jeudi 22 janvier 2026

Aziza


Aziza – Valérie Clo 

Buchet-Chastel (2025) 

Après trente ans passés en région parisienne, la narratrice revient vivre dans le Var, là où elle est née. Ce changement de vie la rapproche de sa mère mais l’éloigne de ses deux filles. Sujette à des vertiges et des nausées, elle consulte de nouveau son médecin après avoir essayé un traitement médicamenteux et une rééducation de l’oreille interne qui ne l’ont pas soulagée. À sa grande surprise, le praticien l’interroge sur l’origine de ses grands-parents, car il a une théorie à ce sujet.

 

« Je m’intéresse à la généalogie et, vous me croirez ou pas, mais j’ai remarqué qu’il y avait souvent un problème de déracinement dans la lignée de ceux qui souffrent de vertiges. »

Ça fait deux fois que je le vois – j’ai aussi dû changer de médecin traitant – et je ne sais pas si je dois éclater de rire ou le prendre au sérieux. Il continue à me fixer avec ses petits yeux bleus plissés. Assurément, lui est très sérieux et attend une réponse. Il veut savoir s’il peut m’ajouter à sa liste de patients qui souffrent de vertiges dont les ancêtres ont été déracinés. J’avoue ne m’être jamais posé la question de cette façon. Je sais qu’ils sont nés en Algérie, comme ma mère d’ailleurs. Je m’empresse d’ajouter avec une certaine fierté, et comme si cela effaçait l’éventuel déracinement, oui mais ils sont français, je veux dire ils sont nés français. (page 12)

 

La narratrice replonge alors dans ses souvenirs d’enfance, les vacances auprès de ses grands-parents, anciens français d’Algérie installés en région parisienne. Elle se remémore particulièrement sa grand-mère, Aziza, qui avait décidé de se faire appeler Louise à son arrivée en métropole en 1962. La découverte d’une malle renfermant des objets ayant appartenu à ses grands-parents lui donne accès à un pan méconnu de l’histoire familiale, grâce à un carnet de recettes et un journal intime tenu par Aziza, adolescente d’Alger puis jeune mariée à Constantine avec un mari qui lui a été imposé.

 J’ai beaucoup aimé ce roman qui traite d’un sujet maintes fois raconté, l’arrachement au pays natal, mais qui, ici, sous la plume de Valérie Clo, est traité d’une manière très sensible, sans pathos. L’auteure sait partager son émotion et sa curiosité. Au fil de ses découvertes, questionnant sa mère et ses oncles et tantes, elle parvient à brosser un portrait très émouvant de son aïeule, qui a dû, à la cinquantaine, quitter son pays avec une simple valise.

Elle s’interroge aussi sur l’impact du déracinement de la famille sur ses proches et sur elle-même. Ainsi depuis quelques temps, sa propre mère qui a quitté l’Algérie à l’âge de quinze ans, fait le vide dans sa vie, se débarrasse de tout, veut vendre sa maison. Reproduit-elle inconsciemment l’histoire de sa mère en ne conservant de son existence que le contenu d’une valise ?

La narratrice elle-même se demande si ses multiples déménagements ne sont pas une conséquence de l’exil de ses ascendants. Découvrir son histoire familiale lui fait beaucoup de bien, l’allège, l’ancre dans la réalité.

 Je ne sais pas si mes vertiges vont finir par disparaître, mais ce que je sais c’est que, aujourd’hui, je peux me tenir droite et répondre même avec une certaine fierté à cette question : oui, mes ancêtres viennent d’ailleurs, et lorsque je dis ça, apparaît devant moi un monde bruyant et coloré. Une tribu en marche incroyablement vivante qui me remplit de joie et me donne un sentiment de complétude. J’ai traversé leurs souffrances et, en chemin, j’ai cueilli leur optimisme et leur adaptabilité. Je n’ai plus honte de leur histoire arrachée, de leur exubérance, de leur différence. Ils vivent en moi, nomades et heureux. Ils dansent au soleil. Au loin, j’entends l’éclat vif et sonore de leurs youyous qui montent vers le ciel. (page 185)

 

De Valérie Clo, j’avais lu et aimé La tyrannie des apparences, un roman de science-fiction tel que je les aime. Ici, avec Aziza, le sujet est certes moins original, mais j’ai été touchée par cette recherche familiale pleine d’humanité. 
Un très beau roman que je recommande sans hésitation.

 Avec ce livre de 192 pages, je débute ma participation au Challenge des Gravillons de l’hiver chez La petiteliste.