dimanche 22 décembre 2019

Éclipses japonaises

Éclipses japonaises – Éric Faye

Seuil (2016)

À la fin des années 70 sur la côte japonaise, de nombreuses disparitions sont signalées, des hommes et femmes de tous milieux, de tous âges. Aucune trace, aucun indice qui permettrait de faire le lien entre eux. Ils se sont comme évaporés, au Japon on les qualifie de « cachés par les dieux ». Parmi eux, une collégienne qui rentrait dans la nuit de son cours de badminton, une jeune infirmière et sa mère qui ont fait un détour pour aller acheter une glace, un jeune archéologue qui allait poster sa thèse.
En 1987, un avion de la Korean Air explose en plein vol à cause d’une bombe laissée dans un coffre de la cabine par deux individus descendus à l’escale de Berlin. Appréhendés par la police, l’un d’eux a réussi à avaler sa capsule de cyanure mais l’autre, une jeune femme, est vivante. Elle affirme être japonaise, s’exprime parfaitement en japonais mais son passeport est faux. L’enquête va prouver qu’elle est une espionne au service de la Corée du Nord, parfaitement entrainée pour endosser sa fausse identité.


Quel est le lien entre cette jeune terroriste et les disparus japonais ? C’est ce qu’on découvre au fur et à mesure dans ce roman d’Éric Faye lorsqu’il déroule les existences de ses différents personnages, en Corée du Nord puisque c’est là qu’ils ont été emmenés. Ils y côtoieront d’autres enlevés originaires d’Europe et aussi des américains dont un GI, disparu en 1966 à la frontière des deux Corées. Tous, d’où qu’ils viennent ont du mal à comprendre la raison de leur présence. Les tâches qui leur sont demandées leur paraissent bien futiles, pour justifier leur enlèvement ou leur maintien dans le pays. En raison de cette incompréhension, beaucoup gardent espoir de revoir un jour leur patrie et leur famille. Grâce à la perspicacité d’un fonctionnaire japonais, certains réaliseront leur rêve.

Les évènements racontés dans ce roman reposent sur des faits réels et c’est tout le talent d’Éric Faye d’en faire un sujet de fiction délicat et intimiste dans la façon dont il décrit ce que vivent Naoko, Setsuko, Shigeru, Jim Selkirk l’américain et même Sae-jin l’espionne. Les héros de ce livre sont confrontés à des situations dramatiques mais l’auteur reste dans une grande retenue pour relater leurs réactions et leurs émotions. Grâce à ce choix, le lecteur perçoit parfaitement la chape de plomb qui pèse sur les individus en Corée du Nord, l’isolement où sont maintenus les habitants, les fausses informations qui sont diffusées à propos des autres pays, en particulier le Japon et le voisin du sud.

Page 62
Une fois, Naoko-Hyo-sonn pleure plus que d'habitude. C'est son anniversaire. Penser à eux, à ce moment-là, est encore plus douloureux que la veille et que le lendemain. Eux pensant à elle. La tiennent-ils pour morte ? Cette idée lui est insupportable. Elle se ronge les ongles. De sa chambre, elle regarde longuement en direction de l'est, comme s'il allait en surgir un grand oiseau chargé de la prendre dans ses serres. Il arrive qu'un V de migrateurs file en direction du sud-est. Vers le Japon. Elle pense au petit Suédois qui voyageait agrippé au cou d'une oie, dans un livre.

Page 137
Je n’ai à lire et relire que ma thèse. Depuis qu’on m’a arraché au Japon, je la chéris, je la jardine. Elle est le seul lien tangible avec mon passé. Les caractères que j’avais tracés ne me sont ici d’aucune utilité, et pourtant je ne peux les détruire. Ce texte est ce que j’ai fait de moi. À force de le feuilleter, j’y ai apporté des nuances, je l’ai amendé. J’ai explicité ce qui demeurait imprécis. Je pense à Proust, dont l’œuvre a aidé certains prisonniers des camps. À Bergotte, aussi. Chaque retouche apportée à mon manuscrit est comme « un petit pan de mur jaune » et certains soirs, je me dis que cette détention, si elle vient à connaitre une fin, aura eu quelque chose de bon. Si je parviens à retraverser un jour la mer avec mon manuscrit, nous reviendrons plus aboutis, lui et moi.

Je n’avais pas repéré ce livre à sa sortie, je ne crois pas même en avoir entendu parler. Pourtant, quel beau roman ! J’avais été séduite par les romans d’Éric Faye que j’ai déjà lus (Nagasaki - Il faut tenter de vivre), aussi je n’ai pas hésité lorsque j'ai trouvé celui-ci en tête de rayon à la médiathèque. Bien m’en a pris, c’est une histoire magnifique et traitée de façon sensible, à propos de faits réels dont je n’avais aucune idée. À découvrir sans hésitation !

Pour vous appâter, le début est à lire ici, sur le site des éditions du Seuil, où l'auteur présente également son livre dans une courte vidéo.

lundi 16 décembre 2019

Munkey Diaries

Munkey Diaries - Jane Birkin

Journal, 1957-1982
Fayard (2018)


Il y a bien longtemps que l’on sait que Jane Birkin n’est pas que cette grande perche anglaise, fofolle et fantasque, telle qu’elle apparaissait à la télévision dans les années soixante-dix, avec son panier en osier, son accent à couper au couteau et ses mines charmantes et faussement ingénues. Longtemps que les épreuves de la vie ont laissé entrevoir une femme plus profonde, plus complexe, une mère aimante et courageuse, une muse avec une cervelle et une sensibilité extrême.

Dans ce livre composé d’extraits de son journal intime de 1957 à 1982 et dans les commentaires qu’elle en fait, on découvre des aspects privés de sa vie, ceux qu’elle a choisi de publier : sa famille, son enfance, son adolescence et ses débuts au théâtre et au cinéma.
On revisite aussi ce que l'on croyait savoir d'elle, son mariage avec John Barry, la naissance de Kate, la séparation, son arrivée en France et la rencontre avec Serge Gainsbourg, leur vie commune, les enfants, les films et les chansons. Mais là, c'est elle qui a la parole et ça change tout.

Ce qui m’a frappée, c’est son manque de confiance en elle, le besoin d’amour qui la pousse vers des êtres parfois incapables de répondre à ses attentes.  Elle est souvent en pleine insécurité et fait toujours face, elle assume ses choix.

Aussi bien dans les extraits que dans ses commentaires, j’ai ressenti une force de vie intense, une soif de liberté qui est parfois bridée par les circonstances. On se doutait que sa vie avec Serge Gainsbourg n’avait pas dû être toujours simple, le livre le confirme. Mais j’ai été surprise, par exemple, de découvrir qu’elle ne se sentait pas vraiment chez elle dans la grande maison de la rue de Verneuil et qu’elle peinait à y avoir un endroit rien que pour elle.

J’ai été aussi frappée par sa grande culpabilité lorsqu’elle doit faire le choix de quitter Gainsbourg pour Jacques Doillon, on sent le dilemme où elle se trouve et la douleur qu’elle éprouve à l’idée de faire du mal à celui pour lequel elle dit toujours sa tendresse. Elle décrit très bien son soulagement qu’ils aient pu continuer leur collaboration artistique.

D’autres belles pages dans ce livre lorsqu’elle évoque ses filles, cela ne surprend pas, Jane Birkin a su, à mon avis, figurer un nouveau modèle de mère moderne, loin des images traditionnelles.
Voici ce qu’elle écrit dans son journal à sa fille Kate, le jour de ses 13 ans :
(…)Ma pauvre petite fille que j’aime, j’espère que je t’ai dit des choses rassurantes, que personne ne s’éloigne s’il n’en a pas envie, de ne pas troubler sa tête avec les responsabilités, de regarder Isabelle, 20 ans et gaie et jeune et toujours sans responsabilités, que personne ne change dans la nuit, demain ne sera pas différent d’aujourd’hui, chaque âge est un âge beau et nouveau, et de ne pas avoir peur, de me pardonner si parfois je n’étais pas non plus une mère parfaite, que pour moi aussi c’est une première fois et qu’elle pourrait se serrer contre moi quand elle voudrait, que je l’aime. Je l’ai bercée dans mes bras comme un bébé, elle qui s’est jetée dedans comme un oiseau effrayé et ma tendre Kate s’est endormie doucement comme quand elle avait un an. Voici comme rien ne change, les pauvres enfants ne changent pas. Peut-être par pudeur, nous, on change par crainte de les choquer, par respect de cet enfant qui devient jeune fille et on se trompe, elles ont autant besoin de nous qu’avant, mais elles aussi, par pudeur, n’approchent plus des bras qui pourtant de demandent que ça. (…) (page 318 - 8 avril 1980)

Un beau témoignage, tantôt pudique, tantôt impudique, qui met en évidence que derrière un mode de vie complètement éloigné du nôtre banal et anonyme, se vivent aussi des sentiments, des émotions semblables aux nôtres, dont on perçoit l’universalité.

Le deuxième tome du journal de Jane Bikin est paru, Post-scriptum, il couvre les années 1982 à 2013. Je sais qu’il est déjà à la médiathèque, je le lirai prochainement, j’ai déjà hâte !

Le joli billet de Books, moods and more sur ce livre.

jeudi 12 décembre 2019

Reflets des jours mauves

Reflets des jours mauves - Gérald Tenenbaum

Éditions Héloïse d'Ormesson (2019)

Le professeur Lazare vient d’être félicité par ses pairs, par le président de l’université Paris-Diderot, par le maire d’arrondissement, à l’occasion d’une cérémonie en son honneur. Chef de service à la Pitié-Salpêtrière, chercheur renommé dans le domaine de la génétique, auteur d’avancées majeures dans la cartographie du génome, il goûte peu les compliments. Alors qu’il a réussi à s’isoler dans un coin de la salle, prétextant la fatigue et l’excès d’émotion, il est abordé par un jeune homme, Éthan, qui prétend être envoyé par un journal, le Lancet. Lazare tente de le déstabiliser en faisant dériver la conversation vers l’originalité d’un arbre visible de la baie vitrée près de laquelle il est installé, puis vers l’observation d’un corbeau perché sur une de ses branches. Cela ne perturbe pas le jeune journaliste, qui ne cherche pas à orienter le dialogue pour en tirer un bon papier, mais qui laisse Lazare mener l’échange vers où il le souhaite. Plus tard, réfugiés au sous-sol d’un bar de nuit, ils acceptent dans leur tête à tête les quelques clients de l’endroit, tous attentifs aux confidences de Lazare, qui a décidé cette nuit-là de raconter un épisode où ses vies professionnelle et privée se sont entremêlées et où le choix qu’il a privilégié lui a fait perdre la femme qu’il aimait.

C’est un livre court, moins de 200 pages, et pourtant, quelle richesse ! Il me semble que l'on peut le lire et le relire plusieurs fois, en s'attachant à chaque fois à un thème particulier et que l'on perçoit l'histoire d'une façon différente. J'ai été très intéressée par le côté scientifique du roman, les avancées de la génétique, la possibilité de lire dans les gênes le parcours probable d’un individu, de connaitre ses faiblesses, de savoir prédire le terme de son existence. Placé devant un savoir qui devient terrifiant lorsqu’il concerne un être aimé, Lazare a choisi de se taire. On comprend parfaitement son dilemme. À l’aube de la retraite, il en mesure les conséquences et alors qu’il est couvert d’honneurs, il éprouve le besoin de ternir son image et de dévoiler sa lâcheté passée. 

Le thème de la vie et de la mort est au cœur de ce roman, pilier des recherches de Lazare et des interrogations de Rachel. Il est aussi central dans la vie de certains personnages secondaires, une chercheuse qui en Argentine est aux côtés des Grands-mères de la place de Mai ; l’autre, une amie de Rachel, est une rescapée des massacres rwandais.

La présentation des recherches et des découvertes de Lazare est passionnante, j'ai aimé découvrir la façon dont il progresse dans ses hypothèses, les relations avec les autres chercheurs, les stratégies qu’il faut mettre en place pour obtenir des crédits et des autorisations

Le personnage de Rachel est très émouvant et reste énigmatique. La jeune photographe lumineuse au regard améthyste est seule au monde, elle cherche dans son intégration au programme de recherche de Lazare un moyen de découvrir ses origines et de savoir qui est son père.

J'ai apprécié que l'auteur laisse une partie de l'histoire dans l'ombre. Grâce à quelques indices glissés furtivement au cours de la narration, le lecteur comble lui-même les ellipses et comprend qui est Ethan, ce qu’a pu être sa vie et ce que représente sa rencontre avec le vieux professeur. Qu'en attend-il vraiment ? Libre à chacun de laisser son imagination lui souffler la suite des évènements.

J’ai bien aimé aussi parcourir la ville de Rennes où j’ai terminé mes études il y a quarante ans, redécouvrir au fil des pages les noms des rues et des quartiers que je connaissais, à une époque où il n’y avait pas encore de métro et que la gare n’avait pas été refaite.

Un très beau roman à découvrir sans hésitation et à faire connaître. Merci à Gérald Tenenbaum de m'avoir donné l'occasion de le lire.

"La connaissance est un présent d’une infinie cruauté quand elle ne permet pas d’agir."
Pour lire le premier chapitre, c'est ici.

L'article de Michèle Bigot apporte un éclairage très intéressant sur les différents aspects de ce roman, et en particulier sur le thème de la Kabbale, peu familier en ce qui me concerne.

D'autres avis plus que favorables chez L'or des livres, En passant par Ma Lorraine et La Constellation Livresque de Cassiopée.

lundi 25 novembre 2019

La disparue de Porzanec

La disparue de Porzanec – Hervé Huguen

Éditions Palémon (2019)

Victor Kerzatry est retrouvé mort, deux balles dans le thorax, dans sa garçonnière de Pont-Labbé. Aucune trace de la femme qu’il avait manifestement reçue chez lui avant d’être abattu. Cet antiquaire de Quimper était l’époux d’Élisa Kerzatry, fraîchement élue députée du Finistère, qui fermait les yeux sur les infidélités de son mari. Au commissaire Baron, chargé de l’enquête, elle peut seulement indiquer que la dernière conquête de son mari s’appelait Alix. À l’heure où Victor a été tué, elle était seule chez elle, alibi assez léger. La police découvre rapidement l’identité de la maîtresse de Victor, elle est mariée, elle travaille aux archives départementales où elle n’est pas apparue depuis deux jours, sans que personne ne sache où elle est. Son mari revient d’un déplacement professionnel à Cherbourg, il n’a donc pas connaissance de la disparition de sa femme. Quand il l’apprend, il ne semble pas inquiet, certain que sa femme l’a tout simplement quitté et déjà prêt au divorce. Assez vite, la police découvre qu’il n’a pas dit toute la vérité sur son voyage. Voilà donc deux suspects assez évidents, la femme du mort et le mari de sa maîtresse. Mais bien sûr, il ne faut pas se fier aux évidences et le commissaire Baron va avoir fort à faire pour dénouer les fils de cette intrigue.

Roman policier régional très ancré dans l’actualité puisqu’il se déroule à l’automne 2018, dans les premières semaines de la crise des Gilets Jaunes. Lors de ses déplacements à Pont-Labbé, Quimper et Briec, le commissaire croise les protestataires sur les ronds-points. Elisa Kerzatry doit rencontrer leurs représentants lors d’une réunion publique.
Un peu comme dans les romans de la suédoise Viveca Sten, le lecteur suit de près le déroulement de l’enquête, les différentes pistes qui se succèdent, les voies sans issue et les retournements de situation.  Et je me rends compte que j’aime beaucoup cela dans les intrigues policières, suivre pas à pas le raisonnement de l’enquêteur, explorer les éventualités, voir tout s’effondrer d’un coup et repartir vers autre chose. Sans divulguer la solution de l'énigme, je peux dire qu’elle est inattendue !

J’ai reçu ce livre dans la cadre de l’opération Masse critique Mauvais genre organisée par Babelio.
Je ne connaissais ni l’auteur, ni la maison d’édition installée à Quimper qui publie principalement des romans policiers situés dans l’Ouest de la France. La disparue de Porzanec est le seizième tome de la série Les enquêtes du commissaire Baron écrite par Hervé Huguen. Un auteur que je continuerai à lire avec plaisir, parce que j'ai bien aimé son style, fluide et précis dans les descriptions. L'intrigue est bien ficelée, crédible et menée avec rythme.

Merci à Babelio et aux éditions Palémon pour l’envoi de ce livre.

tous les livres sur Babelio.com

mercredi 13 novembre 2019

Dans l'ombre du paradis

Dans l’ombre du paradis – Viveca Sten

Albin Michel (2019)
Traduit du suédois par Rémi Cassaigne


L’île de Sandhamn est en émoi : Une immense maison est en construction au sud de l’île, au mépris des règles de l’urbanisme local. Son propriétaire est un riche suédois vivant à Londres, Carsten Jonsson, qui ne craint pas, en effet, de bousculer le droit, certain d’obtenir ce qu’il veut en y mettant le prix. Il s’est déjà mis à dos son plus proche voisin en faisant déborder son ponton sur la propriété de celui-ci. Mais Carsten ne doute pas qu’il arrivera à mettre les habitants de l’île dans sa poche, sa première manœuvre étant de les inviter tous à une pendaison de crémaillère fastueuse. La soirée est un succès mais au petit matin, un incendie détruit complètement un bâtiment annexe de la propriété, où un cadavre calciné est retrouvé. Qui est-ce ? Qui est l’auteur de l’incendie ? Un riverain mécontent ? Ou bien faut-il chercher du côté des relations d’affaires de Carsten, qui a investi de grosses sommes dans une entreprise russe et qui voit ses projets de cotation en bourse remis en question.

Voilà donc une enquête compliquée pour Thomas Andreasson et ses collègues de la police de Nakka, qui oblige Thomas à interrompre ses vacances, une fois de plus. L’identification du cadavre est le plus gros point d’interrogation. La personnalité complexe de Carsten, ses affaires louches en Russie, sa volonté de s’implanter dans l’île sans respecter les usages locaux, sont autant de pistes dans la résolution de l’enquête.

Par rapport aux épisodes précédents de la série de Viveca Sten, la construction du roman est très différente. Si on excepte le faux départ du premier chapitre, il faut dépasser la page 150 pour que se produise l’incendie et que soit découvert le corps calciné. Avant cela, la présentation de Carsten et de sa famille se met doucement en place. L’explication de la situation professionnelle de Carsten m’a semblé très laborieuse, le détail de ses montages financiers et de ses projets m’a presque noyée ! Heureusement, les développements de l’enquête accélèrent enfin le rythme et on retrouverait l’allant habituel des précédents romans, si les interrogations existentielles de Thomas sur la poursuite de sa carrière ne venaient assombrir l’ambiance. J'ai apprécié de retrouver Nora Linde, toujours là pour apporter un peu de légèreté et fournir quand il le faut des renseignements bien utiles au dénouement.

En résumé, un roman différent des précédents, moins agréable à lire au début à cause du temps pris à l’installation de l’intrigue. Ensuite, comme je l’ai dit, une fois que l’enquête commence, on retrouve le ton habituel de la série. Je suis impatiente de lire le prochain épisode qui n’est encore traduit ni en français, ni en anglais (parution prévue en mai 2020), mais dont j’ai pu lire des commentaires sur la version allemande dans Goodreads. Malheureusement, je ne me sens pas prête à lire un roman entier en allemand !

Une remarque en passant à l’intention de l’éditeur : Je m’interroge sur la quatrième de couverture où Carsten est nommé Larsson au lieu de Jonsson et où « Nora Linde n’a d’autre choix que de solliciter son meilleur ami et collaborateur, Thomas Andreasson… ». Est-ce une habitude de faire rédiger la quatrième de couverture par quelqu’un qui n’a manifestement pas lu le livre !

vendredi 1 novembre 2019

Casting sauvage

Casting sauvage - Hubert Haddad

Zulma (2018)

Damya, une jeune danseuse blessée lors des attentats du 13 novembre à Paris, a dû renoncer à sa passion, la danse et au rôle de Galatée qu’elle devait tenir dans un ballet. Après de longs mois d’hospitalisation et de rééducation, Lyle, une amie, lui a proposé une mission à priori impossible : dénicher une centaine de figurants pour un film, La douleur, d’après l’œuvre de Marguerite Duras. Ceux qu’elle doit recruter seront les revenants des camps, à leur arrivée à la gare de l’Est. Les directeurs de casting habituels s’y sont déjà cassé les dents. Mais Lyle connait bien son amie, sa capacité à approcher les gens que la vie n’a pas épargné. Alors Damya ratisse les quartiers de Paris et repère les maigres, les anorexiques, les marginaux, les ravagés, les étudiants qui ne mangent pas à leur faim. Elle profite de cette quête pour tenter de retrouver le jeune homme qu’elle avait rencontré la veille de l’attentat et qui lui avait donné rendez-vous le lendemain au café où elle a été blessée. Elle croit le voir souvent, elle aperçoit sa silhouette au coin d’une rue, furtivement. Qui était-il ?

160 pages seulement et pourtant, quel voyage dans Paris que celui que nous propose Hubert Haddad dans ce beau roman ! Un Paris loin de la ville lumière pour touristes, un Paris où les beaux quartiers n’ont aucun intérêt. Le Paris du roman, c’est celui des gares, celui des quartiers populaires et mal famés, celui où survivent les miséreux, les sans-papiers, les sans-logis. Et pourtant, ce sont eux qui vont accepter ce que leur propose Damya, elle qui trouve une raison de vivre dans ces longues marches à travers la ville, claudicante et légère, qui refuse de s’appesantir sur son destin brisé. C’est aussi le Paris des arts, la danse, la sculpture, le théâtre, que l’on perçoit au fur et à mesure des rencontres que fait Damya.

Une écriture poétique, une prose un peu précieuse parfois, des termes surannés, des tournures inhabituelles, j’ai été assez surprise du style d’Hubert Haddad que je lis pour la première fois. Est-ce courant chez lui ? En tout cas, j’ai beaucoup aimé ce roman, tantôt onirique lorsqu'il évoque les rêves de Damya, tantôt très ancré dans le présent lorsqu'il décrit les camps de Roms de la porte de la Chapelle ou les migrants dans les rues de la capitale.

Page 67
Lyle se fichait bien que Duras, diligente dans une Commission d’attribution du papier et les domaines lénitifs de l’aide à l’édition, eût passivement collaboré à l’origine avant de se déclarer résistante pour avoir distribué des tracts ou torturé un gestapiste, entre autres faits d’armes subsidiaires. Cette complaisance faite de sentimentalité blasée, d’élitisme féroce et d’aveuglement autour des blessures les plus graves la gênait aux entournures sans qu’elle eût son mot à dire et surtout, ne dérogeant elle-même en aucun cas à ses fonction de planificatrice ubiquitaire, ne cessait de la questionner sans qu’elle pût en définir les causes.

Page 92-93
[…] D’expérience ou d’instinct, après quelques rebuffades, Damya laissait à leur destin les relégués et bannis d’eux-mêmes, les désespérés sur la défensive et l’espèce étrange des désirants en combustion infamante. Il suffisait d’un échange de regards. Elle savait distinguer maintenant les solitudes. Paris regorgeait d’exilés que personne n’attendait nulle part. Ils allaient innombrables, hommes et femmes pour tous invisibles, n’espérant rien que la miséricorde des rues. Certains se cachaient si bien au sein des foules que l’antique faucheuse eût pu les y cueillir en toute discrétion. D’autres au contraire les fuyaient, ne pouvant assumer la moindre attention, serait-ce d’un enfant ou d’un chien. Le casting sauvage, elle l’avait appris à ses dépens, était un comble d’artifice. Il s’agissait d’abuser des innocents avec des leurres et quelques sous.
D'autres avis chez Lyvres, Mémo Émoi, Murmures de Kernach et Lettres Express.

mercredi 30 octobre 2019

Les grands cerfs

Les grands cerfs - Claudie Hunzinger

Grasset (2019)

La narratrice, Pamina, vit dans les Vosges, en pleine montagne avec son compagnon, loin de tout, en harmonie avec la nature. Elle sait qu’il y a de nombreux cerfs tapis autour d’eux, elle voit les traces de leur présence, selon les saisons. Mais elle ne les a jamais surpris jusqu’à ce que Léo, un photographe animalier, vienne installer une cabane d’affût à proximité de chez elle. Grâce à lui, elle va apprendre à observer, à reconnaitre les différents individus, elle va tout savoir sur leurs modes de vie, sur la pousse des bois, leur chute inexorable chaque année. Elle va connaître la peur des longues nuits, immobile dans le froid. Et puis elle va découvrir aussi la cruauté des hommes, ceux qui s’intéressent aux cerfs pour mieux les éliminer.



La première fois que j’ai entendu parler de Claudie Hunzinger, c’était grâce à mon amie Annie L., qui avait adoré son livre Bambois, la vie verte, il y a plus de quarante ans ! Une histoire d’amour et de retour à la terre, où déjà l’harmonie avec la nature était un choix sans concession.

Lorsque j’ai entendu l’émission de rentrée de Laure Adler, L’heure bleue du 26 août, j’ai eu la surprise de découvrir que son invitée était Claudie Hunzinger, dont le nouveau livre paraissait aux éditions Grasset en cette rentrée littéraire.
Comme dans Bambois, ici aussi on plonge en pleine nature. J’ai retrouvé avec plaisir le style de Claudie Hunzinger, sa poésie, sa simplicité et parfois son lyrisme. J’ai aimé sa précision au sujet de la vie des cerfs, c’est un vrai documentaire animalier, qui se lit comme un roman, à moins que ce ne soit l’inverse !


Extrait page 86-87 :
Fin février. J’étais à l’affut dans la neige jusqu’aux genoux, raide de froid sous un lainage blanc tailladé d’encoches, à deux pas du clan au loin, couché, de son assemblée d’exégètes. Puis la neige haute a encore une fois tout recouvert. Plus rien ne surnageait. Affamé, le clan commençait à écorcer les fûts des tilleuls, les fûts des châtaigniers, les bosquets des noisetiers. Au réveil, un matin, nous avons découvert que nos bambous de l’étang avaient été broutés. Notre houx, taillé. Le lierre du hangar, rasé. Tout, de notre potager, dont les choux de Russie et les rosiers, liquidé. Ils étaient entrés. Crevasses de leurs sabots. Pastilles noires de fumée répandues ici et là et là. Ils y avaient même passé la nuit, à cinq mètres de nos fenêtres. Je l’ai vu aux couches, ils étaient trois. Quand je l’ai raconté au téléphone à Léo, j’ai entendu dans sa voix un sourire secret : « ses » cerfs avaient passé une belle nuit chez moi. C’est peut-être même la seule fois où j’ai surpris chez Léo un sourire, un sourire invisible.
Ils étaient les maîtres des nuits. Quand j’éteignais la lumière, combien de présences attentives ? Présences, dissimulées le jour dans les ronciers, la nuit déployées dans les prairies.
Le 2 mars, dans le grand pré, mais au loin, j’en ai compté sept qui dormaient en lisière. Un 8-cors à petites fourches et un 10 à l’oreille gauche coupée net. Un 10 irrégulier avec empaumure à droite. Un grand qui portait en 10 régulier. Un autre qui portait en 12. Un autre grand qui semblait avoir un double maître andouiller, ce qu’on appelle aussi un surandouiller, chose rare. Et un peu à l’écart, le vieil Apollon. Aucun n’avait perdu ses bois.
Tous portaient encore.
D'autres avis sur ce livre chez Folavril, Fleur et Lili.

C'était ma première lecture de la rentrée littéraire automne 2019 !