dimanche 3 mai 2026

qui se ressemble


qui se ressemble – Agnès Desarthe 

Buchet-Chastel Libella, collection La Résonnante (2026) 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En 2023, dans Le château des Rentiers, Agnès Desarthe avait évoqué sa famille maternelle, juifs ashkénazes rescapés de la déportation, qui à la soixantaine s’étaient installés dans un immeuble de la rue du château des Rentiers à Paris où ils avaient participé à la création d’une sorte de phalanstère.

 Cette année, elle publie qui se ressemble, consacré à la branche paternelle de sa famille, juifs séfarades originaires de Libye, une première fois exilés en Algérie en 1942 pour échapper aux nazis alliés de l’Italie, puis en France lors de l’indépendance en 1962. Elle s’attache plus particulièrement à l’histoire de son père et de la mère de celui-ci et évoque en parallèle la figure de la chanteuse égyptienne Oum Kalsoum.  

Dernier enfant d’une fratrie de dix, né après la mort de son propre père, le père de la narratrice est arrivé en France en 1956 pour suivre des études de médecine. De tous ses frères et sœurs, il est le seul à faire des études supérieures. Agnès Desarthe évoque quelques épisodes de sa vie, l’enfance à Orléansville puis son arrivée à Besançon où il étudie.

Agnès Desarthe se rappelle aussi sa propre enfance, en particulier le 6 octobre 1973, déclenchement de la guerre de Kippour. Elle raconte son incompréhension face aux craintes des adultes qui l’entourent. Elle prend également sa place d’adulte dans l’histoire et s’adresse à la petite fille qu’elle était, dans un dialogue fictif, expliquant à l’enfant qu’elle était ce qu’elle a enfin compris.

Mais la figure majeure de ce récit, c’est sa grand-mère, Bouba, devenue veuve très jeune, qui a mis au monde dix enfants, en a élevé seule sept. Une femme qui parlait un dialecte judéo-arabe que la narratrice ne comprenait pas, qui ne maîtrisait pas le français mais qui adorait Johnny Hallyday. Une femme qui ressemblait physiquement à Oum Kalsoum, ou du moins, c'est ce que percevait la narratrice enfant. Agnès Desarthe s'attache alors à comparer les deux femmes, ce qui les rapprochait et ce qui les différenciait et rappelle ce qu'a représenté pour le monde arabe et pour ses admirateurs de toute la planète la grande chanteuse égyptienne.

 Il est beaucoup question dans le livre de la chanson Enta Omri (Tu es toute ma vie), un des grands succès de l’Astre de l’Orient, dont la narratrice ne comprenait pas les paroles mais qu’elle chantait en « yaourt » avec ses frère et sœur. Et il est aussi question de l’Impromptu n°2 de Schubert, qui accompagnait sur un disque pour enfant les aventures d’Alice au pays des merveilles. C’est un disque que j’écoutais, quand j’étais enfant et je comprends tout à fait son impact sur la narratrice, j’en garde le même souvenir émerveillé.

 Page 41 :

(…) Je n’étais pas la petite-fille d’une juive française, ayant quitté son Algérie de Cocagne, mais la descendante d’une juive arabe, analphabète et pauvre, chassée une première fois de son foyer par une guerre mondiale, et une seconde fois, de son pays d’adoption, par une guerre d’indépendance.

 Page 71 :

Ma grand-mère ressemble à Oum Kalsoum. Comme elle, elle porte des lunettes fumées, comme elle, elle a toujours un mouchoir à la main, comme elle, elle parle arabe, comme elle, elle n’a pas l’air commode. Un jour, s’adressant à moi, elle déclare : « Tu ne devrais pas te faire la raie au milieu. Ton visage n’est pas assez régulier pour ça. Quand on n’est pas symétrique, il vaut mieux adopter la raie sur le côté, comme je fais, moi ».

 Page 100 :

Je repense à l’histoire de Caïn et Abel, la préférence accordée à l’un qui entraîne son assassinat par l’autre. Ce n’est pas un hasard si le premier meurtre de l’humanité est un fratricide. On la connaît si bien cette révolte née de la comparaison : « Regarde ton frère, lui au moins, il ne fait pas de taches sur ses habits. » « Regarde ta sœur, elle au moins, elle fait ses devoirs dès qu’elle rentre de l’école. » Ce sont toujours les parents qui organisent la zizanie dans les fratries, en favorisant l’aîné ou le cadet, en accordant à celui-ci une place qu’ils refusent à celui-là, en marquant des différences, en créant une hiérarchie, un système de privilèges.

Dans ce beau récit, il est question d’identité, de langage, de linguistique même, de religion et de culture, d’histoire et de musique que la narratrice évoque à travers de multiples épisodes de sa propre vie, de celles de son père et de sa grand-mère, de celle d’Oum Kalsoum. Toutes ces existences se mélangent, se rejoignent et tissent un récit intime et universel, où on retrouve les sources d’inspiration de l’œuvre d’Agnès Desarthe.

 

D'autres avis sur ce livre chez Nicole et chez Matatoune

samedi 2 mai 2026

Loin de chez moi

Loin de chez moi – Maryse Burgot 

Fayard (2024) 

Le sous-titre de ce livre, Grand reporter et fille de paysans, décrit précisément le parcours de Maryse Burgot, née en Ille-et-Vilaine dans une famille d’agriculteurs bretons et devenue une habituée du petit écran, souvent vêtue d’un gilet pare-balles et coiffée d’un casque de protection. Nous l’avons vue dans toutes les régions du monde, sur toutes les zones de conflits, rendant compte à l’écran de ce qu’elle a vu, racontant les tenants et aboutissants de guerres ou de catastrophes naturelles et nous en expliquant les conséquences dramatiques pour les populations civiles.

Dans ce livre passionnant, elle commence par l’enlèvement dont elle fut victime aux Philippines à l’été 2000, à Jolo, en compagnie d’un cameraman et d’un preneur de son et on comprend qu’elle souhaite évacuer tout de suite cet épisode pour ne plus y revenir, car elle ne veut pas être définitivement cataloguée dans le rôle d’otage. Elle évoque ensuite deux missions qui l’ont particulièrement marquée, à Haïti en 2010 après un séisme puis la guerre en Ukraine depuis 2022.

Elle reprend ensuite le cours chronologique de sa vie, son enfance en Bretagne, ses études de journalisme et les multiples reportages qui l’ont amenée en Inde, au Kosovo, sur des lieux touchés par le terrorisme, en Iran, en Afghanistan, en Irak et en Syrie. Elle a aussi été correspondante de France Télévisions à Londres et à Washington et aussi à l’Élysée sous la présidence de François Hollande. En 2020, elle a couvert la pandémie du Covid et depuis 2023, elle est de nouveau affectée à l’actualité du Moyen-Orient et au conflit israélo-palestinien.

Elle évoque également sa vie de mère, elle a deux garçons, et parle très bien de ses doutes, de la culpabilité qu’elle ressentait quand elle devait les laisser pour partir à l’autre bout du monde. Elle a tout à fait conscience des dangers de son métier mais l’envie de témoigner est plus forte que la peur.

C’est un livre que j’ai lu avec un grand intérêt car il m’a permis de replonger dans des évènements qui ont fait l’actualité des trente-cinq dernières années, des guerres que j’avais oubliées, des catastrophes naturelles ou sanitaires qui se répètent et où on a l’impression que les mêmes erreurs se produisent, comme si on n’avait rien appris des précédentes.

Une femme titube de peur, d'angoisse. Elle est soutenue par un bénévole. Il tente de la rassurer, lui dit qu'il l'emmène loin d'ici, que tout va bien aller. Une autre attaque de mortier précipite bénévoles et journalistes sous un escalier pour chercher un peu de protection. Je me dis que j'ai déjà vécu cette scène. Exactement la même chose, mais dans un autre pays. Un mois auparavant, j'étais en Ukraine et les protagonistes de notre reportage étaient semblables : des bénévoles risquant leurs vies pour sauver des personnes âgées. Des vieillards, des femmes penchées par le poids des années qu'il faut convaincre de quitter leur maison. C'est le même arrachement, le même exil intérieur, la même tristesse infinie. L'Ukraine, Israël, et bientôt Gaza sous le feu permanent de Tsahal, l'armée israélienne. Des hommes, des femmes, des milliers d'enfants sont au milieu du carnage, et nous sommes submergés par notre impuissance. Celle des journalistes filmant à l'infini les mêmes calamités, celle aussi de la communauté internationale, de l'ONU, incapables d'empêcher les massacres de civils. Mais à aucun moment je ne me dis que je ne devrais pas être là. Il faut rendre compte de cette histoire qui se répète. (page 316, octobre 2023) 

Ce livre vient d’être réédité au Livre de Poche et Maryse Burgot était invitée sur le plateau de la Grande Librairie le 4 mars 2026, la séquence est à voir ici.