mercredi 10 avril 2013

Les braves gens ne courent pas les rues

Les braves gens ne courent pas les rues - Flannery O'Connor
Lu dans Œuvres complètes, publiées chez Gallimard, collection Quarto.

C'est avec ce recueil de nouvelles que j'ai commencé ma découverte des œuvres de Flannery O'Connor, suivant en cela les conseils de l'éditeur, avant la lecture de la préface de Guy Gofette et une présentation très complète de la vie et de l'oeuvre de l'auteur par Nathalie Daladier.

Comme toujours avec les nouvelles, j'ai beaucoup de mal à écrire sur mon ressenti, peinant à dégager plus qu'une impression générale, d'autant qu'ici, les personnages sont plutôt antipathiques et les histoires finissent souvent mal.

Ce qui m’a frappé dans ces nouvelles, c’est qu’il n’y a aucune joie de vivre. On retrouve dans plusieurs d'entre elles des femmes d’âge mûr, engoncées dans leurs préjugés et dans leurs certitudes. Elles sont conscientes de leur condition sociale, ne sont pas toujours très riches mais toujours plus privilégiées que leurs employés noirs, qu’elles exploitent parce que c’est comme ça, qu’elles ont toujours fait ça. Mais si le contrôle leur échappe, dès qu’elles sont en présence d’individus qui ne respectent pas leurs règles, elles se trouvent démunies et sans réaction, à la merci de la bêtise ou de la violence des autres, ces étrangers à leur monde raisonnable.

Dans Le nègre factice, c’est le voyage en train d’un grand-père et de son petit-fils qui nous est raconté, suivi de la visite à la ville voisine, périple que le grand-père envisage comme un apprentissage à transmettre à l’enfant. En réalité, c’est une désillusion terrible et une rupture définitive de la confiance entre eux deux qui les attendent. Et cette expérience est relatée sans pathos, presque sèchement, comme s’il n’y avait rien à faire pour l’éviter, comme si c’était normal.

La nouvelle Les temples du Saint-Esprit semble plus légère, elle met en scène deux jeunes adolescentes, pensionnaires d’une école religieuse, invitées à passer le week-end chez une amie de leur mère. Celle-ci leur a organisé une sortie à la fête foraine en compagnie de deux jeunes voisins. La jeune fille de la maison, plus jeune que les deux autres, est fascinée par les deux filles mais ne veut pas se laisser charmer et s’isole dans une sorte de bouderie et dans la provocation. Je me la représente d’ailleurs très bien comme la jeune fille en photo sur la couverture du livre. Est-ce une photo de l’auteur ? Je n’ai pas trouvé l’information dans les références citées dans l’ouvrage .

Le texte qui m’a vraiment marqué est le dernier du recueil, «La personne déplacée ». C’est ainsi qu’est appelé cet employé polonais, réfugié de l’Europe en guerre, que Mrs. McIntyre a accepté d’embaucher dans son exploitation, sur la recommandation du prêtre de la paroisse. Très vite, M. Guizac surprend tout le monde par ses capacités et son ardeur au travail, suscitant ainsi la jalousie des Shortley, le couple qui y travaille déjà et l’inquiétude chez les ouvriers noirs, peu habitués à ces cadences jamais vues. Mais les intentions de Mrs. McIntyre de réorganiser son équipe ne seront pas durables et sa reconnaissance sera bien vite balayée par des craintes peu charitables, menant à une catastrophe, racontée ici aussi avec une violence sèche qui fait froid dans le dos.

Un extrait de Les temples du Saint-Esprit  (page 257) :
Le couvent était une maison de brique rouge au fond d’un jardin, au cœur même de la ville. Il y avait un poste à essence d’un côté et de l’autre une caserne de pompiers. Une haute grille noire l’entourait et de petites allées pavées se glissaient entre des vieux arbres et des touffes de cognassiers du Japon. Une grosse religieuse au visage rond comme une lune se précipita pour leur ouvrir, embrassa la mère de la petite, qui aurait subi le même sort si elle n’avait tendu la main d’un air glacial, l’œil fixé sur le lambris derrière les chaussures de la bonne sœur. Les religieuses aimaient embrasser les enfants, même de condition modeste ; la sœur lui serra vigoureusement la main et lui fit même craquer un peu les articulations, puis elle invita tout le monde à se rendre à la chapelle, où la bénédiction ne faisait que commencer. « Vous glissez un doigt dans la porte et elles vous coincent pour la prière », se disait la petite en trottant le long des couloirs cirés.
En résumé, je dirai que j'ai apprécié la qualité de l'écriture de Flannery O'Connor, sa précision à décrire la vie quotidienne dans le Sud des États-Unis pour ceux qui n'ont rien et pour ceux qui n'ont pas grand-chose, la chaleur qui écrase au cœur de l'été, la difficulté d'être et le poids des conventions. A la lecture de la biographie de l'auteur, je peux comprendre que sa courte vie de malade explique le ton de ses nouvelles. A découvrir, à condition d'être dans une phase de moral au beau fixe, sinon c'est la déprime assurée !

Lu dans la cadre du challenge Littérama d’Anis.

mardi 9 avril 2013

Masse critique Jeunesse

Retour de Masse critique 

jeudi 11 avril à partir de 8h30.


Cette nouvelle opération de Babelio est consacrée à la littérature Jeunesse.  
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lundi 11 mars 2013

Certaines n'avaient jamais vu la mer

Certaines n’avaient jamais vu la merJulie Otsuka
Phébus (2012)
Traduit de l’anglais (américain) par Carine Chichereau


Certaines n’avaient jamais vu la mer mais toutes les Japonaises dont il est question dans ce livre ont traversé l’océan Pacifique pour rejoindre un futur époux, dont elles ne savaient rien à part une photo et quelques lettres. Après trois semaines de traversée dans des conditions difficiles, le mal de mer, la promiscuité, partageant la crainte ou l’espoir qui les animent, elles débarquent à San Francisco et découvrent, pour la plupart, un mari bien différent de ce qu’elles avaient imaginé. La vie qui les attend n’est pas non plus conforme à leur rêve. Pour beaucoup, c’est le dur labeur dans les champs, pour d’autres, les tâches de domestique. Pour toutes, c’est une vie d’exilées, dans un pays dont elles ne connaissent pas la langue, où elles ont du mal à s’intégrer. Puis les années passent, les enfants naissent, la vie s’améliore mais la deuxième guerre mondiale s’annonce. Le Japon est l’ennemi et ceux qui en sont originaires ne sont plus les bienvenus. De nouveau, il faut partir et tout laisser.

Ce livre de Julie Otsuka a eu beaucoup de succès et j’attendais de le lire avec impatience. J’ai beaucoup aimé la façon dont il est écrit, donnant la parole à toutes ces femmes dans un « nous » collectif, qui, à la fois tient le lecteur à distance de chaque femme en particulier , mais aussi lui donne à s’intéresser à tous ces destins si variés, si différents, mais si semblables par leur caractère tragique.

J’ai trouvé très émouvant le chapitre consacré aux enfants. Comme souvent, les enfants d’immigrés peinent à trouver leur place, mais ne sont déjà plus des Japonais, en veulent à leurs parents de les avoir fait naître ce qu’ils sont. C’est un déchirement pour les mères de les voir s’éloigner d’elles, se détacher des coutumes ancestrales, mais c’est aussi un soulagement de les voir mieux intégrés qu’elles ne le seront jamais.

Pages 26-27 :
Sur le bateau nous ne pouvions imaginer qu’en voyant notre mari pour la première fois, nous n’aurions aucune idée de qui il était. Que ces hommes massés aux casquettes en tricot, aux manteaux noirs miteux, qui nous attendaient sur le quai, ne ressemblaient en rien aux beaux jeunes gens des photographies. Que les portraits envoyés dans les enveloppes dataient de vingt ans. Que les lettres qu’ils nous avaient adressées avaient été rédigées par d’autres, des professionnels à la belle écriture dont le métier consistait à raconter des mensonges pour ravir le cœur. Qu’en entendant l’appel de nos noms, depuis le quai, l’une d’entre nous se couvrirait les yeux en se détournant – je veux rentrer chez moi – mais que les autres baisseraient la tête, lisseraient leur kimono et franchiraient la passerelle pour débarquer dans le jour encore tiède. Nous voilà en Amérique, nous dirions-nous, il n’y a pas à s’inquiéter. Et nous aurions tort.

Page 83 :
Un par un les mots anciens que nous leur avions enseignés disparaissaient de leurs têtes. Ils oubliaient le nom des fleurs en japonais. Ils oubliaient le nom des couleurs. Celui du dieu renard, du dieu du tonnerre, celui de la pauvreté, auquel nous ne pouvions échapper.

Une belle lecture, qui tient à la fois du documentaire et du roman, dans un style très particulier et très efficace.

D'autres avis chez Delphine, Lou, Kathel , Malice et chez Babelio.
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jeudi 7 mars 2013

L'herbe des nuits

L'herbe des nuits - Patrick Modiano
Gallimard (2012)

Une jeune femme  qui se fait appeler Dannie, mais qui est connue sous d’autres identités, un étudiant marocain, un peu trop âgé pour être étudiant, des hommes un peu louches qui se retrouvent à l’Unic hôtel, dans le quartier Montparnasse, et puis un enlèvement et un cadavre qu’on transporte dans une voiture, un inspecteur de police tenace, de tous ces éléments, un autre que Patrick Modiano aurait sans doute tiré un roman policier, avec multiples rebondissements et implications politiques. Mais Patrick Modiano n’est pas un auteur de polar, il a traité cette histoire à sa façon, et personnellement, je m’en réjouis.

Le narrateur, Jean, a retrouvé des carnets dans lesquels il écrivait, quarante ans plus tôt, tout ce qui faisait son quotidien : des listes de noms, des rendez-vous, des adresses, des extraits de poèmes ou de textes choisis. En les parcourant, il se remémore le milieu des années 1960, au sortir de l’adolescence, époque à laquelle il fréquentait le quartier de Montparnasse. A la cafétéria de la Cité universitaire, il avait fait la connaissance de Dannie, une jeune fille qui disait vouloir s’inscrire à la faculté, grâce à l’aide d’Aghamouri, un étudiant marocain qu’elle avait présenté à Jean. Elle avait emménagé à l’Unic hôtel et semblait connaître un groupe d’hommes qui se retrouvaient là, tout en cherchant à les éviter. Dannie était très discrète sur son histoire personnelle et Jean, par peur de la froisser, n’osait pas poser de questions. Il devait se contenter de l’accompagner dans ses déplacements, tant à Paris qu’en province, pénétrant avec elle dans des logements ou des maisons abandonnés, dont elle avait les clés. Les quelques informations qu’il avait obtenues d’Aghamouri n’étaient pas pour le rassurer. D’après celui-ci, Dannie s’était mise dans une situation délicate, mais Jean n’était sûr de rien et son interrogatoire par un inspecteur de police n’avait ni calmé son inquiétude, ni répondu à ses questions.. Puis, Dannie avait disparu en laissant ses mystères derrière elle. Vingt ans plus tard, Jean rencontre par hasard l’inspecteur Langlais près de la Place d’Italie et celui-ci, qui a pris sa retraite, lui confie un dossier, dont la lecture clarifie certains évènements passés.

Dernier opus en date de Patrick Modiano, qui nous entraîne cette fois du côté de Montparnasse, principalement, mais aussi au Jardin du Luxembourg et rue Blanche, décrivant le Paris du milieu des années soixante et ce qu’il est devenu. 
Comme d’habitude, beaucoup de mystère et d’inconnu, qui ne sont que partiellement résolus. Mais ce n’est pas important, c’est le style de Modiano qui compte, sa façon très personnelle d’évoquer le passé, des lieux et des personnages étranges, qui ont leurs secrets, qu’on accepte de ne pas élucider complètement. 
Dans ce roman, plus que dans d'autres, il me semble, le narrateur raconte souvent ses rêves. Grâce à eux, il revit les évènements passés, se rappelle les détails qu'il avait oubliés, qui ne l'avaient pas marqué sur le moment. La lecture du dossier que lui remet l'inspecteur de police, vingt ans après, apporte des réponses aux questions qu'il se posait, replace les évènements dans le contexte politique de l'époque, mais sans insister sur l'affaire. 
D'après les articles que j'ai lus à propos de ce livre, c'est l'enlèvement et le meurtre de Ben Barka qui auraient inspiré ce roman mais Modiano en parle à peine, s'attachant plutôt aux personnages, réels ou supposés, qui ont gravité autour de cette histoire et parcourant les rues de Paris pour mieux retranscrire l'époque où tout cela s'est joué. 



Extrait page 14 :

Un dimanche de fin d’après-midi en octobre, mes pas m’avaient donc entraîné dans cette zone que j’aurais évitée un autre jour de la semaine. Non, il ne s’agissait vraiment pas d’un pèlerinage. Mais les dimanches, surtout en fin d’après-midi, et si vous êtes seul, ouvrent une brèche dans le temps. Il suffit de s’y glisser. Un chien empaillé que vous aviez aimé de son vivant. A l’instant où je passais devant le grand immeuble blanc et beige sale du 11, rue d’Odessa – je marchais sur le trottoir d’en face, celui de droite -, j’ai senti une sorte de déclic, ce léger vertige qui vous prend chaque fois justement qu’une brèche s’ouvre dans le temps. Je restais immobile à fixer les façades de l’immeuble qui entouraient la petite cour. C’était là que Paul Chastagnier garait toujours sa voiture, alors qu’il occupait une chambre rue de Montparnasse, à l’Unic Hôtel. Un soir, je lui avais demandé pourquoi il ne laissait pas cette voiture devant l’hôtel Il avait eu un sourire gêné et m’avait répondu en haussant les épaules : « Par prudence… »

En complément, deux interviews sur France-Culture et sur le site des Inrocks et un article sur le blog de l'école des lettres.
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mercredi 27 février 2013

The woman who heard color

The woman who heard color - Kelly Jones
Berkley Books (2011)

Lauren O’Farell a obtenu un rendez-vous avec Isabella Fletcher sous le prétexte d’une enquête de voisinage. En réalité, Lauren, qui est spécialisée dans la recherche des œuvres d’arts détournées par le régime nazi et dans l’identification des tableaux dont l’origine est incertaine, s’intéresse à la mère d’Isabella Fletcher, qu’elle soupçonne d’avoir aidé le régime nazi dans la confiscation des oeuvres volées aux Juifs et de s’être peut-être personnellement enrichie. Isabella n’est pas dupe et sait qui est Lauren. Elle la suspecte d’être sur la trace d’un tableau de Kandisky, Composition II, qui appartient à la famille d’Isabella et dont l’histoire est un élément prédominant de ce roman. Isabella entreprend alors de raconter la vie de sa mère, Hannah Schmid, épouse Fleischmann. En 1900, Hannah quitte la ferme de ses parents pour venir rejoindre sa sœur Käthe, qui travaille au domicile de Moses  Fleischmann, propriétaire d’une galerie d’art, et de sa femme, Helene. Hannah est employée au foyer des Fleischmann et devient la dame de compagnie de la maitresse de maison. Intéressée par l’Art, elle commence à poser comme modèle à l’Académie des Arts de Münich et rencontre de nombreux artistes qui y étudient, comme Kandisky. Moses, qui a découvert son goût pour l’Art, lui offre un travail à la galerie, occasion pour Hannah de s’impliquer encore davantage dans la découverte des nouveaux talents de l’Allemagne du début du XXème siècle. Plus tard, après le décès d’Helene, Hannah épouse Moses et partage sa passion pour l’art moderne. A ses côtés, elle évolue dans le monde des artistes contemporains, tirant partie de son don de synesthésie, qui lui permet d’associer les sons et les couleurs, pour exercer sa sensibilité dans la découverte des œuvres qui l’enchantent. Les années passent, l’Allemagne vit des années difficiles après la première guerre mondiale et la poussée de l'antisémitisme qui accompagne la mise en place du régime nazi bouleverse complètement le cours de la vie d'Hannah. 

J'ai lu ce livre avec plaisir, car j'ai appris beaucoup de choses, sur l'Allemagne du début du XXème siècle et sur la vie artistique à Münich. A travers le regard d'Hannah, j'ai découvert les œuvres des peintres qu'elle côtoie et son amour de l'Art moderne.  La période de l'entre-deux guerres est également très bien rendue, les transformations de la société sont décrites de l'intérieur par Hannah, qui sent monter avec angoisse l'antisémistisme et le revirement des autorités face aux œuvres d'art contemporaines. 
En revanche, je m'interroge sur l'intérêt de l'histoire qui se déroule de nos jours, des échanges entre Lauren et Isabella, qui apportent finalement assez peu de choses à l'intrigue. 
Ne vous fiez pas à cette couverture de romance à l'eau de rose, qui n'a aucun rapport avec l'histoire.

Une lecture en VO qui ne m'a pas posé trop de difficultés, il faut croire que mon vocabulaire s'est amélioré ! 

Cette lecture a été l'occasion de me replonger dans un livre des éditions Taschen, consacré à Kandisky. Il présente de nombreuses œuvres du peintre, dont une étude pour Composition II , seule trace du tableau disparu pendant la seconde guerre mondiale. Cette étude est conservée au musée Guggenheim de New York.


samedi 16 février 2013

L'Amour sans le faire

L'Amour sans le faire - Serge Joncour
Flammarion (2012)

Franck n'a pas revu ses parents depuis plusieurs années et n'a pas donné de nouvelles. Le jour où il se décide enfin à retourner au village de son enfance, il téléphone pour annoncer son arrivée et a la surprise d'entendre la voix d'un enfant, qui s'appelle Alexandre, comme son frère mort accidentellement dix ans auparavant.
Louise vit seule à Clermont, où elle travaille à temps partiel dans une entreprise en attente d'un repreneur. Elle est la mère d'Alexandre, cinq ans, et la veuve d'Alexandre, le frère mort il y a si longtemps. Elle a confié l'enfant aux parents d'Alexandre et de Franck. Ce jour-là, c'est son dernier jour de travail avant une semaine de vacances, à la campagne, près de son fils.

Le coeur de ce livre, c'est la réunion de ces trois personnages, Franck, Louise et Alexandre, l'enfant. C'est une rencontre par hasard qui va changer le cours de leurs vies, les placer dans une situation banale, mais inhabituelle pour eux, leur faire vivre des expériences nouvelles et recréer pour un temps au moins une sorte de cellule familiale.
Mais cette rencontre n'intervient qu'à la page 199 du livre. Il y a d'abord une alternance de courts chapitres, qui replacent chaque adulte dans cette histoire. Franck, caméra à la main depuis ses douze ans, n'avait qu'une envie, quitter la ferme pour parcourir le monde et filmer l'ailleurs. Il est devenu cadreur et ses rêves de grands espaces ne se sont pas réalisés. Louise, elle, a cessé de vivre depuis la mort d'Alexandre et tout ce qui s'est passé depuis, même la venue de son fils, a comme glissé sur elle sans l'atteindre. L'émotion, la tristesse et l'amertume se poignent tour à tour au fil des chapitres. J'ai trouvé leur enchainement assez frustrant, car à peine perçoit-on un caractère ou un évènement passé que l'auteur abandonne l'un pour passer à l'autre adulte. Mais cette alternance dans le récit donne évidemment envie de poursuivre pour comprendre ce qui les a menés là.

Ensuite, lorsque les trois personnages sont réunis dans la ferme, le rythme change, s'adapte à la situation, comme ralenti par la chaleur étouffante de l'été, sous le soleil écrasant. Les chapitres s'allongent et laisse le temps à l'histoire commune de se développer.
Pas de happy end, néanmoins, mais une fin très ouverte, des projets qui s'ébauchent, des préjugés et des malentendus qui s'effacent. Une belle histoire émouvante et une découverte de l'auteur pour moi.

Extrait page 38 :
A l'automne, il arrive qu'une oie lève soudain la tête, signe qu'elle a repéré quelque chose très haut dans le ciel, et là au lieu de continuer à piétiner bêtement la cour, elle se met à battre follement des ailes comme elle ne l'a jamais fait, pour une fois elle brasse jusqu'à se soulever dans une grâce inédite, et en amplifiant le mouvement elle s'envole carrément de l'enclos. C'est qu'elle va rejoindre ce groupe d'oies cendrées qui passent sous les nuages à ce moment-là, des migratrices qui partent plein sud prendre leurs quartiers d'hiver en direction de l'Espagne. De cette oie-là en général, on dit qu'elle ne reviendra pas. Alors que les autres, les vraies migratrices, dans six mois elles seront de retour. Pas la nôtre. Est-ce qu'elle s'est perdue, est-ce qu'elle ne veut plus revenir, on ne le saura jamais. Ce n'est jamais facile de revenir, plus les années passent et plus c'est compliqué.

D'autres avis chez Fransoaz, Estelle, PapillonClara et sur Babelio.

dimanche 10 février 2013

La marche du cavalier

La marche du cavalier - Geneviève Brisac
Editions de l'Olivier (2002)
Lu dans l'édition de poche chez Points (2012) 

C’est la colère qui est à l’origine de ce livre, celle éprouvée par Geneviève Brisac devant le refus de Nabokov de lire les œuvres de Jane Austen et ses arguments pour justifier ses préjugés face aux femmes écrivains, en général.

Dès le début, son propos est clair : elle n’écrit pas pour répondre à une interrogation sur l’existence de la littérature féminine mais pour comprendre ce qu’est la création littéraire, et celle des femmes en particulier.

La marche du cavalier, c’est cette façon d’avancer en s’éloignant dans un premier temps de sa trajectoire toute tracée, pour mieux dérouter l’autre et contrer ses attaques prévisibles. C’est le chemin parcouru par de nombreuses femmes écrivains pour parvenir à s’exprimer et devenir elles-mêmes. Geneviève Brisac montre que s’imposer est toujours difficile pour les femmes qui écrivent. Même s’il n’est plus besoin de se cacher derrière un pseudonyme masculin, il n’est pas toujours évident d’assumer ses choix et son style, de résister à la crainte de déplaire et à l’envie de plaire. Les femmes écrivains dont elle choisit de parler dans ce livre ont vécu ces difficultés mais en ont enrichi leur œuvre et c’est ce qui fait leur importance.

Grâce à cette lecture, j’ai découvert plusieurs auteurs dont je ne connaissais même pas le nom, comme Grace Paley, Ludmila Oulitskaïa ou Sylvia Townsend Warner. J’ai très envie de me plonger dans leur œuvre et aussi de lire ou relire les autres qu’elle cite, surtout lorsqu’elle fait appel à l’une d’entre elles pour parler des livres d’une autre. 
Ainsi Virginia Woolf, alors que Nobokov ne trouve qu’à exprimer l’ennui que lui procure la lecture de Jane Austen, préfère-t-elle s’interroger sur le choix de l’écrivain de décrire la banalité de la vie quotidienne, de raconter d’une façon détaillée les épisodes tels que les pique-niques, les bals, les visites dans le voisinage. Elle en dégage le talent de la jeune femme et ce qu’elle aurait pu produire si le temps lui en avait été donné. 

J’ai lu ce livre dans le cadre du challenge Littérama d’Anis, où je suis inscrite dans la catégorie n° 2 : lire au moins 4 livres parmi les auteurs citées par Geneviève Brisac, dont le sien. Première étape accomplie !


 Pour en savoir plus sur ce challenge, rendez-vous chez Anis.