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dimanche 23 septembre 2018

Un certain M. Pielkieny

Un certain M. Piekielny – François-Henri Désérable

Gallimard (2017)

En mai 2004, François-Henri Désérable se trouve par hasard à Vilnius en Lituanie devant l’immeuble où vécut Romain Gary, alors Roman Kacew, de 1921 à 1925. Lui revient alors en mémoire une phrase de Gary, extraite de la Promesse de l’aube, roman que Désérable a étudié en classe de première pour préparer le bac français : « Au n°16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno, habitait un certain M. Piekielny. »
Selon ce qu’avait écrit Gary dans son roman, ce M. Pielkieny était un voisin, éperdu d’admiration pour le destin que la mère de Romain Gary prédisait à son fils et il avait fait promettre à l’enfant de prononcer la fameuse phrase devant tous les grands de ce monde qu’il aurait l’occasion de rencontrer lorsqu’il aurait atteint la célébrité prophétisée par sa mère. Et Gary, plus tard, affirmait qu’il avait effectivement prononcé la phrase devant la reine d’Angleterre, devant le Général de Gaulle, devant le président Kennedy, devant Bernard Pivot lors d’un Apostrophe.


Francois-Henry Désérable entreprend alors de remonter la trace de ce M. Piekielny, il consulte les archives, il recherche son nom dans les registres de déportés dans les camps puisque c’est le triste destin que Gary attribuait à son ancien voisin. Hélas, nulle trace de M. Piekielny. Alors Désérable s’intéresse de plus près à Gary, reconstituant la vie aventureuse de l’écrivain et recréant les moments où l’auteur aurait prononcé sa fameuse phrase.

J’ai découvert ce roman et son auteur dans l’émission La grande Librairie du 2 novembre 2017 et je l’ai réservé à la médiathèque. Il m’a fallu de la patience puisque j’ai dû attendre jusqu’à mi-août pour que mon tour arrive et que je puisse enfin commencer ma lecture.
Comme je m’y attendais, j’ai beaucoup apprécié ce livre, parce que François-Henri Désérable y mêle avec habileté vérité historique et fiction romanesque. Il faut dire qu’il est gâté parce que la vie de Romain Gary est propice à l’invention et que lui-même n’a pas ménagé sa peine. Le personnage de M. Piekielny, réel ou inventé, permet à Désérable de se pencher sur le destin des juifs de Wilno et de raconter à sa façon un pan d’histoire. Et l’évocation de Romain Gary, de sa vie si extraordinaire, est aussi un des plaisirs que m’a offert la lecture ce roman.

Extrait page 258-259 :
Mais s’il avait existé pour de vrai, comme disent les enfants ? Si de ce corps réduit en cendres sur les bûchers de Klooga, ou changé en nuage dans les plaines à betteraves et barbelés de Pologne, ou plus sûrement tombé à Ponar dans la forêt naine au pied des grands arbres, si de ce corps, donc, Gary avait fait un corps de mots ? La littérature triomphait encore, cette fois-ci à travers le réel.
On prétend parfois qu’elle ne sert pas à grand-chose, qu’elle ne peut rien contre la guerre, l’injustice, la toute-puissance des marchés financiers – et c’est peut-être vrai. Mais au moins sert-elle à cela : à ce qu’un jeune Français égaré dans Vilnius prononce à voix haute le nom d’un petit homme enseveli dans une fosse ou brûlé dans un four, soixante-dix ans plus tôt, une souris triste à la peau écarlate, trouée de balles ou partie en fumée, mais que ni les nazis ni le temps n’ont réussi à faire complètement disparaître, parce qu’un écrivain l’a exhumée de l’oubli.

lundi 3 septembre 2018

Le déjeuner des barricades

Le déjeuner des barricades – Pauline Dreyfus

Éditions Grasset & Fasquelle (2017)

Mercredi 22 mai 1968, Paris. Alors que la France est paralysée par les manifestations et les grèves, le déjeuner que doit donner Florence Gould à l’hôtel Meurice pour la remise du prix Roger-Nimier parait bien compromis. En effet, la veille, le personnel de l’hôtel a, par motion, voté l’autogestion, reléguant le directeur dans son bureau, désœuvré et incertain du futur cours des évènements. Mais autogestion ne veut pas dire grève et la vie de l’hôtel continue, chacun exerçant ses fonctions comme il lui sied, conscient malgré tout de l’importance de ses responsabilités. La tenue du déjeuner est donc votée par l’assemblée du personnel, comme une preuve de la capacité de l’équipe à s’autogérer et à maintenir le niveau du palace dans ces temps troublés. Mais d’autres difficultés doivent être résolues, comme celle de l’approvisionnement des victuailles pour composer un menu digne de ce nom ou comme le casse-tête de réunir auprès de la milliardaire et autour du lauréat du prix un nombre suffisant de convives, la plupart des invités habituels ayant renoncé à faire le déplacement ou étant dans l’impossibilité de le faire en raison des perturbations dans les transports. Heureusement, il reste quelques personnalités de marque dans l’hôtel, comme Salvador Dalí ou le milliardaire américain J. Paul Getty et s’il le faut, l’on conviera aussi les autres occupants de l’établissement, comptant sur leur bonne éducation et leur capacité à s’intégrer au groupe d’intellectuels réunis pour l’occasion.

Je ne connaissais pas Pauline Dreyfus et je la découvre avec ce roman plein de fantaisie, bourré d’humour et néanmoins très instructif puisqu’elle évoque, au delà des évènements de 68, la façon dont, en 1944, l’amiral Choltitz, logé au Meurice, désobéit à Hitler et épargna Paris en refusant d’ordonner son bombardement. Autre sujet de satisfaction avec ce livre, c’est que le lauréat du prix Roger-Nimier en 1968 était Patrick Modiano pour son roman La place de l’étoile, et qu’il est vraiment intéressant de retrouver le tout jeune auteur à l’élocution déjà hésitante comme l’un des personnages de cette histoire. Il n’est d’ailleurs pas le seul, puisque l’on côtoie aussi Paul Morand, Jacques de Lacretelle, Marcel Jouhandeau parmi les convives. Et puis, il y a aussi l’envers du décor, les employés du palace que l’on suit au cours de cette journée peu ordinaire, ceux que l’on ne voit jamais d’habitude, qui se doivent d’être transparents pour les occupants tout en assurant leurs fonctions, et qui réagissent, chacun à leur manière, à la nouvelle organisation du travail dans l’hôtel.

Bref, une réussite que ce roman que je recommande vivement !

Extrait page 33-34 :
La conciergerie de l’hôtel fait office de tour de contrôle. C’est donc là qu’il faut se rendre pour reconstituer les itinéraires des uns et des autres. Au moment où le directeur s’approche du concierge, il surprend son regard horrifié : une femme de ménage est en train de passer la serpillière sur le marbre du hall d’entrée, sous les yeux des clients. C’est contraire à tous les usages, qui veulent que dans un hôtel de luxe ce genre de tâche s’effectue plutôt la nuit. À dire les choses franchement, cela relève d’un hôtel de deuxième ordre. Mais l’autogestion est passée par là ; C’est maintenant ou pas du tout, a déclaré l’employée que n’émeuvaient pas les regards courroucés du concierge. Le directeur est sur le point de marquer sa désapprobation quand il se souvient qu’il n’est plus directeur. Il faut taire le blâme et se résigner à l’offense.

samedi 30 juin 2018

Fief

Fief – David Lopez

Seuil (2017)
Des feuilles du shit une clope, c’est ce qu’il pose sur la table basse. On dirait un ours un peu, Miskine. Sa nonchalance lui donne une allure pataude. Il pue l’indolence, même s’asseoir on dirait qu’il fait un effort et que ça le fait chier. Ixe, le teuchi que tu m’as fait la dernière fois il tabasse de ouf, j’te jure, gros, celui-là, j’le fume à midi ma journée elle est finie, j’m’endors à 14 heures j’me réveille à 20 heures, ah ouais, j’te jure. Il parle fort. Il parle fort et puis il s’arrête. Il se tourne vers moi avec un air dépité. Il me dit Jonas, t’as perdu ? et je réponds wesh, tu m’avais déjà vu avec une gueule pareille, en montrant mon œil gauche. Il dit non, je dis bah voilà. Tu devrais mettre de la glace, dit Sucré, et Ixe dit que Sucré a raison, et Poto dit ouais c’est clair, et je leur dis venez on joue aux cartes. (pages 14-15)
Jonas vit dans une petite ville, ni la banlieue ni la campagne. Il ne travaille pas, il boxe en amateur, il passe ses journées à fumer des joints avec ses copains désœuvrés comme lui, ils jouent aux cartes, parfois ils jardinent chez celui qui vit dans une maison. Ce ne sont pas des mauvais gars, pas vraiment de la racaille même si certains fréquentent des gars pas très nets, mais ils sentent bien qu’ils ne sont pas les bienvenus lorsqu’ils décident de sortir en ville, dans les bars du centre ou dans la boîte du coin. Et puis, avec les filles, c’est pas ça non plus, ils parlent trop fort, ils n’ont pas de projets, pas de conversation, on pourrait dire qu’ils ne sont pas sortables.

J’étais passée complètement à côté de ce livre lors de la rentrée littéraire de septembre et je l’ai découvert il y a quelques semaines lorsqu’il a obtenu le prix Livre Inter 2018. Coup de chance, le jour suivant, il était en tête de gondole à la médiathèque, je n’ai pas hésité, même si ça se bousculait déjà sur ma table de nuit !

À la lecture des premières pages, je me suis demandé si j’allais continuer, ce style oral un peu déconcertant, et surtout cet univers de jeunes gars qui passent leurs journées à taper le carton, le joint au bec. J’ai l’impression de lire du rap ! Et puis dans le deuxième chapitre, le décor change, on est dans une salle de boxe, on retrouve certains copains comme Sucré, on découvre d’autres personnages comme monsieur Pierrot, le coach vieillissant et on accompagne Jonas dans ses préparatifs avant l’entrainement.

Je ne suis pas fan de boxe mais j’ai été assez vite captivée par le style, plus descriptif mais toujours très oral, peu respectueux de la ponctuation mais qu’importe. Assez vite, on se laisse emporter par le ballet des boxeurs, par les mouvements qui s’enchainent et le style qui se fluidifie, devient plus littéraire.
On commence par les bras, on envoie des directs en trottinant, on fait tourner les épaules. Il y a des miroirs partout, je m’en sers pour regarder derrière moi et vérifier que chacun suit mes directives. Il est narcissique le boxeur. Il passe des heures à boxer devant la glace, à se scruter à la recherche de la bonne gestuelle, celle qui ne laisse aucune ouverture, qui permet d’aller toucher sa cible. Et à mesure qu’il la trouve cette gestuelle il y prend goût, les courbes que dessine un crochet gauche, suivi d’un uppercut, il admire l’expression que ça donne au corps, cette puissance que ça dégage, la beauté de cette violence déployée, fluide, le mouvement rendu parfait, perpétuellement répété. Et il se regarde, il se voit atteindre cette osmose entre la tranquillité de l’esprit et la violence du corps. C’est ainsi qu’il arrive à dissocier la haine de la volonté de faire mal. Ainsi qu’il accepte la douleur. Ainsi la défaite. (pages 24-25)
Constitué d’une succession de chapitres qui installent l’univers de Jonas, le narrateur, c’est un roman coup de poing, où on est parfois sonné comme un boxeur défait, d’autres fois on s’ennuie aux côtés des fumeurs ou alors on rigole avec eux, tant leurs joutes orales sont retranscrites avec naturel. On s’interroge aussi sur le rôle de Jonas dans sa relation avec Wanda, le seul personnage féminin de ce livre. Comme dans tous les évènements de sa vie, il est passif dans leurs échanges, se comportant comme une sorte d’objet sexuel sans désir, se contemplant de l’extérieur plutôt que s’impliquant réellement dans ce qui lui arrive.

Il s’agit d’un premier roman, très prometteur et qui vaut le détour, passé les premiers doutes. En ce qui me concerne, j’ai beaucoup aimé le chapitre intitulé Tipi, qui voit le narrateur et son pote Sucré se promener en pleine forêt et y faire un feu. La minutie de la description m’a enchantée. À lire sans hésitation.


Pour en savoir plus : 

L'avis d'un libraire, Charybde et une interview de David Lopez.

vendredi 15 décembre 2017

Tiens ferme ta couronne

Tiens ferme ta couronne - Yannick Haenel

Gallimard - Collection L'Infini (2017)


J'avais conscience, en discutant avec des producteurs, qu'il n'était pas facile de se représenter le sujet de mon scénario et lorsque, à un moment de la conversation, l'un d'eux finissait par dire : « Mais de quoi ça parle ? », j'aimais beaucoup dire que ça parlait de ça : « l'intérieur mystiquement alvéolé de la tête de Melville ».
Était-ce le mot « mystiquement » ou le mot « alvéolé » qui provoquait leur stupeur ? Aucun producteur, bien sûr, ne donnait suite. Mais je ne me décourageais pas : lorsqu’on agit contre son propre intérêt (lorsqu’on se sabote), c’est toujours par fidélité à une chose plus obscure dont on sait secrètement qu’elle a raison. Après tout, ce qui est très précieux est aussi difficile que rare. (page 12)

Le narrateur a écrit un scénario de 700 pages sur la vie d’Herman Melville, l’auteur de Moby Dick, pour lui le plus grand écrivain américain. Ce qu’il veut faire entendre de Melville, c’est sa pensée, plus exactement l’intérieur mystiquement alvéolé de la tête de Melville. Difficile avec ça de trouver un producteur capable de porter le projet à l’écran, d’autant que pour le narrateur, seul quelqu’un de la trempe de Michael Cimino serait à la hauteur du challenge. Et puis, par hasard, un producteur français, Pointel, lui donne le numéro de téléphone de Cimino. Le narrateur contacte le cinéaste, obtient, sans difficulté, un rendez-vous trois jours plus tard, à New York, devant le Cavalier polonais de Rembrandt à la Frick Collection.

Hé oui, ce livre démarre très fort !
Et ce début prometteur n’est pas un leurre, ça continue sur le même rythme pendant 331 pages, dans lesquelles on rencontre Michael Cimino, certes, mais aussi Isabelle Huppert en personne, un sévère maitre d’hôtel sosie d’Emmanuel Macron, un dalmatien pataud, une jeune chercheuse très attirante, un voisin irascible et absent, pour ne citer que quelques figures de ce roman, sans parler du héros, qui se qualifie lui-même à plusieurs reprises de fou. Je ne sais pas s’il est réellement fou, mais ce dont je suis sûre, c’est qu’il est fou de cinéma, et en particulier de Voyage au bout de l’enfer et de La porte du paradis de Cimino, ainsi que d’Apocalypse Now de Francis Ford Coppola, passant ses jours et ses nuits à voir et revoir sans cesse ces films en boucle, décortiquant les actions, analysant les personnages et revisitant les figures mythiques des œuvres, en écho au daim blanc qui symbolise la vérité selon Melville.

J’ai commencé ce livre dans un état d’esprit particulier, pleine de culpabilité d’avoir raccroché au nez d’un parent qui pour la nième fois, entreprenait de me raconter ses quarante années de démêlés avec l’administration, et de n’avoir pu échapper à cette logorrhée qu’en coupant la ligne, incapable de me faire entendre et de stopper des propos insensés. Le soir même, j’attaquais ce livre de Yannick Haenel, dont je n’avais encore rien lu. Et voilà que j’y retrouve un autre style de logorrhée, s’agissant ici de l’intérieur mystiquement alvéolé de la tête d’Herman Melville !
Bon, d’accord, ça change des problèmes d’autorisation de stationnement, de déposes de roues, de majuscules accentuées et d’adresses incorrectes de mon correspondant téléphonique ! Alors, j’ai continué ma lecture, pour me changer les idées et je me suis laissée emporter par la prose de Yannick Haenel, en me demandant souvent pourquoi il s'était donné la peine de choisir ce beau titre pour son livre alors que « Accroche-toi au pinceau » aurait fait l’affaire !
Et puis, tout de même, lorsque le narrateur se plonge sans cesse dans le film de Cimino, Voyage au bout de l’enfer, je ne peux qu’être d’accord avec lui, partager ses points de vue et ses analyses. Alors, lorsqu’il évoque, de la même façon obsessionnelle, d’autres films que je connais moins, comme La porte du paradis ou Apocalypse Now, je suis très curieuse de sa vision de ces films et très intéressée par son approche.
À partir de là, j’ai oublié mes réticences et j’ai continué ma lecture sans à priori, je suis entrée dans cet univers foutraque et déjanté, j’ai accepté de suivre le narrateur dans ses errances alcoolisées, j’ai ri aux péripéties de sa soirée dans un grand restaurant chic, j’ai compati à ses démêlés avec sa concierge et à ses problèmes de voisinage. Je me suis inquiétée du sort de Sabbat, le dalmatien et je suis d’ailleurs très fâchée contre Yannick Haenel qui n’a pas pitié de nous, pauvres lecteurs, puisqu’il nous a laissés sans nouvelles de l’animal, comptant sans doute sur nous pour continuer à le chercher dans les rues de Paris !

Bref, une lecture que je recommande, qui a eu sur moi un effet salutaire, qui m’a prouvé que certaines folies pouvaient être créatives et fructueuses, au lieu de tourner en rond de façon stérile et nombriliste. Une belle expérience

mercredi 8 novembre 2017

Les histoires de Franz

Les histoires de Franz – Martin Winckler

Éditions P.O.L (2017)

J’ai emprunté ce livre de Martin Winckler à la médiathèque parce qu’il était sur la table des nouveautés. De l’auteur, je n’ai lu que La maladie de Sachs, qui m’avait emballée !

Ces histoires de Franz, je n’en savais rien. Même pas qu’il faisait suite au précédent roman Abraham et fils paru en 2016, à propos duquel je n’avais rien lu non plus. Quand j’ai appris cela dans l’avertissement en début d’ouvrage, je me suis demandée s’il ne fallait pas rendre ce livre tout de suite et emprunter le précédent pour reprendre l’histoire dans l’ordre. Mais comme j’avais attendu celui-ci plusieurs semaines, j’ai commencé ma lecture et j’ai bien fait, d’autant que de fréquents retours dans le temps permettent de resituer la chronologie des évènements qui sont relatés dans le premier.

Je ne tenterai pas de résumer ce gros livre de plus de 500 pages. Ce serait trop difficile et ça dévoilerait trop de choses dont je veux laisser le plaisir de la découverte aux futurs lecteurs qui passeraient par ici.
Pour situer le cadre, je dirai juste qu’il s’agit d’une famille recomposée, les Farkas. Il y a Abraham, médecin, et son fils, Franz, celui du titre. La mère est morte très jeune en Algérie, pendant les évènements, victime d’un attentat, après lequel Franz lui-même est resté longtemps dans le coma. Après un séjour aux États-Unis, Abraham et son fils sont venus s’établir dans le Loiret et le médecin a engagé une assistante, Claire Delisse, veuve elle aussi, avec une fille, Luciane, plus âgée que Franz. Plus tard, Abraham et Claire se sont mariés, recréant ainsi une cellule familiale aimante et harmonieuse. Parce que Franz, devenu adolescent, postule pour aller vivre dans une famille aux États-Unis et y poursuivre ses études, il doit se présenter dans une lettre qu’il adresse à l’organisme chargé des sélections et fournir des témoignages et des recommandations. C’est le point de départ de ce roman, où se succèdent les voix de Franz, d’Abraham, de Claire, de Luciane et d’autres encore, qui racontent la vie, l’Histoire et en particulier les combats féministes des années 60-70, l’accès à la contraception et à l’avortement, et la façon dont ces luttes se vivent au quotidien pour un médecin engagé.

J’ai trouvé ce livre passionnant, original dans sa forme car il alterne de nombreux types de narration, et très humain, ce qui ne m’a pas surprise de la part de Martin Winckler. Maintenant, je n’ai plus qu’une envie, c’est de lire Abraham et fils, et qu’une impatience, c’est que la suite, Franz en Amérique, soit publiée !

lundi 30 octobre 2017

Comment vivre en héros ? #MRL17

Comment vivre en héros – Fabrice Humbert

Gallimard (2017)

Tristan Rivière, lycéen de seize ans et adepte de boxe, a irrémédiablement déçu son père, Marcel, ouvrier et fervent communiste, le jour où il a abandonné Bouli, son coach, alors que celui-ci, toujours prêt à la bagarre, se colletait avec trois loubards dans le métro. Submergé par le nombre, Bouli fut gravement blessé et Tristan définitivement déclaré lâche par Marcel qui, jusque-là, avait toujours rêvé son fils dans le rôle du héros. Tristan, écrasé par la honte, ne remet plus jamais les pieds au club et traine ses remords comme un fardeau, persuadé qu’il est et sera toujours un incapable. Dix ans plus tard, alors qu’il est devenu professeur d’histoire-géographie dans un collège difficile, il se retrouve dans une situation analogue, alors qu’il rentre d’une soirée. Une jeune fille se fait importuner par un groupe de jeunes un peu échauffés et Tristan doit décider en trente-huit secondes ce qu’il va faire : ne pas réagir et risquer de revivre les tourments qu’il a déjà traversés ou se porter au secours de la jeune fille au risque de se faire démolir par le groupe. Avec génie, il choisira une troisième solution qui changera le cours de sa vie et lui donnera accès à un milieu social jusque-là inatteignable et à une carrière politique qu’il n’aurait jamais envisagée.

Ce n’est que le début de la vie de Tristan et l’amorce des péripéties qui vont se succéder au fil des quatre cents pages de ce roman. Je ne peux pas dire que je ne l’ai pas aimé, sur le moment j’ai tourné les pages avec hâte, toujours avide de savoir ce qui allait arriver à Tristan, dans son destin de héros décidé depuis la naissance par son père et si difficile à assumer. Ce que j’ai aimé, c’est toute la partie qui raconte l’ascension politique de Tristan, la façon dont il s’impose avec le soutien de son beau-père. Mais je suis réservée sur le choix de Fabrice Humbert d’illustrer son propos par la théorie du héros qu’il développe comme fil conducteur de ce roman. J’avais d’ailleurs déjà ressenti cette impression avec un autre de ses romans, L’origine de la violence, où, de la même façon, il utilisait un discours théorique sur la violence pour soutenir une histoire qui, à mon avis, n’en avait absolument pas besoin.

En résumé, une petite déception, d’autant que j’ai lu de nombreux avis plutôt favorables sur ce livre. Je suis peut-être passée à côté de ce roman !

Merci à PriceMinister et aux éditions Gallimard qui m’ont gracieusement adressé ce livre dans le cadre des matchs de la rentrée littéraire 2017.

jeudi 19 octobre 2017

Un vertige

Un vertige – Hélène Gestern

Éditions arléa (2017) collection 1er mille

Un homme et une femme se rencontrent, s’aiment pendant trois ans. Il la quitte car, marié et père de famille, il ne supporte plus la situation. Mais il continue à lui écrire. Sept ans plus tard, ils se retrouvent et la passion reprend, brièvement, jusqu’à ce qu’il lui signifie la rupture dans une longue lettre envoyée d’Asie.

Contrairement à ce que vous pourriez croire à la lecture des quelques lignes ci-dessus, il ne s’agit en aucune façon d’un résumé de ce livre d’Hélène Gestern, que j’ai reçu grâce à l’opération Masse critique. Non, c’est plutôt ce que j'ai retenu  des propos de la narratrice lorsqu’elle raconte ce que fut son histoire d’amour avec T. et qu’elle décrit les tourments qui ont suivi. Pas de chronologie dans son récit, mais plutôt une évocation de ce que furent les années où cet homme eut une place dans sa vie, succession de souvenirs déclenchés par des mots ou des expressions tels que solitude, messages, train, jalousie, chats, corps, piscine (de Saint-Malo), photographies, annonce (de la rupture), la forêt, Jean-Jacques, Bibliothèque nationale, salle d’attente, rue C., écrire.

Et ce dernier mot, écrire, voici ce qu’il lui inspire, dans cet extrait page 67 :
Écrire n’a pas été salvateur. La grande souffrance s’est faite dans le silence. Lorsque j’ai commencé à mettre en texte l’expérience – que je juge rétrospectivement effroyable - que je finissais de traverser, j’avais une idée assez précise du point où j’en étais sur la cartographie de la perte et du désenchantement. J’ai formé, en pensée, quelques-uns de ces récits en me disant que cet amour, les décisions graves qu’il avait entraînées, la force émotionnelle qu’il avait charriée ne pouvaient rester lettre morte. Que si j’abandonnais cette détresse dans l’entropie quotidienne des jours, je me tournerais en quelque sorte le dos et j’achèverais de consommer l’élément le plus intolérable de cette relation manquée : le sentiment de gratuité, d’absurdité, de gâchis.
À la suite de ce premier texte qui donne son nom au roman, l’auteur nous en offre un autre de moins de vingt pages, intitulé La séparation. Ici, elle s’interroge sur ce qui se passe lors de la séparation dans un couple, ce que ça signifie réellement en termes de perte, de désillusion, de repli sur soi, de colère, d’envie de vengeance. Jusqu’au jour où l’apaisement vient et qu’il est enfin possible de passer à autre chose.

Extrait page 76 :
On ne sait d’où est partie cette rumeur sourde qui a fini par faire trembler le sol, on ignore à quelle heure, quelle seconde, notre frère de chair a fait ce pas de côté, on ne sait à la faveur de quel mensonge, de quel concours de circonstances, s’est ourdie la catastrophe. On ignore, en somme, par quelles micro-blessures, quelles infimes trahisons, a coulé le sang de la relation. Mais voilà que, avec la même inexorabilité que le mouvement de la mer, l’amour commence son retrait, à bas bruit, ô à peine un recul, une lisière imperceptible qui se décale, et qui pourrait presque laisser croire, les jours de grand soleil, que rien n’a bougé.
Même si je dois avouer la légère déception qui a pointé au cours de cette lecture, je dois saluer la force qui émane de ces deux textes. Hélène Gestern fait preuve d’une grande lucidité, ne sombre jamais dans le pathos, décortique les petits signes de la passion et du désamour, analyse ses faiblesses et celles de l’autre, avec honnêteté sans jamais chercher à se donner le beau rôle.
Deux textes à découvrir sans hésitation, car ma déception tenait surtout à un malentendu, l'attente de retrouver dans ce livre une intrigue analogue à celle de ses romans précédents, comme Eux sur la photo ou L’odeur de la forêt. Ici, le récit est beaucoup plus personnel, l’écriture est un moyen de ne pas se laisser aller au désespoir, de comprendre ce que l’on vit et d’en émerger plus fort, apaisé.

Comme toujours, la plume d’Hélène Gestern est très agréable, précise et fluide. J’en redemande !

Merci à Babelio et aux éditions arléa pour l’envoi gracieux de ce livre.

dimanche 27 août 2017

Les fantômes du vieux pays

Les fantômes du vieux pays – Nathan Hill

Gallimard (août 2017)
Traduit par Mathilde Bach


Été 2011 : Samuel Anderson est un jeune enseignant à l’université de Chicago et par ailleurs adepte d’un jeu vidéo, Elfscape, qui occupe tout son temps libre. À tel point qu’il est passé à côté d’un évènement qui fait la une des médias et du Web : sa mère, Faye Andresen-Anderson, qu’il n’a pas revu depuis qu’il a onze ans, a agressé à coup de gravillons le gouverneur Paker, candidat à l’investiture présidentielle. Elle est devenue quasiment l’ennemi public numéro un, surnommée Calamity Packer et transformée par la rumeur en une HIPPIE EXTRÉMISTE, PROSTITUÉE ET ENSEIGNANTE AYANT CREVÉ LES YEUX DU GOUVERNEUR. 
Contacté par l’avocat de Faye qui lui demande d’écrire une lettre en faveur de sa mère afin d’amadouer le juge, Samuel commence par refuser, se sentant incapable d’écrire quoi que ce soit à propos de cette femme qui l’a abandonné et dont il ne sait rien, et n’ayant surtout pas envie de le faire. Mais un rendez-vous avec son éditeur l’oblige à reconsidérer sa position. En effet, suite à la publication d’une nouvelle qui avait rencontré un certain succès, Samuel a perçu, plusieurs années auparavant, un à-valoir conséquent contre la promesse d’écrire un livre, dont il n’a, dix ans plus tard, pas écrit le premier mot. En revanche, il a bien sûr dépensé l’argent pour acheter sa maison, qui entretemps a vu sa valeur divisée par trois ou quatre. Incapable de rembourser l’à-valoir, Samuel, pris à la gorge, propose alors d’écrire un livre-confession sur sa mère, la célèbre Calamity Packer. L’écriture de la lettre de louanges devient alors le prétexte bienvenu pour une première rencontre avec celle qu’il n’a plus vue depuis vingt ans.

Voilà le résumé d'une petite partie de ce gros roman de 700 pages, le fil conducteur d'une histoire qui va beaucoup s’en éloigner.
D’abord dans le temps, en remontant à différentes périodes : l’enfance de Samuel et plus particulièrement en 1988, lorsque Faye a déserté le foyer. Puis, ensuite, en 1968, lorsque Samuel va découvrir les raisons qui ont poussé sa mère à quitter son Iowa natal pour aller étudier à Chicago, où se déroulaient de nombreuses manifestations contre la guerre au Vietnam, et celles qui l’ont ramenée dans l’Iowa à peine un mois plus tard pour épouser le père de Samuel. Il y aura même une incursion dans les années 1940 lorsque Faye s’interrogera sur la jeunesse de son père, qui lui aussi a tout laissé derrière lui en Norvège, son pays de naissance.
Ensuite la narration prend également des libertés avec l’intrigue principale, en s’intéressant à des personnages à première vue secondaires, comme Laura, une étudiante de Samuel, experte dans l’art de la triche et de la manipulation, ou bien Pwnage, grand maître d’Elfscape et symbole particulièrement poignant de l’addiction aux jeux. En 1988, c’est Bishop Fall, un copain de classe de Samuel et sa sœur Bethany qui amènent quelques digressions tout à fait bienvenues. En 1968, à Chicago, la rencontre d’Alice, très impliquée dans le mouvement protestataire, et de Sebastian, responsable d’un journal militant, sera fondamentale dans l’évolution de Faye.

Finalement, ces digressions contribuent à élaborer un roman très bien construit, où les mystères s’éclaircissent les uns après les autres, alors qu’au départ, on avance complètement dans le flou, aux côtés de personnages qui paraissent assez déjantés et soumis à des angoisses qu’ils ne comprennent pas eux-mêmes, comme Samuel et Faye. La recherche des origines va permettre à l’un comme à l’autre de comprendre l’influence de l’histoire familiale et des vieilles légendes scandinaves. C’est aussi un roman sur l’importance des choix que l’on fait à des moments critiques de la vie et sur les conséquences de ces choix. Et dans la vraie vie, il est hors de question de revenir sur ses pas et d’explorer un autre chemin, comme on peut le faire dans les livres dont vous êtes le héros.

Après un début de lecture qui m’a laissée perplexe - les deuxième et troisième chapitres sont consacrés aux expériences de jeu de Samuel et de Pwnage dans l’univers d’Elfscape et je ne suis pas du tout fan de ce type de jeux – j’ai été embarquée dans ce roman multiforme, plein d’humour et de dérision, qui pointe les contradictions de la société américaine qui font peur quelquefois. Une belle expérience que je recommande vivement, et ce n’est pas seulement parce que j’ai reçu ce livre gracieusement que je le fais !

Merci à Babelio et aux éditions Gallimard pour cet envoi.

Un extrait page 699 :
Pwnage avait dit à Samuel que chaque personne qui nous entoure représente un ennemi, un obstacle, une énigme ou un piège. Pour Samuel comme pour Faye, dans le courant de l’été 2011, le monde entier était un ennemi. La seule chose qu’ils espéraient encore de la vie, c’était qu’on les laisse tranquilles. Mais le monde n’est pas supportable pour qui y est seul, et plus Samuel a plongé dans l’écriture, plus il a compris à quel point il se trompait. Car en ne voyant les gens que comme des ennemis, des obstacles ou des pièges, on ne baisse jamais les armes ni devant les autres ni devant soi. Alors qu’en choisissant de voir les autres comme des énigmes, de se voir soi comme une énigme, on s’expose à un émerveillement constant : en creusant, en regardant au-delà des apparences, on trouve toujours quelque chose de familier.


De nombreux d'avis déjà sur les blogs :  Kathel, Jérôme, Léa et d'autres encore chez Babelio.