jeudi 16 mai 2013

Mrs Dalloway

Mrs Dalloway - Virginia Woolf
Le livre de poche (1993)
Traduit de l'anglais par Pascale Michon

Ce roman publié en 1925 se déroule un jour de juin, à Londres, après la fin de la première guerre mondiale. Clarissa Dalloway, femme de Richard Dalloway, membre du parlement, prépare la réception qui a lieu chez elle, ce soir-là. Elle décide d’aller elle-même choisir ses fleurs et se dirige vers son fleuriste. Au cours de ce trajet, ses pensées la promènent sans arrêt entre le présent et les soucis que lui cause sa fille Elizabeth et le souvenir d’une journée de sa jeunesse, passée à Bourton, dans la maison de son père. En ce temps-là, Peter Walsh voulait l’épouser mais, bien qu’amoureuse de lui,  elle lui préféra Richard Dalloway. C’est à Bourton, également, qu’elle échangea un baiser avec  Sally Seton, une jeune fille excentrique et pleine de charme. De retour chez elle, Clarissa reçoit la visite impromptue de Peter Walsh, revenu à Londres après de nombreuses années passées en Inde. Ce sont alors les pensées et les réflexions de Peter qui s’expriment, nous donnant un autre éclairage sur leurs anciennes relations et sur sa propre vie.
En parallèle, c’est aussi la journée d’un homme malade, Septimus Warren Smith, qui nous est racontée. Septimus a été blessé à la guerre et a été traumatisé par la mort de son meilleur ami. Lors de sa convalescence à Milan, il a rencontré une jeune italienne, Lucrezia, et l’a épousée. Ils se sont établis à Londres, mais les troubles psychiques de Septimus se sont aggravés, il souffre de schizophrénie. Ce jour de juin, ils se promènent tous deux dans les rues de Londres. Lucrezia, désemparée par la maladie de son époux, cherche de l’aide auprès des médecins. Septimus, lui, oscille entre hallucinations et idées noires.

C’est un roman assez court mais très riche, d’une construction originale. Sans arrêt, le récit nous promène dans le temps, porté par les monologues intérieurs des différents personnages lorsqu’ils évoquent tour à tour leurs souvenirs, leurs impressions passées et leur perception de la réalité. Le roman aborde de nombreux thèmes comme la fuite du temps, l’amour, les regrets sur les choix passés, l’homosexualité, la difficulté de vivre, l’incommunicabilité, la solitude, la condition féminine. Rien n’est raconté, tout est suggéré, au travers des sensations des personnages. Quelquefois, j’ai eu l’impression que l’auteur utilisait des procédés cinématographiques : ainsi lorsque Peter Walsh marche dans Londres et qu’il croise Septimus et sa femme, c’est lui qui décrit le couple, avant de les atteindre. Dès qu’il les a dépassés, ce sont les pensées du couple qui s’expriment et le récit accompagne alors leur progression dans la ville. Une écriture très moderne, finalement.

C’est un livre qui peut sembler difficile au premier abord, parce qu’il diffuse beaucoup de mélancolie, du côté de Clarissa et aussi de Peter, et également des impressions terribles, lorsqu’il s’agit de l’univers effroyable dans lequel se débat Septimus. Mais comme souvent avec les chefs d’œuvre, il faut s’accrocher et la récompense est au bout du chemin, la sensation d’avoir côtoyé quelque chose de sublime, l’envie d’y revenir plus tard pour explorer des aspects que l’on n’a pas forcément perçus à le première lecture, la certitude d’avoir découvert un livre majeur.  

J'ai lu ce livre dans le cadre de deux challenges :
                                                           
  • Challenge Virginia Woolf 2013 organisé par Lou où je me suis inscrite dans la catégorie Orlando. C'est ma première participation. Ma prochaine lecture sera La promenade au phare.
  • Challenge Litterama 2013 organisé par Anis. Je suis un peu plus avancée, c'est ma troisième lecture.
Je tiens à remercier Cryssilda qui m'avait offert ce livre de Virginia Woolf lors du London swap. Ce livre est aussi une belle occasion de découvrir Londres.

D'autres avis sur Babelio et des extraits sur le blog de l'Or des chambres.

A découvrir également deux émissions sur France-Culture consacrées à ce roman.

mercredi 1 mai 2013

Le père de la petite

Le Père de la petite - Marie Sizun
Éditions Arléa (2005)


Elle a quatre ans et vit à Paris avec sa mère, pendant la seconde guerre mondiale. Elle se nomme France mais tout le monde l’appelle la petite. Sauf son père, prisonnier de guerre en Allemagne, qui avait choisi son prénom. La petite ne se souvient pas de lui, elle vit, heureuse et insouciante et voue un amour exclusif à sa mère, qui ne lui impose guère de limites. Lorsque le père revient  à la fin de la guerre, la vie de France est bouleversée, sa mère n’est plus toute à elle et le père veut remettre de l’ordre dans la maisonnée.  Les relations entre le père et la fille sont difficiles dans les premiers temps, puis s’apaisent.  L’affection grandit entre les deux, France gagne en confiance et finit par partager avec son père un secret qu’elle gardait au fond d’elle. Un secret qu’elle n’a jamais vraiment bien compris, dont elle n’imagine pas l’impact, et qui, une fois connu du père, va bouleverser leur existence à tous.

C’est un roman que j’ai beaucoup aimé et qui est semble-t-il, inspiré par le vécu de l’auteur. Bien qu’écrit à la troisième personne, le texte porte la voix de l’enfant, sa perception de la guerre et son incompréhension des mystères des adultes. Après une vie insouciante au côté de sa mère et de sa grand-mère, la petite voit son univers perturbé par le retour du père. Ses sentiments pour sa mère évoluent, de l’amour inconditionnel à la jalousie et à la colère. Face à l’attention du père, s’installe une sorte de rivalité entre elles. Et puis l’enfant trouve un interlocuteur prêt à l’écouter lorsqu’elle raconte son secret alors que la mère et la grand-mère ont toujours été dans le déni et ont laissé l’enfant face à ses questions et ses angoisses. Mais la vérité n’est pas toujours bonne à dire et la vie de la petite en sera définitivement affectée.

C'est Sylire qui m'a donné envie de découvrir Marie Sizun dans ce billet.
D'autres avis sur ce livre chez Antigone, Stephie et Pimprenelle.

mercredi 24 avril 2013

Un été sans les hommes

Un été sans les hommes - Siri Hustvedt
Actes Sud (2011)
Traduit de l'anglais par Christine Le Bœuf

Mia, poétesse d’une soixantaine d’année est dévastée par le départ de Boris, son mari depuis trente ans. Neuroscientifique réputé, il a une liaison avec une collègue, une jeune française et a déclaré à Mia qu’il souhaitait mettre leur relation conjugale en pause. Mia a passé une semaine en hôpital psychiatrique, puis, avec l’accord de son médecin, a quitté New York pour aller s’installer dans la petite ville de son enfance, où sa mère vit dans une maison de retraite, entourée de plusieurs amies de son âge, encore dynamiques mais bien conscientes qu’elles sont au bout du chemin. Pour donner un sens à son séjour, Mia a accepté d’animer un atelier d’écriture pour sept adolescentes et elle observe avec intérêt les interactions entre elles, les rivalités, les coalitions qui se forment et les violences qui s’exercent. Elle se lie d’amitié avec sa voisine, Lola, une jeune mère de deux enfants, qui vit aussi une relation conjugale agitée. Confrontée à toutes ces femmes à des stades différents de la vie, y compris à sa fille unique Daisy, Mia repense à son propre parcours, à ce qui a été sa vie et à ce qu’elle veut faire des années à venir. Elle remet en question sa relation avec Boris et sa propre attitude et regagne petit à petit sa sérénité et sa confiance en elle.

C’est un beau parcours de femme qui se déroule au fil des pages. Au contact des plus jeunes, Mia se rappelle sa propre jeunesse, analyse les comportements, détecte les faiblesses de certaines filles et perçoit la violence qui s’exerce dans le groupe. Grâce à ses conversations avec sa mère et ses amies, elle découvre que l’art peut s’exprimer autrement qu’avec les mots, au travers de la broderie par exemple. Pour elle, plutôt cérébrale, c’est une révélation et une remise en question de son mode de vie, de ses croyances, qui l’amènent, petit à petit, à sortir de sa souffrance et à se mettre à la place de son mari, afin de comprendre les failles de leur relation.

C’est une lecture agréable, parfois un peu ardue, lorsque l’auteur se laisse entraîner vers la psychanalyse et la philosophie. On ne sait pas toujours si on lit un roman ou le récit d’une expérience personnelle, qui suit la progression de l’auteur vers la réconciliation avec elle-même et avec son conjoint volage. Et c’est peut-être cela qui m’a un peu gêné dans ce livre. Sinon, j’ai bien aimé les passages où Mia se confronte à la vieillesse, au contact de sa mère et de ses amies. L’auteur y exprime de la compassion, bien compréhensible, et aussi de l’étonnement face à l’appétit de vivre  que ces femmes très âgées savent encore manifester. Personnellement, j’y ai trouvé un certain réconfort.

Extrait page 32-33 :
Mon accès de trac avant ma rencontre avec les sept adolescentes composant ma classe de poésie me paraissait ridicule et, pourtant, je sentais la contraction de mes poumons, j’entendais ma respiration superficielle, le souffle bref de mon angoisse. Je m’admonestai sévèrement. Il y a des années que tu enseignes l’écriture à des étudiants en troisième cycle et, ici, ce ne sont que des enfants. De plus, tu aurais dû savoir qu’à Bonden, aucun garçon qui se respecte ne s’inscrirait à un atelier de poésie, que par ici, en province, poésie signifie fragilité, poupées et douairières. Pourquoi t’attendrais-tu à attirer autre chose que quelques gamines nourrissant de vagues fantasmes, probablement sentimentaux, à propos de l’écriture de poèmes ?  Qui étais-je, d’ailleurs ? J’avais mon prix Doris, et j’avais mon doctorat en littérature comparée et mon boulot à Columbia, signes extérieurs de respectabilité à offrir comme preuves que mon échec n’était pas complet. Mon problème, c’était qu’en moi l’intérieur avait touché l’extérieur. Après mon effondrement, j’avais perdu cette confiance allègre dans les rouages de ma propre intelligence, la conscience qui m’était venue parfois vers la fin de la quarantaine que je pouvais bien rester ignorée, mais que j’étais capable de réfléchir mieux qu’à peu près n’importe qui, que la masse de mes lectures avait fait de mon cerveau une machine à synthétiser pouvant invoquer d’un même souffle la philosophie, la science et le littérature. (…)
A consulter : la fiche du livre chez l'éditeur.
D'autres avis chez Babelio.

mercredi 10 avril 2013

Les braves gens ne courent pas les rues

Les braves gens ne courent pas les rues - Flannery O'Connor
Lu dans Œuvres complètes, publiées chez Gallimard, collection Quarto.

C'est avec ce recueil de nouvelles que j'ai commencé ma découverte des œuvres de Flannery O'Connor, suivant en cela les conseils de l'éditeur, avant la lecture de la préface de Guy Gofette et une présentation très complète de la vie et de l'oeuvre de l'auteur par Nathalie Daladier.

Comme toujours avec les nouvelles, j'ai beaucoup de mal à écrire sur mon ressenti, peinant à dégager plus qu'une impression générale, d'autant qu'ici, les personnages sont plutôt antipathiques et les histoires finissent souvent mal.

Ce qui m’a frappé dans ces nouvelles, c’est qu’il n’y a aucune joie de vivre. On retrouve dans plusieurs d'entre elles des femmes d’âge mûr, engoncées dans leurs préjugés et dans leurs certitudes. Elles sont conscientes de leur condition sociale, ne sont pas toujours très riches mais toujours plus privilégiées que leurs employés noirs, qu’elles exploitent parce que c’est comme ça, qu’elles ont toujours fait ça. Mais si le contrôle leur échappe, dès qu’elles sont en présence d’individus qui ne respectent pas leurs règles, elles se trouvent démunies et sans réaction, à la merci de la bêtise ou de la violence des autres, ces étrangers à leur monde raisonnable.

Dans Le nègre factice, c’est le voyage en train d’un grand-père et de son petit-fils qui nous est raconté, suivi de la visite à la ville voisine, périple que le grand-père envisage comme un apprentissage à transmettre à l’enfant. En réalité, c’est une désillusion terrible et une rupture définitive de la confiance entre eux deux qui les attendent. Et cette expérience est relatée sans pathos, presque sèchement, comme s’il n’y avait rien à faire pour l’éviter, comme si c’était normal.

La nouvelle Les temples du Saint-Esprit semble plus légère, elle met en scène deux jeunes adolescentes, pensionnaires d’une école religieuse, invitées à passer le week-end chez une amie de leur mère. Celle-ci leur a organisé une sortie à la fête foraine en compagnie de deux jeunes voisins. La jeune fille de la maison, plus jeune que les deux autres, est fascinée par les deux filles mais ne veut pas se laisser charmer et s’isole dans une sorte de bouderie et dans la provocation. Je me la représente d’ailleurs très bien comme la jeune fille en photo sur la couverture du livre. Est-ce une photo de l’auteur ? Je n’ai pas trouvé l’information dans les références citées dans l’ouvrage .

Le texte qui m’a vraiment marqué est le dernier du recueil, «La personne déplacée ». C’est ainsi qu’est appelé cet employé polonais, réfugié de l’Europe en guerre, que Mrs. McIntyre a accepté d’embaucher dans son exploitation, sur la recommandation du prêtre de la paroisse. Très vite, M. Guizac surprend tout le monde par ses capacités et son ardeur au travail, suscitant ainsi la jalousie des Shortley, le couple qui y travaille déjà et l’inquiétude chez les ouvriers noirs, peu habitués à ces cadences jamais vues. Mais les intentions de Mrs. McIntyre de réorganiser son équipe ne seront pas durables et sa reconnaissance sera bien vite balayée par des craintes peu charitables, menant à une catastrophe, racontée ici aussi avec une violence sèche qui fait froid dans le dos.

Un extrait de Les temples du Saint-Esprit  (page 257) :
Le couvent était une maison de brique rouge au fond d’un jardin, au cœur même de la ville. Il y avait un poste à essence d’un côté et de l’autre une caserne de pompiers. Une haute grille noire l’entourait et de petites allées pavées se glissaient entre des vieux arbres et des touffes de cognassiers du Japon. Une grosse religieuse au visage rond comme une lune se précipita pour leur ouvrir, embrassa la mère de la petite, qui aurait subi le même sort si elle n’avait tendu la main d’un air glacial, l’œil fixé sur le lambris derrière les chaussures de la bonne sœur. Les religieuses aimaient embrasser les enfants, même de condition modeste ; la sœur lui serra vigoureusement la main et lui fit même craquer un peu les articulations, puis elle invita tout le monde à se rendre à la chapelle, où la bénédiction ne faisait que commencer. « Vous glissez un doigt dans la porte et elles vous coincent pour la prière », se disait la petite en trottant le long des couloirs cirés.
En résumé, je dirai que j'ai apprécié la qualité de l'écriture de Flannery O'Connor, sa précision à décrire la vie quotidienne dans le Sud des États-Unis pour ceux qui n'ont rien et pour ceux qui n'ont pas grand-chose, la chaleur qui écrase au cœur de l'été, la difficulté d'être et le poids des conventions. A la lecture de la biographie de l'auteur, je peux comprendre que sa courte vie de malade explique le ton de ses nouvelles. A découvrir, à condition d'être dans une phase de moral au beau fixe, sinon c'est la déprime assurée !

Lu dans la cadre du challenge Littérama d’Anis.

mardi 9 avril 2013

Masse critique Jeunesse

Retour de Masse critique 

jeudi 11 avril à partir de 8h30.


Cette nouvelle opération de Babelio est consacrée à la littérature Jeunesse.  
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lundi 11 mars 2013

Certaines n'avaient jamais vu la mer

Certaines n’avaient jamais vu la merJulie Otsuka
Phébus (2012)
Traduit de l’anglais (américain) par Carine Chichereau


Certaines n’avaient jamais vu la mer mais toutes les Japonaises dont il est question dans ce livre ont traversé l’océan Pacifique pour rejoindre un futur époux, dont elles ne savaient rien à part une photo et quelques lettres. Après trois semaines de traversée dans des conditions difficiles, le mal de mer, la promiscuité, partageant la crainte ou l’espoir qui les animent, elles débarquent à San Francisco et découvrent, pour la plupart, un mari bien différent de ce qu’elles avaient imaginé. La vie qui les attend n’est pas non plus conforme à leur rêve. Pour beaucoup, c’est le dur labeur dans les champs, pour d’autres, les tâches de domestique. Pour toutes, c’est une vie d’exilées, dans un pays dont elles ne connaissent pas la langue, où elles ont du mal à s’intégrer. Puis les années passent, les enfants naissent, la vie s’améliore mais la deuxième guerre mondiale s’annonce. Le Japon est l’ennemi et ceux qui en sont originaires ne sont plus les bienvenus. De nouveau, il faut partir et tout laisser.

Ce livre de Julie Otsuka a eu beaucoup de succès et j’attendais de le lire avec impatience. J’ai beaucoup aimé la façon dont il est écrit, donnant la parole à toutes ces femmes dans un « nous » collectif, qui, à la fois tient le lecteur à distance de chaque femme en particulier , mais aussi lui donne à s’intéresser à tous ces destins si variés, si différents, mais si semblables par leur caractère tragique.

J’ai trouvé très émouvant le chapitre consacré aux enfants. Comme souvent, les enfants d’immigrés peinent à trouver leur place, mais ne sont déjà plus des Japonais, en veulent à leurs parents de les avoir fait naître ce qu’ils sont. C’est un déchirement pour les mères de les voir s’éloigner d’elles, se détacher des coutumes ancestrales, mais c’est aussi un soulagement de les voir mieux intégrés qu’elles ne le seront jamais.

Pages 26-27 :
Sur le bateau nous ne pouvions imaginer qu’en voyant notre mari pour la première fois, nous n’aurions aucune idée de qui il était. Que ces hommes massés aux casquettes en tricot, aux manteaux noirs miteux, qui nous attendaient sur le quai, ne ressemblaient en rien aux beaux jeunes gens des photographies. Que les portraits envoyés dans les enveloppes dataient de vingt ans. Que les lettres qu’ils nous avaient adressées avaient été rédigées par d’autres, des professionnels à la belle écriture dont le métier consistait à raconter des mensonges pour ravir le cœur. Qu’en entendant l’appel de nos noms, depuis le quai, l’une d’entre nous se couvrirait les yeux en se détournant – je veux rentrer chez moi – mais que les autres baisseraient la tête, lisseraient leur kimono et franchiraient la passerelle pour débarquer dans le jour encore tiède. Nous voilà en Amérique, nous dirions-nous, il n’y a pas à s’inquiéter. Et nous aurions tort.

Page 83 :
Un par un les mots anciens que nous leur avions enseignés disparaissaient de leurs têtes. Ils oubliaient le nom des fleurs en japonais. Ils oubliaient le nom des couleurs. Celui du dieu renard, du dieu du tonnerre, celui de la pauvreté, auquel nous ne pouvions échapper.

Une belle lecture, qui tient à la fois du documentaire et du roman, dans un style très particulier et très efficace.

D'autres avis chez Delphine, Lou, Kathel , Malice et chez Babelio.
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jeudi 7 mars 2013

L'herbe des nuits

L'herbe des nuits - Patrick Modiano
Gallimard (2012)

Une jeune femme  qui se fait appeler Dannie, mais qui est connue sous d’autres identités, un étudiant marocain, un peu trop âgé pour être étudiant, des hommes un peu louches qui se retrouvent à l’Unic hôtel, dans le quartier Montparnasse, et puis un enlèvement et un cadavre qu’on transporte dans une voiture, un inspecteur de police tenace, de tous ces éléments, un autre que Patrick Modiano aurait sans doute tiré un roman policier, avec multiples rebondissements et implications politiques. Mais Patrick Modiano n’est pas un auteur de polar, il a traité cette histoire à sa façon, et personnellement, je m’en réjouis.

Le narrateur, Jean, a retrouvé des carnets dans lesquels il écrivait, quarante ans plus tôt, tout ce qui faisait son quotidien : des listes de noms, des rendez-vous, des adresses, des extraits de poèmes ou de textes choisis. En les parcourant, il se remémore le milieu des années 1960, au sortir de l’adolescence, époque à laquelle il fréquentait le quartier de Montparnasse. A la cafétéria de la Cité universitaire, il avait fait la connaissance de Dannie, une jeune fille qui disait vouloir s’inscrire à la faculté, grâce à l’aide d’Aghamouri, un étudiant marocain qu’elle avait présenté à Jean. Elle avait emménagé à l’Unic hôtel et semblait connaître un groupe d’hommes qui se retrouvaient là, tout en cherchant à les éviter. Dannie était très discrète sur son histoire personnelle et Jean, par peur de la froisser, n’osait pas poser de questions. Il devait se contenter de l’accompagner dans ses déplacements, tant à Paris qu’en province, pénétrant avec elle dans des logements ou des maisons abandonnés, dont elle avait les clés. Les quelques informations qu’il avait obtenues d’Aghamouri n’étaient pas pour le rassurer. D’après celui-ci, Dannie s’était mise dans une situation délicate, mais Jean n’était sûr de rien et son interrogatoire par un inspecteur de police n’avait ni calmé son inquiétude, ni répondu à ses questions.. Puis, Dannie avait disparu en laissant ses mystères derrière elle. Vingt ans plus tard, Jean rencontre par hasard l’inspecteur Langlais près de la Place d’Italie et celui-ci, qui a pris sa retraite, lui confie un dossier, dont la lecture clarifie certains évènements passés.

Dernier opus en date de Patrick Modiano, qui nous entraîne cette fois du côté de Montparnasse, principalement, mais aussi au Jardin du Luxembourg et rue Blanche, décrivant le Paris du milieu des années soixante et ce qu’il est devenu. 
Comme d’habitude, beaucoup de mystère et d’inconnu, qui ne sont que partiellement résolus. Mais ce n’est pas important, c’est le style de Modiano qui compte, sa façon très personnelle d’évoquer le passé, des lieux et des personnages étranges, qui ont leurs secrets, qu’on accepte de ne pas élucider complètement. 
Dans ce roman, plus que dans d'autres, il me semble, le narrateur raconte souvent ses rêves. Grâce à eux, il revit les évènements passés, se rappelle les détails qu'il avait oubliés, qui ne l'avaient pas marqué sur le moment. La lecture du dossier que lui remet l'inspecteur de police, vingt ans après, apporte des réponses aux questions qu'il se posait, replace les évènements dans le contexte politique de l'époque, mais sans insister sur l'affaire. 
D'après les articles que j'ai lus à propos de ce livre, c'est l'enlèvement et le meurtre de Ben Barka qui auraient inspiré ce roman mais Modiano en parle à peine, s'attachant plutôt aux personnages, réels ou supposés, qui ont gravité autour de cette histoire et parcourant les rues de Paris pour mieux retranscrire l'époque où tout cela s'est joué. 



Extrait page 14 :

Un dimanche de fin d’après-midi en octobre, mes pas m’avaient donc entraîné dans cette zone que j’aurais évitée un autre jour de la semaine. Non, il ne s’agissait vraiment pas d’un pèlerinage. Mais les dimanches, surtout en fin d’après-midi, et si vous êtes seul, ouvrent une brèche dans le temps. Il suffit de s’y glisser. Un chien empaillé que vous aviez aimé de son vivant. A l’instant où je passais devant le grand immeuble blanc et beige sale du 11, rue d’Odessa – je marchais sur le trottoir d’en face, celui de droite -, j’ai senti une sorte de déclic, ce léger vertige qui vous prend chaque fois justement qu’une brèche s’ouvre dans le temps. Je restais immobile à fixer les façades de l’immeuble qui entouraient la petite cour. C’était là que Paul Chastagnier garait toujours sa voiture, alors qu’il occupait une chambre rue de Montparnasse, à l’Unic Hôtel. Un soir, je lui avais demandé pourquoi il ne laissait pas cette voiture devant l’hôtel Il avait eu un sourire gêné et m’avait répondu en haussant les épaules : « Par prudence… »

En complément, deux interviews sur France-Culture et sur le site des Inrocks et un article sur le blog de l'école des lettres.
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