dimanche 7 février 2021

Wuhan, ville close

Wuhan, ville close – Fang Fang

Éditions Stock (2020) collection la cosmopolite
Traduit du chinois par Frédéric Dalléas et Geneviève Imbot-Bichet 

 
Une femme chinoise, Fang Fang, 65 ans, décide de tenir son journal de confinement. Elle est écrivain, vit seule à Wuhan et veut simplement prendre des notes de son quotidien, pour s’en souvenir plus tard. Ce sont ces notes, sur soixante jours, qui constitue le corps de ce livre. 

C’est un témoignage passionnant sur la pandémie, sur une autre façon que la nôtre de la vivre, dans la ville où tout a commencé. Bien sûr, on y retrouve des éléments familiers, entre autres l’incertitude sur ce qui va se passer, les complications de la vie quotidienne, l’isolement, la crainte pour les proches et les amis, le chagrin à l’annonce des décès, l’utilisation des réseaux sociaux. Mais tout cela se déroule dans un environnement complètement différent du nôtre. Les billets quotidiens de Fang Fang nous font découvrir des aspects de la vie chinoise que nous ne connaissons pas, l’organisation de la solidarité dans les quartiers, les aléas de la publication sur les réseaux sociaux, la censure.

À la lecture, ce journal peut sembler parfois répétitif mais il faut comprendre les conditions dans lesquelles il a été rédigé. Fang Fang raconte comment ses billets sont fréquemment supprimés du média où elle les met en ligne. Parfois, ses amis ont le temps de les transmettre avant leur suppression, mais elle ne sait jamais vraiment quelle audience elle a touchée. C'est pour cette raison qu'elle répète souvent ses préoccupations, en particulier celle de demander des comptes aux experts qui ont fait perdre un temps précieux à la Chine et au monde entier en déclarant pendant les premières semaines de l’épidémie que le coronavirus n’était pas transmissible entre humains. Fang Fang est très véhémente sur le sujet, elle insiste sur la responsabilité des experts et des autorités qui n’ont pas pris les mesures nécessaires pour protéger les personnels médicaux.  Elle s’étonne que les experts fautifs ne s’excusent pas, que les responsables qui ont failli ne démissionnent pas. 

Fang Fang est très avide d’information, elle cherche à être objective, elle réagit à des faits, à des éléments chiffrés confirmés, elle a un sens critique affirmé. Elle exprime souvent une grande confiance envers le gouvernement, ce qui peut surprendre et paraître naïf. Je me suis dit que c’était peut-être pour éviter la censure mais j’ai souvent eu l’impression qu’elle était sincère et que cette confiance était le résultat d’un mode de fonctionnement de l’état complètement différent du nôtre, un système où tout est organisé du sommet vers la base et où il y a peu de place pour l’initiative individuelle.  

Dans les dernières semaines du confinement, les billets de Fang Fang sont violemment critiqués par des contradicteurs issus de l’ultra-gauche nationaliste. Elle démonte vaillamment les attaques, ne se laisse pas intimider et continue son journal jusqu’à la fin du confinement de la ville.

Mi-janvier, sur France-Inter et sur France-Culture, plusieurs émissions ont évoqué la personne de Fang Fang et sa situation. La publication de son livre dans de nombreux pays étrangers a été très mal perçue en Chine, l'écrivaine ne peut plus s'exprimer de vive voix dans son pays ni même à l'étranger, elle n'est plus invitée dans les manifestations littéraires. Raison de plus pour s'intéresser à son travail et à son œuvre. Lorsque j'ai appris que des experts de l'OMS arrivaient à Wuhan pour enquêter sur l'origine de la pandémie, j'ai pensé à Fang Fang et à son insistance pour faire toute la lumière sur l'affaire

Un extrait de son billet du 2 février 2020 (page 58) :

Sous la pluie, les malades qui errent à la recherche d'une place en hôpital ont l'air encore plus misérable. Tout est, malgré tout, relativement ordonné, nous ne manquons pas de grand-chose. Ce n'est pas le purgatoire comme certains l'imaginent. La ville est calme, belle, et majestueuse. Mais que l'un des vôtres tombe malade, et c'est la catastrophe. C'est quand même une maladie contagieuse. Et les ressources hospitalières sont limitées. Les gens savent que même les proches du personnel médical, à moins d'être gravement atteints par le virus, ne peuvent pas être hospitalisés. Nous sommes actuellement dans ce que les experts estiment être la période de flambée épidémique. On s'attend à des informations toujours plus sombres. La vidéo la plus dure que j'ai vue aujourd'hui est celle de cette fille qui pleure à côté d'un fourgon funéraire. Sa mère est morte, le corps est emporté dans la voiture, elle ne pourra pas assister à l'enterrement. Peut-être ne saura-t-elle jamais où se trouvent ses cendres. En Chine où la tradition veut que l'on fasse peu de cas de la vie mais que l'on respecte la mort, c'est probablement la plus grande douleur.

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