mercredi 16 décembre 2020

La télégraphiste de Chopin

La télégraphiste de Chopin – Éric Faye

Seuil (2019)

 À Prague, en 1995, Ludvík Slaný, journaliste à la télévision, est chargé par son rédacteur en chef, Filip Novák, de réaliser un documentaire sur une femme qui prétend que Frédéric Chopin lui rend régulièrement visite et lui dicte des œuvres inédites. Des experts se sont penchés sur ces morceaux, certains y voient la patte du maître, d’autres crient au plagiat et à la manipulation. En tout cas, l’affaire passionne les foules et une maison d’édition musicale annonce la sortie prochaine d’un disque où un interprète réputé jouera ces œuvres posthumes.  La direction de la chaine de télévision a décidé d’éclaircir l’affaire avant la sortie du disque et de prouver qu’il ne s’agit que d’une supercherie.

Voici donc Ludvík Slaný et son cameraman qui passent de longues après-midis chez Věra Foltýnova, une veuve dans la cinquantaine, une femme modeste, tentant de la confondre, de débusquer ses dons de faussaire, de dénoncer la machination. Mais rien dans ces séances ne leur permet de mettre la sincérité de Věra en cause, même s’ils sont eux-mêmes incapables de percevoir la présence de Chopin dans la pièce lorsque Věra retranscrit les partitions sous la dictée du compositeur. Ludvík en vient alors à se faire aider par un détective, Pavel Černý, ancien agent des services secrets. Commence alors une enquête digne de l’époque de la Guerre Froide, avec filatures, écoutes téléphoniques, interception du courrier, fouilles et autres méthodes d’un temps révolu.

Je n’ai encore jamais été déçue par mes lectures d’Éric Faye, et ce roman-ci n’a pas failli, lui non plus. Éric Faye nous décrit un phénomène surnaturel, la visite de Chopin chez une femme sans compétences musicales particulières pour lui dicter des œuvres qu’il aurait composées depuis sa mort et on finit par l’accepter, tellement l’évènement est raconté de façon naturelle et crédible. Enfin, on accepte de croire ce que raconte Věra, elle est si humble, si sincère dans son propos et dans son attitude. Et on compatit aux états d’âme de Ludvík, journaliste scientifique, qui lutte contre l’incroyable mais qui n’arrive pas à trouver de preuves lui permettant d’arriver aux conclusions attendues par sa rédaction.

Ce qui est bien perceptible aussi, c’est la difficulté pour tous dans cet ancien pays du bloc de l’Est de rompre avec les habitudes du passé. On sent la chape de plomb qui pèse encore sur les relations entre les individus en 1995, aussi bien dans l’environnement professionnel que dans la vie de tous les jours. On perçoit les craintes, la paranoïa, la tendance facile à utiliser des méthodes qui ne respectent pas les libertés dès qu’il y a un rouage qui se grippe plutôt que de mettre les problèmes sur la table et d’en parler clairement.

Ce n’est que vingt ans plus tard, alors que sa vie professionnelle aura évolué, qu’il aura connu d’autres horizons, que Ludvík pourra passer la main à une jeune journaliste qui s’intéresse à l’affaire. À elle, il pourra enfin exprimer sincèrement ce qu’il a ressenti, raconter son trouble de l’époque, le dilemme où il se trouvait, les contradictions à résoudre.

Pour ce roman, Éric Faye s’est inspiré de la vie de Rosemary Brown, médium britannique qui prétendait communiquer avec des compositeurs décédés.

Comme je l’ai déjà dit, je ne suis pas adepte de sciences occultes mais je me suis laissée entrainer sans difficulté dans cette histoire surnaturelle. C’est la magie de la lecture ! Et je trouve qu’Éric Faye est très doué pour nous emmener loin de nos habitudes, en douceur et sans sensationnalisme. 

N’hésitez pas, laissez-vous surprendre !
 

jeudi 3 décembre 2020

Encre sympathique

Encre Sympathique - Patrick Modiano

Gallimard (2019) 

C'est un dossier qu'il retrouve par hasard qui lui remet en mémoire une enquête que lui confia le patron de l'agence Hutte. À la demande d'un certain Brainos, il devait rechercher la trace de Noëlle Lefebvre, disparue  soudainement. Seuls indices, une adresse dans le 15ème arrondissement et une carte au nom de la jeune femme, avec sa photo, permettant de retirer son courrier au guichet de la poste restante rue de la Convention. Premières instructions, interroger la concierge de l'immeuble puis passer au bureau de poste, aller s'installer dans un café, s'enquérir auprès du barman s'il avait vu Noëlle Lefebvre récemment et attendre.

 

 

Comme souvent dans les romans de Patrick Modiano, c'est un événement mineur qui sert de point de départ à l'intrigue, un nom, une adresse, une photo. À partir de presque rien, le narrateur plonge dans sa mémoire, ramène à la surface des rencontres avec des personnages qui vont lui fournir par bribes leurs propres souvenirs, chacun amenant sa pierre à l'ouvrage qui se construit au fil du roman.

 

Ici, le narrateur s'appelle Jean Eyben, il a travaillé pour Hutte pendant quelques mois puis à quitté l'agence en emmenant le dossier bleu de l'affaire Noëlle Lefebvre. Trente ans plus tard, en retrouvant le dossier, il se remémore  les quelques moments de sa vie où il a tenté d'en savoir plus sur cette jeune femme disparue, occasions de nous promener à ses côtés dans des décors disparus de Paris, mais aussi dans des souvenirs d'adolescence près du lac d'Annecy. Finalement, un voyage à Rome apportera une perspective nouvelle à son histoire avec Noëlle Lefebvre.

 

La lecture des romans de Patrick Modiano provoque chez moi toujours le même plaisir, inexplicable mais bien réel. Moi qui recherche pourtant dans mes lectures l'occasion d'apprendre quelque chose, sur une époque, sur un secteur d'activité, sur un phénomène de société, sur une culture ou sur l'art, je dois reconnaître que ce n'est pas ce que je trouve chez Modiano. Avec lui, c'est l'émotion qui surgit, la nostalgie de lieux que je n'ai pourtant pas connus, c'est la magie des noms de personnages  qui enclenchent le déroulé des souvenirs du narrateur. Je suis embarquée à chaque fois.

 

J'ai noté cependant quelque chose de nouveau dans ce roman. L'écrivain m'est apparu furtivement sous le narrateur, à quelques reprises, et je ne me souviens pas de cela dans ses autres romans. 

 

Je m'explique : à la page 14, Modiano écrit :

J'ai sorti de ma poche la carte que m'avait confiée Hutte. Aujourd'hui, un siècle plus tard, je me suis arrêté d'écrire un instant à la page 14 du bloc Clairefontaine pour regarder encore cette carte qui fait partie du "dossier".

 

Plus loin, page 101 :

Cette recherche risque de donner l'impression que j'y ai consacré beaucoup de temps - déjà cent pages -, mais ce n'est pas exact.

 

Et même page 63, il nous livre quelques réflexions sur ses recherches sur Internet, ancrant ainsi résolument son travail dans notre époque :

Aujourd'hui, j'entame la soixante-troisième page de ce livre en me disant que l'Internet ne m'est d'aucun secours. Sur celui-ci, pas de trace de Gérard Mourade ni de Roger Behaviour. Selon le navigateur, on compterait quelques Noëlle Lefebvre en France, mais aucune ne correspond à celle qui recevait des lettres à la poste restante.

Tant mieux, car il n'y aurait plus matière à écrire un livre. Il suffirait de recopier des phrases qui apparaissent sur un écran, sans le moindre effort d'imagination.

 

Modiano s'est-il déjà ainsi découvert dans ses précédents romans ? Je ne me rappelle pas l'avoir perçu et j'ai été surprise par ce que j'ai ressenti comme un lâcher-prise de l'auteur, comme un abandon. Rare sensation !


vendredi 27 novembre 2020

Pense à demain

Pense à demain - Anne-Marie Garat

Actes Sud (2010)
 

15 août 1963. À Paris, Christine Lewenthal, la fille de Camille et de Simon, profite de sa solitude en ce jour férié, dans le petit appartement de la rue Buffon que lui a donné sa mère. 

Au Mesnil, à la ferme des Armand, Antoine Donné assiste au repas familial traditionnel pour lequel il a abrégé ses vacances. Il n’aspire qu’à rejoindre son appartement dans les cités de Nanterre, il ne se sent plus à sa place parmi les siens. Sur le chemin du retour, le passage est obstrué par un véhicule inconnu, stationné près de l’ancienne maison des maîtres, la demeure des Bertin-Galay, abandonnée depuis longtemps. 

Il fait ainsi la connaissance d’Alex Jamais, jeune historien à la recherche d’information sur la famille Galay, et sur Pierre Galay en particulier. En vidant l’appartement de son grand-père, Maximilien Jamais, Alex a trouvé des documents et de très vieux films, très fragiles. Le peu qu’il a réussi à en voir lui a montré des scènes d’horreur et donné la certitude qu’il détient une preuve importante d’un massacre dû à des substances chimiques. Antoine, qui n’a aucun contact avec les Galay suggère à Alex de venir le samedi suivant au village car Valentine Guillemot, la benjamine d’une branche connexe de la famille Galay, se marie. Antoine, qui est projectionniste, propose aussi à Alex de lui faire rencontrer une spécialiste de la Cinémathèque pour tenter d’exploiter les films qu’il détient. 

Le jour de la cérémonie, les deux jeunes gens se mêlent aux invités sur le parvis de l’église, grâce au talent de socialisation d’Alex et aux relations d’enfance d’Antoine avec un des convives, celui qu’on appelait Petit et qui est devenu un grand acteur de théâtre, Louis Personne. Ils font aussi la connaissance de Christine et de William, son cousin, jeune pianiste virtuose. Un drame survient au cours de la soirée et l’expérience vécue en commun, même si elle ne les concerne pas, commence à souder les relations entre les jeunes gens. Valentine, vite échappée de son mariage malheureux, et Leni, une jeune allemande débarquée à Paris, vont rapidement s’intégrer au nouveau groupe d’amis.
 

Dans ce troisième et dernier tome, c’est une nouvelle génération qui tient la vedette : Christine Lewenthal et son cousin William Galay, Antoine Donné, Alex Jamais, Leni Zeisser et Valentine Guillemot. Des jeunes gens bien de leur temps, aux prises avec les difficultés de leur époque.  Mais le hasard des trouvailles et des rencontres va leur faire découvrir des évènements auxquels ont été mêlés leurs grands-parents et leurs parents, des morceaux d’histoire qu’on leur a cachés et qui étaient restés des énigmes pour le lecteur des précédents tomes.


J’ai beaucoup aimé ce roman, plus encore que le précédent. Peut-être parce qu’il se déroule à une époque que j’ai vécue, bien qu’étant encore enfant. Le quotidien des héros me parle, les lieux où ils vivent aussi. Sans doute, Anne-Marie Garat a-t-elle aussi fréquenté ces endroits et vécu partiellement ces évènements. J’ai senti dans son écriture une implication personnelle plus forte, parfois même une jubilation à raconter les expériences de ses personnages. 

Comme toujours, elle utilise ses héros pour aborder des thèmes variés : La vie politique des débuts de la Vème république grâce à Martin Guillemot qui est le méchant de service dans ce tome ; le cinéma, autant comme divertissement que comme témoignage d’une époque, avec toutes les interrogations qu’il peut soulever. Ainsi, pour Alex, il est très important de savoir qui est celui qui tourne la manivelle de la caméra qui filme des horreurs et quelle y est sa part de responsabilités, son but en filmant. 

Il est aussi question, au travers des jeunes femmes mais pas seulement, de la condition féminine qui évolue fortement dans ces années pré-68, la contraception, l’avortement, l’indépendance financière, l’envie de ne plus se conformer à des modèles traditionnels et la difficulté de ces choix, quel que soit le milieu dont on vient. 

J’ai été très surprise d’apprendre qu’en 1963, il y avait déjà des troubles à l’université de la Sorbonne, des manifestations, des occupations d’amphi, une surpopulation d’étudiants, des problèmes d’affectation dans les filières, des listes d’attente ! 

Antoine, qui vit à Nanterre et qui a connu la prison en tant qu’objecteur de conscience, vit pleinement les conséquences de la guerre d’Algérie, l’entassement des rapatriés dans les bidonvilles et dans les nouvelles cités HLM, les ratonnades pratiquées par des groupes armés issus des mouvances extrêmes.

On prend conscience également des bouleversements qui touchent le monde agricole, des difficultés pour garder les terres face aux projets d’urbanisation, des changements des modes de production, de la scission qui s’installe au sein des familles entre les enfants qui restent à la ferme et ceux qui s’échappent à la ville.

Quelques figures secondaires de l’épisode précédent, comme Étienne Louvain, devenu Melville, et Élise, la libraire, prennent une place plus centrale et agissent comme des passeurs auprès des jeunes héros, les aident à éclaircir les secrets de famille et les épisodes restés dans l’ombre de l’Histoire, brefs ils les accompagnent vers le monde des adultes.

Une énigme parcourt le roman, quelle est cette malédiction qui frappe la famille Guillemot, ciblant successivement ses différentes générations ? La résolution est inattendue mais fait le lien avec le titre du premier roman de la série, Dans la Main du diable 

Je suis enchantée de ces longs mois passés au côté d’Anne-Marie Garat, grâce à son écriture foisonnante, à son habileté à construire une fresque familiale qu’elle poursuit dans un long épilogue jusqu’en 2010, rapprochant en quelque sorte tous ces personnages de notre histoire personnelle.
Commencée juste après le premier confinement, cette trilogie a mobilisé mon esprit de manière favorable, m'a aidé à m'échapper d'un quotidien bien banal et restera certainement un moment fort et agréable de 2020.

samedi 31 octobre 2020

Elle a menti pour les ailes

Elle a menti pour les ailes – Francesca Serra

Éditions Anne Carrière (2020)
 

Lorsque j’ai découvert ce livre dans la liste des ouvrages proposés par Babelio pour l'opération Masse Critique de la rentrée, je n’ai pas hésité à le choisir. Ce roman venait d’obtenir le prix littéraire du journal Le Monde, alors j’étais très confiante et ravie d’en faire ma première lecture de la rentrée littéraire automne 2020.
 

Malheureusement, je n’ai pas réussi à entrer dans cette histoire. Quand je lis les critiques élogieuses à son propos sur Babelio, je m’aperçois que ce qui a plu à certains et certaines est ce qui m’a rebuté. Qualifié d’inclassable parce qu’il est à la fois un thriller et une chronique adolescente, c’est cette ambiguïté qui m’a agacée, j’ai eu l’impression que l’auteure n’arrivait pas à décider à qui elle s’adressait.
 

Je me rends compte que j’ai manqué de patience pour suivre les démêlés de ces adolescents, dont les échanges sur les réseaux sociaux sont trop détaillés à mon goût. Même si le sujet du harcèlement m’intéresse fortement, il est ici beaucoup trop dilué et je n’ai pas réussi à mettre mon agacement de côté pour savoir ce qui était arrivé à Garance, dont on apprend très vite la disparition. Si c’était un moyen d’attiser la curiosité du lecteur, avec moi ça n’a malheureusement pas fonctionné. Dommage, je n’aime pas abandonner un livre en cours de route mais là, j’ai déclaré forfait à la page 177. Un seul regret, ne pas savoir ce que veut dire le titre, bien énigmatique, du roman.
 

Merci à Babelio et aux éditions Anne Carrière pour l’envoi gracieux de ce livre.

lundi 26 octobre 2020

Les brumes de l'apparence

 

Les brumes de l’apparence – Frédérique Deghelt

Actes Sud (2014)
 

Gabrielle, parisienne à l’approche de la quarantaine, directrice d’une agence d’évènementiel, mariée à un chirurgien esthétique et mère d’un adolescent en terminale, est contactée par un notaire de province car elle a hérité d’un terrain et d’une maison dont elle ignore tout. Pour elle qui a vécu aux États-Unis, qui se sent citadine jusqu’au bout des ongles, se rendre dans un trou perdu en pleine campagne pour signer des papiers est complètement exotique et inattendu. Chez le notaire, elle découvre qu’il s’agit en fait d’une masure délabrée, abandonnée en pleine forêt. Elle fait la connaissance de sa tante, Francesca, dont elle ignorait l’existence et qui vit toujours dans le village. C’est une vieille femme, bienveillante et bizarre, qui a rencontré Gabrielle quand elle était enfant.
L’agent immobilier avec lequel elle a pris contact, semble sceptique sur la possibilité de vendre rapidement la forêt des Brumes. Chez l’épicière du village, Gabrielle apprend que l’endroit a mauvaise réputation dans la région, les locaux l’ont surnommé la terre des Sorcières parce qu’elle appartenait à une famille de guérisseurs. La mère de Francesca barrait le feu et soulageait les maux de ses patients par imposition des mains. La tante Francesca, elle, prédisait l’avenir et soignait par les plantes.
Contrainte de dormir sur place dans la masure, Gabrielle passe une nuit étrange :  plongée dans des sensations inhabituelles, elle fait un rêve très bizarre, au cours duquel elle se retrouve sur les lieux d’un accident de la route et porte assistance aux blessés. Le lendemain, sur la route du retour, confrontée dans la réalité à la même situation que dans son rêve, Gabrielle prend conscience de ses pouvoirs de médium, lorsqu’elle aide les mourants dans leurs derniers instants et lorsqu’elle calme les douleurs des blessés. Revenue à Paris, très troublée par ce qu’elle a vécu, elle se demande à qui de son entourage elle va pouvoir parler de ce qui lui est arrivé.

 

Je ne suis pas du tout adepte de sciences occultes et pourtant, j’ai beaucoup aimé ce livre. L’auteur introduit petit à petit des phénomènes mystérieux auxquels est confrontée Gabrielle, une femme très moderne et très cartésienne. Lorsque des évènements bizarres se produisent, elle ne peut faire autrement que d’observer ce qui se passe, d’accepter ses sensations et de suivre son instinct. Elle est consciente de l’anormalité de ce qui lui arrive mais sait que ça lui arrive réellement. Elle réalise alors que toute sa vie est basée sur une certaine superficialité et qu’elle ne peut même pas partager ce qu’elle a découvert avec la plupart de ses proches, en particulier son mari. 

C’est cet aspect du roman qui m’a le plus intéressée. J’ai lu sans chercher à les juger les situations paranormales qui sont racontées, sans me demander si c’était crédible ou pas, sans vouloir entrer dans un débat. La plume de Frédérique Deghelt est très agréable, le personnage de Gabrielle est attachant, ses interrogations à l’aube de la quarantaine sont légitimes, c’est juste la cause de sa remise en question qui est inhabituelle mais il faut se laisser emporter par la narration et laisser ses préjugés de côté. C’est ce que j’ai fait et je ne le regrette pas !

Extrait page 165 :

(…) Comment raconter à mes proches que ma tante m’a clairement parlé depuis sa mort, ou que son parfum de jasmin se manifeste régulièrement à bon escient ? Comme il m’est tout aussi impossible d’oublier que j’ai accompagné des gens juste après leur accident, que j’ai senti des fluides, des courants d’air chaud et froid, des présences qui se tenaient autour de moi, avec une sensation de plénitude extraordinaire, dans un lieu où le spectacle que j’avais sous les yeux aurait dû m’inciter à pleurer, à fuir ou à tomber dans les pommes.

Une interview de l'auteure à propos de ce livre.

jeudi 1 octobre 2020

L'enfant des ténébres

 

L'enfant des ténèbres - Anne-Marie Garat

Actes Sud (2008)

Ce deuxième tome de la trilogie d’Anne-Marie Garat, commencée avec Dans la main du diable, nous emmène en septembre 1933, presque vingt ans après que nous avons laissé Gabrielle et Millie en route vers les États-Unis. Je m’attendais à retrouver les personnages du premier roman, à apprendre d’emblée ce qu’ils étaient devenus pendant le conflit de 14-18 et dans l’après-guerre.  J’ai donc été assez désarçonnée par le début de ce roman. 

Certes, on y retrouve des figures connues mais elles n’avaient que des rôles secondaires dans le premier tome. Mais après tout, n’était-ce pas ce qui m’y avait plu, ce talent de l’auteure pour donner leur place aux personnages secondaires dans l'histoire, pour les faire exister au côté des héros et des héroïnes. J’avais d’ailleurs choisi un extrait qui se présentait presque comme un manifeste du rôle secondaire.
 

Dès les premières pages, apparaissent donc Élise, que l’on appelait Sassette au Mesnil, Simon Lewenthal le directeur des usines B&G, Pauline la petite-fille des Victor, Camille, la petite Millie devenue adulte, tout juste revenue incognito des États-Unis. Mais il n’est question que de ce qui les préoccupe en cette année 1933. Il faudra patienter avant de se raccorder aux évènements d’avant-guerre, avant de retrouver Gabrielle et Pierre, de démêler ce qui leur est arrivé parce que ce n’est plus le sujet d’Anne-Marie Garat dans ce roman.


Dans la main du diable nous faisait percevoir l’arrivée de la première guerre mondiale. Ici c’est à la montée du nazisme que nous assistons, aux prémices des bouleversements qui vont affecter l'Europe, que certains ne perçoivent pas mais que d’autres, attentifs et informés, voient approcher et auxquels ils se préparent.
 

Extrait page 367 :

[…] On se réveille un matin, son journal quotidien disparu. Au travail, un collègue manque, et dans la rue des boutiques se ferment. Un autre jour, on trouve la liste affichée du personnel prohibé ; on regarde l’appariteur de la faculté la piquer au tableau. Le médecin de famille n’a plus le droit de vous soigner, n’a plus le droit de prendre l’autobus, d’écouter la radio, de sortir le soir ; le lendemain, la crémière vous reproche, à mots à peine couverts, de ne pas avoir levé le bras au passage d’un camion de SA dans la rue, et dans le square les enfants, deux par deux, accompagnés de leur instituteur, chantent en chœur la mort des juifs, de leur voix cristalline. Il aurait fallu un singulier aveuglement pour ne pas recouper les informations fragmentaires mais convergentes : de l’autre côté du Rhin avait lieu une révolution inédite et criminelle, Pierre et elle en étaient effarés. À leur arrivée en France, ils étaient encore mal informés, mais le séjour à Löchen, cette année assombri, la lecture de la presse, les bruits qui couraient les avaient vite dessillés, et cela revenait de loin, l’angoisse diffuse d’un monde basculant dans la folie, son horizon de colère, l’étrange lumière de soufre qui irradie de quelque incendie lointain, tout l’escadron cabré de haine amassant ses troupeaux de nuages livides, qu’une tornade souffle et répand d’un seul instant dans la totalité du ciel. On se réveille un matin dans le bruit du tocsin, les cloches sonnent à toute volée, il est trop tard, trop tard… […]

Comme dans le premier épisode, c’est un roman multiple que propose Anne-Marie Garat : espionnage, Histoire, sociologie, thriller, roman d’amour, roman d’aventure, tous ces aspects se succèdent et s’entremêlent sur près de 650 pages, rythmés comme dans un feuilleton. Encore un pavé où l’on se perd, où l’on est porté par le style inimitable de l’auteure. Toujours ces longues descriptions, ces digressions jamais inutiles car, même si on ne comprend pas toujours leur raison au moment où on les lit, leur signification apparait plus tard. D’ailleurs, ce roman à peine terminé, je l’ai recommencé pour remettre d’aplomb dans ma tête tous ces fils narratifs qui tissent une histoire complexe et passionnante. 

Et puis, je voulais tenter d'identifier cet enfant des ténèbres, que j'ai cru, plusieurs fois, trouver dans ces pages. L'auteure, elle-même, le désigne, une fois. Mais, pour moi, cet enfant est multiple dans cette histoire, presque universel mais il reste encore une énigme, que peut-être une troisième lecture permettrait de sortir du roman. C'est dire combien ce livre recèle de richesse et de mystère !
 

Maintenant, j’ai hâte de plonger dans le troisième tome, Pense à demain, 720 pages chez Actes Sud. Mais je vais attendre quelques semaines, choisir entre-temps des lectures d’un abord plus facile, pour me reposer un peu, pour laisser décanter mes impressions avant la prochaine étape !

mardi 4 août 2020

Corentine

Corentine – Roselyne Bachelot

Plon (2019)
Lu dans l’édition Pocket (2020)


Lorsque j’ai sélectionné ce livre dans la liste proposée par Babelio pour l’opération Masse Critique, j’étais loin de me douter que lorsque j’en commencerais la lecture, son auteure serait devenue ministre de la Culture ! Nomination que j’ai d’ailleurs vite oubliée, tant l’univers où nous emmène ce livre est dépaysant.

En 1919, une jeune veuve de guerre, bien mise, en tailleur et voilette, descend à Gourin du train en provenance de Paris. Elle est accompagnée de sa fille, a rendez-vous chez le notaire pour finaliser l’acquisition d’une maison cossue où elle a l’intention de s’installer et d’ouvrir une boutique de confection. Une fois les formalités effectuées, la jeune femme, Corentine, rend visite à sa mère, Marie-Louise, dans la misérable ferme où elle est née à la fin du XIXème siècle, une masure de quarante mètres carrés, où vivait la famille entière. Sept enfants, un père et une mère journaliers, les ainées qui s’occupent des petits, seuls les garçons peuvent aller à l’école, on ne mange pas souvent à sa faim. Corentine y a vécu jusqu’à l’âge de sept ans, puis a été « vendue » par ses parents comme bonne à un marchand de chevaux de Gourin. Lorsque son père a voulu la reprendre car le maire du village lui a reproché d’avoir placé sa fille avant l’âge réglementaire de dix ans, Corentine a refusé de le suivre, car au moins, là, elle mange à sa faim, même si les journées de travail sont épuisantes. Plus tard, à douze ans, Corentine trouve une place de bonne à Paris, chez un docteur. Là, pendant trois ans, elle renoue avec la faim et des conditions de vie encore difficiles, face à une patronne radine et malveillante. Puis, elle est embauchée chez une vicomtesse, dans un hôtel particulier de la rue du Bac. Elle a une chambre rien que pour elle, les repas sont abondants, elle a sa place dans la hiérarchie des domestiques d’une grande maison mais les dangers d’abus divers y sont nombreux. Néanmoins, Corentine parviendra à apprendre à lire et à écrire et à s’élever dans l’échelle sociale.

Roselyne Bachelot l’écrit dans l’avant-propos : cette histoire est presque un roman. Tout y est vrai, reconstitué à partir des souvenirs de sa grand-mère, des témoignages de proches, des lectures qui lui ont permis de replacer Corentine dans les différents environnements où elle a tracé son chemin de vie.

Ce que j’ai trouvé le plus marquant, ce sont les conditions de vie dans la ferme, la promiscuité, la saleté, les cochons qui vivent dans la maison ! On imagine l’odeur pestilentielle qui devait y régner ! Et la faim ! D’après Roselyne Bachelot, c’est ce qui obnubilera sa grand-mère toute sa vie, même si par la suite, elle vit dans de meilleures conditions. Mais on comprend que cette faim, alliée à une intelligence et une force de caractère remarquables ont donné à la petite paysanne la volonté de sortir de sa misérable condition et de ne pas se cantonner à l’avenir de domestique qui semblait tracé pour elle.

Et puis, je dois dire que j’ai trouvé aussi dans le récit de cette enfance morbihannaise un écho à ce que me racontait mon grand-père, né en 1907, donc une vingtaine d’années plus tard que l’héroïne, dans un village au fin fond du Morbihan. Lui, c’est son engagement dans la Marine qui lui permettra de sortir de sa campagne, de s’éduquer et de voir du pays. J’ai souvent senti dans ses propos la fierté et le soulagement d’avoir échappé à une vie de misère. La vie de Corentine n’est finalement pas si loin de mon histoire familiale.

tous les livres sur Babelio.com