jeudi 21 janvier 2016

La femme à la clé

La femme à la cléVonne van der Meer

Éditions Héloïse d’Ormesson (2013)
Traduit du néerlandais par Isabelle Rosselin

La narratrice est une femme de 59 ans, Nettie. Son mari est mort, ses enfants sont loin. Elle doit retrouver une activité professionnelle car ses économies s’amenuisent. Que faire ? Ce qu’elle aime, ce sont les livres. Ce qu’elle sait faire, c’est la lecture à voix haute. Alors, elle publie cette annonce :
Femme, 59 ans, d’apparence maternelle, hanches larges, voix agréable, vient vous border et vous faire la lecture avant que vous vous endormiez. Discr. Assurée. Intentions sexuelles totalement exclues.
Au bout de quelque temps, les réponses à l’annonce commencent à arriver et Nettie se construit une clientèle.

 
En choisissant cette activité de lectrice du soir, Nettie n'imagine pas l'impact de ces nouveaux rendez-vous sur sa propre vie, l'importance des relations qu'elle va nouer avec ses clients. En s'intéressant à leur personnalité, en choisissant avec soin ce qu'elle va leur lire, en pénétrant dans leur intimité, elle se retrouve mêlée à leurs problèmes au-delà de ce qu'elle souhaitait au départ, au risque de s'impliquer personnellement un peu trop.

C’est le genre de livre qui fait du bien, même s’il ne s’y passe pas des choses exceptionnelles. Ce sont des rencontres, des séquences de vie, des éclaircies dans des existences pas faciles, des occasions de faire surgir des choses cachées, de parler à quelqu’un qui ne juge pas, quelqu’un qui est bienveillant, quelqu’un qui a besoin de donner un sens à sa vie.

Une histoire lumineuse, où les livres ont leur place, et un personnage de femme qui reprend goût à la vie, en aidant les autres, sans mièvrerie, sans artifice. Ce livre m’a fait passer un joli moment.

Extrait page 18 :
Au moment où je commençais à douter de la viabilité de mon projet, j’ai découvert dans un livre le mot Mitschlaffer. Un Mitschlaffer se roule en boule, en échange de quelques kopekcs, au pied du lit d’un insomniaque. Dès que ce dernier a trouvé le sommeil, le Mitschaffler s’en va sur la pointe des pieds pour se rendre à l’adresse suivante. Ce que je propose est une variante d’un métier très ancien. S’il le faut, je peux étayer historiquement le choix de ma profession. Elle était exercée par des Juifs en Russie à l’époque de Dostoïevski. Mon métier n’est donc peut-être pas le plus vieux du monde, mais presque.
Quelques avis chez Lecturissime, MHFBéné Books et Mille Vies en Une.

vendredi 15 janvier 2016

Relire

Relire - Laure Murat
Enquête sur une passion littéraire
Flammarion (2015)

C’est le billet de Keisha qui m'a donné envie de me plonger dans cette enquête.

L’expérience d’un faux souvenir à propos d'une représentation de l’Atys de Lully et sa déception lors de la relecture de Vie et opinions de Tristram Shandy, gentleman de Laurence Sterne ont conduit Laure Murat à s’interroger sur la relecture. Est-ce que relire un livre est à rapprocher de réécouter un disque ou revoir un spectacle ? Que cherche-t-on dans la relecture ? Que relit-on ?

Ses recherches dans la bibliographie existante la laissent insatisfaite, aussi rédige-t-elle un questionnaire et l’envoie-t-elle à 200 « grands lecteurs », écrivains, traducteurs, professeurs, éditeurs. Elle a reçu presque 50% de réponses, par écrit ou de vive voix à l’occasion d’entretiens.

Ce livre se compose de deux grandes parties : la genèse de cette initiative et l’analyse des réponses reçues, dans un premier temps, puis l’auteur rapporte en détail les propos de vingt personnes interrogées. Je dois dire que c’est passionnant de découvrir les pratiques de lecture de gens comme Christine Angot, Agnès Desarthe, Jean Echenoz ou Olivier Rolin, et encore bien d’autres.

Ce qui est formidable dans ce livre, c’est qu’on se retrouve forcément dans ce qui est dit, aussi bien dans l’analyse de Laure Murat que dans les expériences de ceux qui ont répondu.

Ainsi, la pratique de la relecture dans l’enfance m’a-t-elle rappelé des souvenirs personnels. Avant de fréquenter assidument une bibliothèque, je relisais en boucle les livres qui m’appartenaient, en attendant les nouveautés qui arrivaient pour Noël ou les anniversaires.
La question de savoir pourquoi les jeunes enfants sont si friands de relecture m’a rappelé ces moments passés avec mes enfants, à lire et relire toujours les mêmes histoires, jusqu’à ce qu’ils connaissent le texte par cœur. Et pas question de changer un mot ou d’expédier l’histoire, afin d’en finir plus vite, les soirs de grosse fatigue ou d’envie de passer à autre chose !
En revanche, je n’ai pas de souvenirs de ma mère nous faisant la lecture. Est-ce qu’elle n’aimait pas nous lire d’histoires et que c’est pour cela qu’elle m’a appris à lire très tôt ?

Dans leurs réponses, Agnès Desarthe et Jean Echenoz évoquent les Impromptus de Schubert. Agnès Desarthe en parle à propos d’un livre-disque qui racontait Alice au pays des merveilles, sur fond de musique de Schubert. J’avais ce livre-disque et c’est ainsi que j’ai découvert ce texte et cette musique, que je ne peux réécouter sans entendre, venus de ma mémoire, les appels d’Alice à Monsieur Lapin ! 

Certains font de la relecture à l’envers, c’est-à-dire qu’ils ont découvert une œuvre par morceaux, avant de la lire par la suite dans son intégralité, tel Jean Echenoz à propos de La recherche du temps perdu. Personnellement, c’est ce qui m’arrivera un jour avec Les Misérables, de Victor Hugo. Je n’en ai lu que des extraits, dans des éditions pour enfants dans la bibliothèque Rouge et Or, comme Cosette ou Gavroche. Le jour viendra où je découvrirai l’œuvre dans son ensemble.

Marcel Proust se place en tête des auteurs qui font l’objet de relecture, ce qui n’est pas étonnant, suivi par Flaubert, cité par de nombreux écrivains comme un moteur d’inspiration pour leur propre travail.

Quelques citations extraites des réponses des personnes interrogées :
A la question « Relisez-vous parce que vous avez oublié un livre, ou parce que vous vous en souvenez ? », Philippe Forest, dont les propos sont particulièrement intéressants et remplis d’humour, répond « Parce que je me rappelle l’avoir oublié. ». (page 184)
Linda Lê : Relire, à mon sens, permet aussi de mettre en parallèle plusieurs textes d’un même auteur, et d’avoir une vue d’ensemble de l’œuvre. (page 229)
J’ai expérimenté moi-même ce phénomène avec les livres d’Alison Lurie, qui au fil de son œuvre, met en scène les mêmes personnages, à différentes époques de leur vie, à travers leur filiation. C’est la relecture qui m’a permis de découvrir cela, car j’avais lu ses romans à des moments trop éloignés les uns des autres pour m’en apercevoir d’emblée.

A noter que les habitudes de relecture s’expriment aussi vis-à-vis des traductions. Certains vont toujours relire la même traduction d’un roman étranger alors que pour d’autres, au contraire, il n’y a qu’une nouvelle traduction qui pourraient les inciter à relire une œuvre étrangère.

Vous l’aurez compris, j’ai été passionnée par ce livre de Laure Murat, plein de ressources pour qui aime relire, et c’est mon cas. Il y a quelques années, je me programmais tous les ans un challenge Relectures. Je l’ai abandonné à tort et la lecture de ce livre m’a donné envie de renouer avec cette pratique, maintenant que j’ai davantage de temps libre !

J’ai juste un bémol à exprimer par rapport à l’index des noms, fourni à la fin du livre. Le roman Jane Eyre est attribué à tort à Jane Austen au lieu de Charlotte Brontë. Comment cette erreur a-t-elle pu échapper à l’œil de plusieurs personnes impliquées dans la réalisation de ce livre ?

Les billets de Keisha, Clara et Dominique qui a aussi interrogé les blogueurs sur leurs habitudes de relecture pour poursuivre sur le sujet.



mercredi 13 janvier 2016

BD en stock

Grâce à la Lettre aux abonnés du Monde et au quizz auquel j'ai répondu il y a quelques semaines, j'ai eu la surprise de trouver un colis dans ma boîte aux lettres il y a quelques jours.


Il contenait 5 BD de la collection Troisième Vague des Éditions du Lombard.



Pour moi qui lit assez peu de BD, ça va être l'occasion de m'y mettre, d'autant plus que depuis le début de l'année, j'ai tout mon temps pour ça !

Découvrez ici quelques pages de trois d'entre eux, toujours grâce au site lemonde.fr, que je remercie pour ce beau cadeau !


dimanche 3 janvier 2016

Ce qui est arrivé aux Kempiski

Ce qui est arrivé aux Kempiski - Agnès Desarthe

Éditions de L'Olivier (2014)

Pour espérer savoir ce qui est arrivé aux Kempiski, il vous faudra attendre la fin de ce recueil de 14 nouvelles puisque celle qui donne son titre à ce roman d’Agnès Desarthe en est la dernière.
 

A chaque fois que je lis un livre d’Agnès Desarthe, il me vient la même question : Où va-t-elle chercher son inspiration ? Les personnages qu’elle met en scène sont toujours crédibles, mais très éloignés de mon univers et je m'interroge sur ceux qui les ont inspirés. Les situations qu’elle décrit sont si vivantes que j’ai l’impression de regarder un film, j’entends les bruits, je visualise les couleurs, tout est là devant moi, comme derrière une vitre légèrement opaque.
 

Ici, c’est donc au moins une dizaine de fois que je me suis posé la même question, en lisant les séquences de vie des héros et héroïnes qu'elle nous propose dans ces nouvelles.

Dans Faire son piano, c’est une jeune femme qui se culpabilise de ne pas travailler suffisamment son piano et qui appréhende son rendez-vous avec Mme Greffuhle, son professeur. Mais ce piano existe-t-il vraiment ?
 

Dans Le disciple, c’est un jeune professeur qui toute sa vie est à la recherche de celui ou de celle à qui il pourra transmettre son savoir, communiquer son amour de la littérature et de la poésie.
 

J’ai beaucoup aimé L’oreille humaine, un court texte de trois ou quatre pages, où une jeune femme retranscrit les chants des oiseaux, refusant l’aide de tout appareil moderne, vivant un peu comme une sauvage en pleine nature, mais équipée du Wifi, quand même !
 

Une leçon de vol libre m’a confortée dans ma résolution de ne jamais tenter de saut à l’élastique.
 

L’homme à la tête de hibou raconte une rencontre entre deux hommes au cours d’une croisière et c’est typiquement le genre d’histoire où je m’interroge sur la source de l’inspiration de son auteur.
 

J’ai aussi beaucoup aimé la Lettre ouverte qu’écrit Solange Zitomer à ses patients, elle qui exerce comme psy dans un village de l’île d’Oléron depuis quarante ans, elle qui sait écouter et apprendre des autres.
 

Dans Tonton Achille, une jeune femme rencontre une ordonnatrice de pompes funèbres qui lui est d’un grand secours lorsqu’elle doit organiser les obsèques d’un ami de son père.


Il ne se passe jamais rien ici, selon Philémon, adolescent boudeur que sa mère, Léna, ne comprend que trop bien. Sortie faire un tour dans la campagne pour échapper à l'ambiance pesante, elle retrouve son énergie suite à sa rencontre avec un faisan bavard.

 
J’ai jubilé à la lecture du rapport que propose Le comité, organe de contrôle de nos vies conjugales, presque de la science-fiction !
 

J’ai souri à la lecture de La table de Mendeleïev, une histoire de chimie et d’imposture, sans doute parce que, malgré le titre, il y est si peu question de chimie, que j’y ai retrouvé, bizarrement, mon parcours professionnel. J’ai étudié la chimie, je suis diplômée et je n’ai jamais travaillé dans le domaine. Excusez cet aparté qui n’a rien à voir avec l’histoire racontée dans cette nouvelle. Mais c’est un bon exemple des chemins où nous emmène Agnès Desarthe avec ses mots.
 

Vingt-quatre marches, c’est un thé partagé entre une jeune femme et un menuisier, venu faire un devis pour la réparation d’un escalier.
 

L’oreille du diable, c’est le texte dont l’éditeur a choisi un extrait pour la quatrième de couverture. Je ne le trouve pas forcément représentatif de l’ensemble du recueil. Encore une preuve, s’il en fallait, qu’il ne faut pas se fier aux quatrième de couv’. C’est une confrontation entre une jeune femme et le diable qui essaye de conclure un marché avec elle. Pas sûre qu’il soit gagnant dans cette histoire !
 

Pseudonyme, c’est encore une rencontre improbable, entre un jeune écrivain venu donner une séance de dédicaces et une vieille dame, dans le train du retour.
 

Dans Ce qui est arrivé aux Kempiski, enfin, il est encore question de piano, mais aussi d’Histoire et de Shoah, de tentation et de rencontre ratée. Mais, je dois vous l’avouer, si vous espériez encore savoir ce que sont devenus les Kempiski, vous serez déçus, il vous faudra sans doute attendre un autre roman d’Agnès Desarthe ! 
 

Moi qui reste souvent sur ma faim à la lecture de nouvelles, j’ai plutôt apprécié ce recueil, tellement les histoires sont variées, tellement les chutes m'ont surprise, tellement j’ai été embarquée vers des épisodes personnels, rien qu’à la lecture de certaines phrases, qui n’avaient pourtant rien à voir à priori avec mon univers. Merci Agnès !

Une vidéo pour découvrir ce qu'en dit l'auteur elle-même : 

 

D'autres avis sur Babelio et chez Philisine Cave, Cathulu et Clara

vendredi 25 décembre 2015

Une forêt d'arbres creux

Une forêt d'arbres creux - Antoine Choplin

La Fosse aux ours (2015)

Décembre 1941. Bedrich arrive au camp de Terezin, en compagnie de sa femme Johanna et de son fils Tomi, encore bébé. A la descente du train qui les a amenés là, ils sont aussitôt séparés. Les femmes et les enfants d’un côté, les hommes de l’autre. Bedrich se retrouve dans un baraquement, où les châlits se superposent sur trois niveaux, où il n’y a pas de place pour bouger, où l’on ne peut échapper à l’odeur écœurante de la crasse qui se dégage de ces hommes entassés comme des bêtes.
Dans la journée, Bedrich est affecté à un bureau de dessins techniques, dont il est nommé responsable. C’est là que sont conçues les infrastructures du camp, les bâtiments du nouveau crématorium par exemple. Les hommes y travaillent avec application, évacuant l’horreur de leur sujet d’études, pour se concentrer sur le souci de bien faire, de réaliser quelque chose. La nuit, en cachette, les hommes se retrouvent et dessinent pour décrire leur quotidien, leurs souvenirs, pour retrouver un peu de leur ancienne liberté.
Une inspection de la Croix-Rouge est annoncée. Les hommes décident alors de témoigner de leurs conditions grâce à leur art. Peut-être arriveront-ils à faire passer quelques dessins à l’organisation pour montrer ce qu’est leur vie dans le camp, ce qui les attend, ce qui se passe à Terezin.


À peine plus d’une centaine de pages et pourtant tout est dit dans ce livre d’Antoine Choplin sur ce qu’ont vécu ces hommes, ces femmes et ces enfants dans le camp de Terezin. Des dessins de Bedrich Fritta et de ses camarades sont restés cachés dans le camp et ont été retrouvés plus tard, témoignage poignant de vies anéanties, certes, mais aussi de l’envie de s’exprimer pour montrer au monde ce qu’il ignorait, l’envie de se souvenir de moments heureux du passé, l’envie de rester un humain dans l’antichambre de l’enfer.

C’est un livre très fort par son sujet, et aussi très délicat par la forme. Pas de démonstration spectaculaire, tout est dans la suggestion, la pudeur et la retenue.  Un livre à découvrir absolument, pour le fond et la forme, car l’édition est très soignée.

J’ai reçu ce livre dans le cadre des matchs de la rentrée littéraire 2015 organisés par Price Minister, et grâce à Jérôme qui avait sélectionné ce livre et m’a donné envie de le lire.

Merci à eux ainsi qu’à l’éditeur, La fosse aux ours.




Troisième lecture pour le challenge 1% Rentrée littéraire 2015, orchestré par Sophie Hérisson.

mercredi 2 décembre 2015

Écrivains à la radio (2)

Ma lecture du moment est Ce coeur changeant d’Agnès Desarthe, que j’ai choisi dans le cadre du challenge 1% de la rentrée littéraire 2015.

J’ai entendu parler de ce livre pour la première fois dans l’émission de Kathleen Evin, L’humeur vagabonde, diffusée le 31 août sur France-Inter. Vous pouvez la réécouter ici.

Pour l’instant, je ne suis pas encore complètement séduite par l’histoire de Rose, innocente jeune fille qui arrive dans le Paris de 1909, sans le sou, rêveuse et remplie d’espoir.

Les péripéties ne manquent pas dans ce livre, si je me rappelle l’émission, alors je continue ma lecture et je vous en reparlerai.

dimanche 8 novembre 2015

Victor Hugo vient de mourir

Victor Hugo vient de mourir - Judith Perrignon

L'iconoclaste (2015)

Victor Hugo va mourir, la foule se presse déjà devant chez lui, comme pour le soutenir dans son agonie. Seuls quelques privilégiés ont le droit d’approcher le chevet du grand homme, quelques politiques, quelques proches. Les autres, les anonymes, ce sont souvent de petites gens qui ont traversé la ville entière pour se rapprocher de l’homme qu’ils admirent tant, ne peuvent que rester devant ses fenêtres. Et puis, c’est la fin. Commence alors la difficile organisation des obsèques, évènement sous haute surveillance policière et source d’inquiétude pour le gouvernement, qui craint des émeutes. 

Un livre passionnant, à la fois roman et documentaire. S’appuyant sur l’évènement historique que constitue la mort de Victor Hugo, Judith Perrignon bâtit son roman en introduisant quelques personnages, réels ou fictifs, redonnant ainsi vie aux acteurs des péripéties autour des obsèques. Ainsi, Lockroy, qui a épousé la veuve du fils de Victor Hugo, représente-t-il les intérêts de la famille et la sphère privée. Ou encore le commissaire de police de l’arrondissement qui assure le maintien de l'ordre dans le quartier, tentant d’anticiper au mieux les réactions du peuple en utilisant les rapports que lui communique un indicateur de la police, toujours nommé vingt-trois, infiltré dans les groupes anarchistes et communards.

J’ai appris beaucoup de choses lors de cette lecture, comme par exemple la dé-sanctuarisation du Panthéon à l’occasion des obsèques, pour permettre à la dépouille d’être accueillie dans ce qui était jusqu’alors l’église Sainte-Geneviève et qui redevient un édifice à la gloire des Grands Hommes de la Nation. Au travers des manigances des pouvoirs publics pour éviter les troubles lors des obsèques et du trajet du cercueil, on comprend bien le dilemme posé par cet hommage national : enterrer la grande figure laïque qui a refusé l’extrême onction, sans rallumer la fièvre révolutionnaire qu’a accompagnée le héros du peuple. Un rappel que Victor Hugo n’était pas seulement un grand écrivain et poète, mais aussi une figure politique de son temps, qui a contribué, par ses mots ou ses actes aux grands mouvements révolutionnaires du 19ème siècle.

Quelques mots à propos de la forme de ce livre, édition très soignée publiée chez L’iconoclaste. Une couverture très réussie, et un papier de très belle qualité ajoutent au plaisir de cette lecture. Même si je succombe quelquefois à l’aspect pratique de la liseuse électronique, rien de remplace la lecture–papier, surtout quand on a dans les mains un ouvrage de cette qualité.

Extrait page 10 :
Ça se passe de l’autre côté de la ville, dans les beaux quartiers, au 50 de l’avenue qui porte déjà son nom. La foule grossit devant chez lui. Un curieux mélange de gens qui s’attardent ou ne font que passer. Ils sont venus écouter le récit de l’agonie. Ils lèvent les yeux vers les fenêtres fermées où ils l’ont aperçu, déjà, debout, saluant, ils palpent l’absence, le silence, la mort qui œuvre à l’intérieur et les laisse vivants, vaguement effarés, avec ou sans chapeau, avec ou sans rang, comme des personnages en quête d’auteur. Parfois même, ils tendent une main vers le haut du mur du jardin, arrachent les feuilles de lierre qui débordent. La feuille se laisse faire, robuste et toujours verte, elle court sur les murs, increvable, elle, s’en va jusqu’à la fenêtre du mourant qu’on n’ouvre plus.
Page 138 :
Tout au bout du parcours, l’église Sainte-Geneviève est devenue Panthéon. Les dernières messes ont été dites la veille, puis l’abbé a remis les clés au directeur des travaux de la ville de Paris. Les gestes étaient raides de part et d’autre, on eût dit un jour d’armistice. Le vainqueur a aussitôt pris possession des lieux, sous les acclamations d’une foule qui s’est engouffrée sous les voûtes, on en vit quelques-uns monter à la chaire, d’autres se bécoter dans le confessionnal, certains cracher dans les bénitiers. Ce fut un grand moment d’impiété collective.
Ecoutez Judith Perrignon en compagnie de Caroline Ostermann sur France-Inter dans Dimanche, dès l'aube du 1er novembre 2015.




Deuxième lecture pour le challenge 1% Rentrée littéraire 2015, orchestré par Sophie Hérisson.