qui se ressemble – Agnès Desarthe
Buchet-Chastel Libella, collection La Résonnante (2026)
En 2023, dans Le château des Rentiers, Agnès Desarthe avait évoqué sa famille maternelle, juifs ashkénazes rescapés de la déportation, qui à la soixantaine s’étaient installés dans un immeuble de la rue du château des Rentiers à Paris où ils avaient participé à la création d’une sorte de phalanstère.
Cette année, elle publie qui se ressemble, consacré à la branche paternelle de sa famille, juifs séfarades originaires de Libye, une première fois exilés en Algérie en 1942 pour échapper aux nazis alliés de l’Italie, puis en France lors de l’indépendance en 1962. Elle s’attache plus particulièrement à l’histoire de son père et de la mère de celui-ci et évoque en parallèle la figure de la chanteuse égyptienne Oum Kalsoum.
Dernier enfant d’une fratrie de dix, né après la mort de son propre père, le père de la narratrice est arrivé en France en 1956 pour suivre des études de médecine. De tous ses frères et sœurs, il est le seul à faire des études supérieures. Agnès Desarthe évoque quelques épisodes de sa vie, l’enfance à Orléansville puis son arrivée à Besançon où il étudie.
Agnès Desarthe se rappelle aussi sa propre enfance, en particulier le 6 octobre 1973, déclenchement de la guerre de Kippour. Elle raconte son incompréhension face aux craintes des adultes qui l’entourent. Elle prend également sa place d’adulte dans l’histoire et s’adresse à la petite fille qu’elle était, dans un dialogue fictif, expliquant à l’enfant qu’elle était ce qu’elle a enfin compris.
Mais la figure majeure de ce récit, c’est sa grand-mère, Bouba, devenue veuve très jeune, qui a mis au monde dix enfants, en a élevé seule sept. Une femme qui parlait un dialecte judéo-arabe que la narratrice ne comprenait pas, qui ne maîtrisait pas le français mais qui adorait Johnny Hallyday. Une femme qui ressemblait physiquement à Oum Kalsoum, ou du moins, c'est ce que percevait la narratrice enfant. Agnès Desarthe s'attache alors à comparer les deux femmes, ce qui les rapprochait et ce qui les différenciait et rappelle ce qu'a représenté pour le monde arabe et pour ses admirateurs de toute la planète la grande chanteuse égyptienne.
Il est beaucoup question dans le livre de la chanson Enta Omri (Tu es toute ma vie), un des grands succès de l’Astre de l’Orient, dont la narratrice ne comprenait pas les paroles mais qu’elle chantait en « yaourt » avec ses frère et sœur. Et il est aussi question de l’Impromptu n°2 de Schubert, qui accompagnait sur un disque pour enfant les aventures d’Alice au pays des merveilles. C’est un disque que j’écoutais, quand j’étais enfant et je comprends tout à fait son impact sur la narratrice, j’en garde le même souvenir émerveillé.
Page 41 :
(…) Je n’étais pas la petite-fille d’une juive française, ayant quitté son Algérie de Cocagne, mais la descendante d’une juive arabe, analphabète et pauvre, chassée une première fois de son foyer par une guerre mondiale, et une seconde fois, de son pays d’adoption, par une guerre d’indépendance.
Page 71 :
Ma grand-mère ressemble à Oum Kalsoum. Comme elle, elle porte des lunettes fumées, comme elle, elle a toujours un mouchoir à la main, comme elle, elle parle arabe, comme elle, elle n’a pas l’air commode. Un jour, s’adressant à moi, elle déclare : « Tu ne devrais pas te faire la raie au milieu. Ton visage n’est pas assez régulier pour ça. Quand on n’est pas symétrique, il vaut mieux adopter la raie sur le côté, comme je fais, moi ».
Page 100 :
Je repense à l’histoire de Caïn et Abel, la préférence accordée à l’un qui entraîne son assassinat par l’autre. Ce n’est pas un hasard si le premier meurtre de l’humanité est un fratricide. On la connaît si bien cette révolte née de la comparaison : « Regarde ton frère, lui au moins, il ne fait pas de taches sur ses habits. » « Regarde ta sœur, elle au moins, elle fait ses devoirs dès qu’elle rentre de l’école. » Ce sont toujours les parents qui organisent la zizanie dans les fratries, en favorisant l’aîné ou le cadet, en accordant à celui-ci une place qu’ils refusent à celui-là, en marquant des différences, en créant une hiérarchie, un système de privilèges.
Dans ce beau récit, il est question d’identité, de langage, de linguistique même, de religion et de culture, d’histoire et de musique que la narratrice évoque à travers de multiples épisodes de sa propre vie, de celles de son père et de sa grand-mère, de celle d’Oum Kalsoum. Toutes ces existences se mélangent, se rejoignent et tissent un récit intime et universel, où on retrouve les sources d’inspiration de l’œuvre d’Agnès Desarthe.

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