur. Tout un programme !

En voici un aperçu : 

Lee's Ferry, le point de rendez-vous pour la descente en radeau

 

 Pont et barrage de Glen Canyon 
 
Echo Cliffs 

Lac Powell 

Vermilion Cliffs 

Les avis de Charybde et d'Uzbek&Rika ainsi que la critique vidéo d'En Bordure qui permet de visualiser le théâtre des opérations. 

jeudi 22 janvier 2026

Aziza


Aziza – Valérie Clo 

Buchet-Chastel (2025) 

Après trente ans passés en région parisienne, la narratrice revient vivre dans le Var, là où elle est née. Ce changement de vie la rapproche de sa mère mais l’éloigne de ses deux filles. Sujette à des vertiges et des nausées, elle consulte de nouveau son médecin après avoir essayé un traitement médicamenteux et une rééducation de l’oreille interne qui ne l’ont pas soulagée. À sa grande surprise, le praticien l’interroge sur l’origine de ses grands-parents, car il a une théorie à ce sujet.

 

« Je m’intéresse à la généalogie et, vous me croirez ou pas, mais j’ai remarqué qu’il y avait souvent un problème de déracinement dans la lignée de ceux qui souffrent de vertiges. »

Ça fait deux fois que je le vois – j’ai aussi dû changer de médecin traitant – et je ne sais pas si je dois éclater de rire ou le prendre au sérieux. Il continue à me fixer avec ses petits yeux bleus plissés. Assurément, lui est très sérieux et attend une réponse. Il veut savoir s’il peut m’ajouter à sa liste de patients qui souffrent de vertiges dont les ancêtres ont été déracinés. J’avoue ne m’être jamais posé la question de cette façon. Je sais qu’ils sont nés en Algérie, comme ma mère d’ailleurs. Je m’empresse d’ajouter avec une certaine fierté, et comme si cela effaçait l’éventuel déracinement, oui mais ils sont français, je veux dire ils sont nés français. (page 12)

 

La narratrice replonge alors dans ses souvenirs d’enfance, les vacances auprès de ses grands-parents, anciens français d’Algérie installés en région parisienne. Elle se remémore particulièrement sa grand-mère, Aziza, qui avait décidé de se faire appeler Louise à son arrivée en métropole en 1962. La découverte d’une malle renfermant des objets ayant appartenu à ses grands-parents lui donne accès à un pan méconnu de l’histoire familiale, grâce à un carnet de recettes et un journal intime tenu par Aziza, adolescente d’Alger puis jeune mariée à Constantine avec un mari qui lui a été imposé.

 J’ai beaucoup aimé ce roman qui traite d’un sujet maintes fois raconté, l’arrachement au pays natal, mais qui, ici, sous la plume de Valérie Clo, est traité d’une manière très sensible, sans pathos. L’auteure sait partager son émotion et sa curiosité. Au fil de ses découvertes, questionnant sa mère et ses oncles et tantes, elle parvient à brosser un portrait très émouvant de son aïeule, qui a dû, à la cinquantaine, quitter son pays avec une simple valise.

Elle s’interroge aussi sur l’impact du déracinement de la famille sur ses proches et sur elle-même. Ainsi depuis quelques temps, sa propre mère qui a quitté l’Algérie à l’âge de quinze ans, fait le vide dans sa vie, se débarrasse de tout, veut vendre sa maison. Reproduit-elle inconsciemment l’histoire de sa mère en ne conservant de son existence que le contenu d’une valise ?

La narratrice elle-même se demande si ses multiples déménagements ne sont pas une conséquence de l’exil de ses ascendants. Découvrir son histoire familiale lui fait beaucoup de bien, l’allège, l’ancre dans la réalité.

 Je ne sais pas si mes vertiges vont finir par disparaître, mais ce que je sais c’est que, aujourd’hui, je peux me tenir droite et répondre même avec une certaine fierté à cette question : oui, mes ancêtres viennent d’ailleurs, et lorsque je dis ça, apparaît devant moi un monde bruyant et coloré. Une tribu en marche incroyablement vivante qui me remplit de joie et me donne un sentiment de complétude. J’ai traversé leurs souffrances et, en chemin, j’ai cueilli leur optimisme et leur adaptabilité. Je n’ai plus honte de leur histoire arrachée, de leur exubérance, de leur différence. Ils vivent en moi, nomades et heureux. Ils dansent au soleil. Au loin, j’entends l’éclat vif et sonore de leurs youyous qui montent vers le ciel. (page 185)

 

De Valérie Clo, j’avais lu et aimé La tyrannie des apparences, un roman de science-fiction tel que je les aime. Ici, avec Aziza, le sujet est certes moins original, mais j’ai été touchée par cette recherche familiale pleine d’humanité. 
Un très beau roman que je recommande sans hésitation.

 Avec ce livre de 192 pages, je débute ma participation au Challenge des Gravillons de l’hiver chez La petiteliste.

 

dimanche 28 décembre 2025

L'enlèvement

L’enlèvement – Grégoire Kauffmann 

Flammarion (2023) 

Le 22 mai 1985, Jean-Paul Kauffmann, journaliste à L’Évènement du Jeudi, arrive à Beyrouth. Dans le même avion, se trouvait Michel Seurat, sociologue et chercheur au CNRS. Les deux hommes n’arriveront jamais à leur hôtel, ils ont été enlevés par une organisation terroriste. Michel Seurat mourra en captivité. Jean-Paul Kauffmann sera libéré le 4 mai 1988 en compagnie de deux fonctionnaires français, Marcel Carton et Marcel Fontaine qui avaient été enlevés deux mois avant le journaliste.
En France, Joëlle Brunerie, gynécologue et militante féministe, épouse de Jean-Paul Kauffmann, va mobiliser les médias pour sensibiliser l’opinion publique et tenter d’accélérer la libération des otages.
En 2018, Grégoire Kauffmann, leur fils ainé, qui avait onze ans au moment de l’enlèvement de son père, remet au jour les archives de l’affaire, stockées depuis longtemps dans leur maison de campagne. Il découvre alors des milliers de documents, des lettres reçues par sa mère, les papiers des comités de soutien qui s’étaient constitués à l’époque, des affiches appelant à des actions, des dossiers de presse, des notes, des brouillons, des cahiers de permanence.
 

 Cet amas de papiers raconte la métamorphose d’une société, un basculement inédit dans l’histoire politique et culturelle du dernier XXe siècle (sic). (page 19)

 Dans les mois qui suivent, l’idée va cheminer en moi d’un récit qui prendrait ces documents comme fil rouge afin de revisiter les eighties. (page 19)

La captivité de Jean-Paul Kauffmann et des autres otages, c’est un évènement dont je me souviens bien. Je me rappelle voir leurs photos s’afficher tous les soirs à 20h au journal d’Antenne 2. Je me souviens aussi du mouvement de surprise du journaliste à son arrivée à Villacoublay face à son fils Grégoire.
 

J’ai été passionnée par ce texte de Grégoire Kauffmann, j’ai découvert des éléments que j’ignorais, des manigances politiciennes qui ne devraient pas exister quand des vies sont en jeu. Grâce à son enquête, on comprend aussi la difficulté à régler ces affaires d’otages dans des relations internationales complexes et c’est malheureusement encore un sujet d’actualité. 
 

Ce livre, c’est aussi le bel hommage que Grégoire Kauffmann rend à sa mère, à son courage et sa combativité. Des qualités qu’elle a exprimées dans son parcours professionnel dans d’autres domaines tout aussi importants. Une femme inspirante…

Lire un extrait sur le site de l'éditeur.
 

mercredi 10 décembre 2025

Crossroads

Crossroads - Jonathan Franzen 

Éditions de l’Olivier (2022) 
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Olivier Deparis
 
 

Fin décembre 1971 à New Prospect, dans une banlieue cossue de Chicago. Une tempête de neige est annoncée par les services météo mais elle n’est rien à côté des perturbations qui vont toucher de plein fouet la famille du révérend Hildebrandt. Russ, pasteur associé de la First Reformed Church, a subi trois ans plus tôt une humiliation professionnelle qui l’a contraint à quitter la direction de Crossroads, le groupe de parole pour les jeunes qu’il avait créé au sein de l’église. Il a dû laisser la place à Rick Ambrose, un jeune pasteur très apprécié par les adolescents mais que Russ déteste et craint à la fois. Russ se concentre dorénavant sur ses visites pastorales dans les maisons de retraite et sur des actions de soutien à une communauté défavorisée de South Side. Justement, il s’apprête à passer l’après-midi en compagnie de Frances Cottrell, une jeune veuve qu’il a accompagné dans son deuil et qu’il tente d’intégrer au groupe de bénévoles, avec l’arrière-pensée obsédante de la séduire. 
Russ est marié avec Marion et leur couple, naguère aimant et complice, est en pleine décrépitude. Marion est devenue invisible à ses yeux, juste bonne à corriger ses sermons et à tenir le ménage. Ils ont quatre enfants, dont les relations avec leur père se sont compliquées. Clem, étudiant à l’université, vient d’arrêter ses études et veut rompre son sursis militaire pour partir au Vietnam, s’opposant en cela aux convictions non-violentes de son père. Becky, en classe de terminale au lycée, très populaire dans la communauté adolescente de la ville, vient d’intégrer Crossroads, afin de se rapprocher de Tanner Evans, figure emblématique d’un groupe de musique local, ce que son père perçoit comme une trahison à son encontre. Perry, le cadet surdoué, a lui aussi rejoint Crossroads pour tenter d’échapper à son addiction à la drogue. Judson, le plus jeune, est encore un enfant et n’est pas soumis pour l’instant aux tourments qui assaillent ses ainés.
Marion, la mère, boulimique, n’a qu’un objectif, perdre dix kilos, persuadée que cela lui permettra de redevenir séduisante aux yeux de son mari et de résoudre les difficultés de la famille. En attendant, elle cache à tous qu’elle consulte une psychanalyste, les séances permettant au lecteur de découvrir les expériences traumatisantes de sa jeunesse qu’elle n’a jamais révélées à quiconque.


C’est un gros roman de 700 pages qui m’a occupée pendant plusieurs semaines. Est-ce qu’il m’a plu ? Oui et non. Il y est beaucoup question de religion, de foi, les interrogations des personnages sur leurs croyances prennent beaucoup de place et c’est un domaine qui est très loin de moi. En revanche, j’ai été happée par la construction du roman, la façon dont Jonathan Franzen articule l’intrigue, donnant voix tour à tour aux membres de la famille Hildebrandt, racontant un même épisode vu par plusieurs protagonistes, ce qui vient bien sûr en modifier la perception initiale du lecteur. Et j'ai aimé replonger dans l'ambiance des années 70, époque lointaine de mon adolescence !
 

Les personnages sont très fouillés, on suit leurs pensées au plus près. Celui que j’ai préféré, qui m’a paru le plus complexe, c’est Marion, la mère. Elle n’a pas les mêmes doutes que les autres membres de la famille vis-à-vis de la religion. Elle est très croyante, elle a d’abord été catholique et elle s’est convertie à la religion de son mari. Sa foi l’a aidée à surmonter les traumatismes qu’elle a vécus, elle s’appuie sur elle pour supporter les difficultés de la vie. Mais elle est plus indulgente pour les failles des autres, elle est moins rigide que son mari. En revanche, j’ai été très agacée par Russ, égocentrique et faible, soumis à son obsession pour Frances, incapable de jouer son rôle de pasteur envers ses proches, qui en auraient pourtant bien besoin.
 

Ce roman est annoncé comme le premier d’une trilogie. Je suis tentée de lire la suite quand elle sera publiée, c’est donc que Crossroads, en dépit de quelques réserves, m’a quand même intéressée.

Pour en savoir plus : le site de Bibliosurf, qui donne accès à des articles et critiques de ce livre ainsi que des podcasts à son sujet.  

lundi 20 octobre 2025

Passé Imparfait

Passé Imparfait - Julian Fellowes 

Édition collector 10-18 (2017) 
Traduit de l'anglais par Jean Szlamowicz
 

Ils se sont rencontrés à Cambridge en 1968, le narrateur a introduit Damian Baxter dans les cercles de l’aristocratie anglaise qu’il fréquentait. Très vite, Damian est devenu incontournable dans les bals de la Saison des Débutantes, où il a fait tourner la tête de nombreuses jeunes filles. Et puis, en 1970 lors de vacances à Estoril, au Portugal, un évènement scandaleux s’est produit, expulsant définitivement Damian du cercle privilégié où il avait cru se faire une place et ruinant à jamais l’amitié des deux hommes.
Quarante ans plus tard, Damian a réussi dans les affaires, il est à la tête d’une fortune colossale. Le narrateur est devenu un écrivain au succès modeste, sa vie sentimentale est terne. Aussi est-il très surpris de recevoir une invitation de Damian, très malade, qui lui confie une étrange mission. Une lettre anonyme, qu’il a reçue vingt ans auparavant, lui laissait entendre qu’une des jeunes filles qu’il avait fréquentées avait eu un enfant issu de leur relation. Sentant sa fin approcher, Damian veut retrouver l’enfant et charge le narrateur de la faire pour lui. Muni d’une liste de cinq noms et d’une carte de crédit, celui-ci part à la recherche du passé, autant celui de Damien que le sien.
 

Je connaissais Julian Fellowes comme étant d’une part le scénariste de Downton Abbey, la série britannique qui a agréablement occupé mes soirées de la période Covid, et d’autre part l’auteur de Belgravia, un roman que j’ai lu et qui ne m’a pas marquée. Je ne savais donc pas trop à quoi m’attendre en commençant ce roman déniché dans une boîte à livres.

C’est simple, cette lecture m’a enchantée, c'est une histoire très romanesque et également une brillante étude sociologique de l’aristocratie anglaise de la fin des Sixties, présentée avec humour et un certain esprit critique. 

J’ai ainsi tout appris de la Saison des Débutantes, qui permettait aux familles de présenter leurs filles à marier, de faire connaissance des potentiels candidats, d’entretenir un réseau de relations à cultiver. Savoir que l’histoire se déroule en 1968 est anachronique, pour nous Français, dont la jeunesse avait à ce moment-là d’autres préoccupations. Mais il ne s’agit là bien sûr que d’un tout petit monde et il semble d’ailleurs que cette Saison de 1968 ait été l’une des dernières.  

Au cours de ses recherches, le narrateur est amené à retrouver des jeunes filles qu’il a lui-même fréquentées, il a d’ailleurs gardé des contacts espacés avec certaines. Mais le temps a fait son œuvre de désillusion pour beaucoup d’entre elles, le brillant avenir qui leur était promis s’est rarement réalisé. On apprend dans les derniers chapitres ce qui s’est passé à Estoril et on comprend combien cet univers de traditions et de rêves était fragile. 

Dommage que je n’aie pas lu ce livre plus tôt cet été, avec ses 645 pages il aurait pu participer au challenge des Pavés de l’été, ce qui lui aurait donné la visibilité qu’il mérite amplement !

dimanche 5 octobre 2025

Un perdant magnifique

Un perdant magnifique - Florence Seyvos 

Éditions de l'Olivier (2025) 

 De Florence Seyvos, j'avais été enthousiasmée par un précédent roman, Le garçon incassable, touchée par l'écriture et par la tendresse qui se dégageait d'une histoire simple et sans éclat.

Cette fois, le héros est Jacques, le beau-père de Anna, la narratrice. Après son divorce, la mère d'Anna et d'Irène, a épousé cet homme originaire du Havre et installé à Abidjan où il fait des affaires. Quarante ans plus tard, Anna se souvient de leur vie en Côte d'Ivoire puis au Havre, où elles sont venues habiter dans les années 80, alors que Jacques est resté en Afrique. Ses visites plus ou moins régulières rythme la narration, faisant alterner l'illusion du bonheur et les fins de mois angoissantes.

 

Page 63 :

(...) Notre mère avait épousé un type qui portait des pyjamas aux couleurs vives et qui, chaque soir, récupérait sa carabine dans un placard avant de disparaître avec elle, notre mère, pour la nuit. Irène et moi n'avions jamais échangé un mot à ce sujet. Seuls nos yeux se parlaient : Tu vois ce que je vois ? Oui. 


 Une fois encore, c'est un sujet de roman qui ne paye pas de mine et pourtant, l'écriture de Florence Seyvos en fait une merveille. L'émotion pointe à chaque page, on comprend le trouble de la narratrice, son conflit de loyauté face à un homme imprévisible, tyrannique, généreux et immature. On perçoit ses étonnements d'enfant puis d'adolescente face à la fantaisie séduisante de Jacques puis sa prise de conscience des difficultés dans lesquelles il les plonge, sa mère, sa soeur et elle, par son inconséquence.

Ce que j'ai aimé dans ce roman, c'est la manière dont Florence Seyvos installe un climat d'instabilité, fait ressentir la précarité où vivent la mère et ses deux filles, à partir du point de vue d'Anna, par la description d'évènements du quotidien, des épisodes cocasses ou dramatiques racontés légèrement, sans pathos.

Page 109 : 
Devant l’unique fenêtre il y avait sa table de travail. Une machine à écrire, un cendrier plein, à côté duquel était posé son étrange fume-cigarette, des piles de papiers et tout autour, un continent de cire fondue, figée en nappes successives, dans lesquelles d’innombrables bougies consumées, empilées les unes sur les autres, formaient de petites montagnes. À certains endroits, les coulées de cire avaient débordé de la table et formé de longues stalactites.
C’est à ce moment-là que la voix de ma mère s’est brisée.
Cette image, plus que toute autre, avait frappé André Vernet, disait-elle, il n’avait pu s’empêcher de la décrire dans ses moindres détails.
Aujourd’hui encore, chaque fois que je vois une bougie dans laquelle la mèche a fini par se noyer, chaque fois que je vois une coulée de cire figée sur une table, je pense à Jacques. Cela fait quarante ans que cette image, que je n’ai jamais vue moi-même, me déchire le cœur.

Une réussite qui a séduit les lecteurs du jury du Prix du Livre Inter 2025

Un billet plus détaillé que le mien sur ce roman. 

 

mercredi 10 septembre 2025

Le Grand Monde


Le Grand Monde - Pierre Lemaitre    

Calmann-Levy (2022)
Les années glorieuses (tome 1)

Beyrouth, mars 1948. Comme tous les premiers dimanches de mars, la famille Pelletier fête l’anniversaire de la savonnerie familiale, fondée par Louis Pelletier et son épouse Angèle dans les années vingt. L’occasion pour le lecteur de découvrir le rituel immuable de l’évènement mais aussi de faire connaissance avec les membres de la famille, les deux fondateurs et leurs quatre enfants. 

Jean, l’ainé, surnommé Bouboule depuis l’enfance, a échoué à reprendre l’entreprise familiale et s’est établi à Paris avec Geneviève, son épouse, la fille du receveur des postes de Beyrouth, une mégère qui lui mène la vie dure. 
François, le cadet, a lui aussi rallié Paris pour intégrer l’école normale supérieure, c’est du moins ce qu’il a prétexté pour échapper à l’emprise familiale et on découvrira rapidement qu’il a d’autres ambitions.
À chaque départ de l’un de ses enfants, Mme Pelletier est presque à l’agonie et c'est de nouveau le cas en ce mois de mars 1948 puisque cette fois, c’est Étienne, le troisième fils, qui quitte le nid familial pour s’envoler vers Saïgon rejoindre son amant, Raymond, un légionnaire belge engagé dans les combats entre la France et le Viet-Minh. Étienne a trouvé un poste à l’Agence indochinoise des monnaies et il espère que son arrivée à Saïgon lui permettra d’avoir des nouvelles de Raymond dont il n’a plus reçu de courrier depuis plusieurs semaines.
Quant à la benjamine de la famille, Hélène, elle prépare son bachot et envisage avec crainte la perspective de se retrouver seule avec ses deux parents à Beyrouth. Elle non plus ne résistera pas longtemps à l’appel de la vie parisienne.
 
 

Avec ce premier tome d’une nouvelle série, j’ai retrouvé le Pierre Lemaitre de la trilogie Les enfants du désastre. Toujours le même talent pour dérouler une fresque qui se tient cette fois non plus dans l’entre-deux guerres mais dans les années de pénurie et de reconstruction d’après-guerre. Si le début de l’histoire s’intéresse principalement à Étienne et à ses aventures indochinoises, par la suite le récit se déploie vers les autres enfants Pelletier, au fur et à mesure que se produisent des évènements rocambolesques qui permettent au lecteur de découvrir des univers variés et pittoresques.

Néanmoins, j’ai peiné au début à m’intéresser aux démêlés professionnels d’Étienne à Saïgon, j’y ai trouvé quelques longueurs mais il faut bien en passer par là puisque ses découvertes à propos d’un trafic vont peu à peu provoquer l’implication du reste de la fratrie. Et puis, la réapparition de certains personnages d’Au Revoir là-haut lors d’un vrai coup de théâtre ravive l’intérêt de l’intrigue, pour ceux qui ont lu la première trilogie.

J’attends avec impatience de dénicher à la médiathèque ou ailleurs le deuxième opus de la série, Le silence et la colère, car j’ai déjà, sur mes étagères, le troisième tome, Un avenir radieux, que j’ai eu la chance de trouver dans une boîte à livres près de chez moi.

Le descriptif de l’éditeur qui laisse entrevoir la succession des rebondissements : 

La famille Pelletier
Trois histoires d’amour, un lanceur d’alerte, une adolescente égarée, deux processions, Bouddha et Confucius, un journaliste ambitieux, une mort tragique, le chat Joseph, une épouse impossible, un sale trafic, une actrice incognito, une descente aux enfers, cet imbécile de Doueiri, un accent mystérieux, la postière de Lamberghem, grosse promotion sur le linge de maison, le retour du passé, un parfum d’exotisme, une passion soudaine et irrésistible.
Et quelques meurtres.

 Ce roman de 592 pages me permet une nouvelle fois cet été de participer au challenge Les Pavés de l'été 2025 proposé par Sybilline.