samedi 14 mars 2026

Le gang de la clef à molette

Le gang de la clef à molette - Edward Abbey 

Gallmeister - Totem (2016) 
Traduit par Jacques Mailhos


Ce roman a été publié initialement en 1975 aux États-Unis, et a paru en français une première fois en 1997 sous le titre Ne meurs pas, ô mon désert dans une traduction tronquée puis en 2006 chez Gallmeister avec le titre actuel. 
En 2013, Gallmeister en propose une nouvelle traduction complète et c’est cette version que j’ai lu en édition de poche Totem. 
L’année 1975 est importante car elle permet de situer le récit dans le temps et de relativiser les propos tenus par les héros, en ce qui concerne les populations indiennes et afro-américaines. On peut  trouver dans ce livre un certain racisme qui choque maintenant. De même, si l’amour des grands espaces, des paysages exceptionnels est manifeste, les convictions écologiques des personnages n’ont rien à voir avec notre prise de conscience actuelle.

Ils sont quatre, américains, blancs, attachés à la préservation de la nature et des grands espaces. Ils ont chacun leur marotte. Tout d’abord, Doc Sarvis et Bonnie Abbzug, lui chirurgien aisé d’Albuquerque, presque la cinquantaine, et elle, son assistante et maitresse de vingt-huit ans, ancienne hippie adepte de la fumette. Tous deux détestent les panneaux publicitaires qui défigurent les paysages. Alors ils les brûlent, méthodiquement, lors de longues virées nocturnes, puis passent à l’usage de la tronçonneuse lorsque le métal remplace le bois dans la fabrication des panneaux.

Ensuite, nous faisons la connaissance de George Hayduke, vingt-cinq ans, ancien du Vietnam, où il a passé deux années dans la jungle puis un an dans les geôles Viêt-cong. Quand il est revenu chez lui près de Tucson, il n’a pas reconnu les paysages de son enfance, dévastés par les bulldozers et autres engins de chantiers. Depuis, il roule, parcourant les abords du Colorado, évaluant les distances non pas en kilomètres parcourus mais en nombre de canettes de bière absorbées, canettes qu’il balance sans vergogne par la fenêtre une fois qu’elles sont vides. 

Enfin, il y a Seldom Seen Smith, Mormon renégat, polygame marié à trois femmes, organisateur de randonnées fluviales sur le Colorado. Lui, sa bête noire, c’est le barrage de Glen Canyon sur ce même fleuve, responsable de l’engloutissement de son village natal, Hite, Utah. Son rêve, c’est de détruire ce barrage, de redonner au Colorado son parcours initial et aux canyons ancestraux leur forme d’avant.

Tous les quatre se rencontrent lors d’une descente partielle du Colorado en bateau gonflable, organisée par Seldom et pour laquelle il a embauché Hayduke comme assistant. Lors des haltes nocturnes au bord du fleuve, ils ont vite fait d’échanger sur les sujets qui les préoccupent, se reconnaissent un objectif commun et décident de s’allier pour contrer les avancées néfastes de la modernité autour des gorges du Colorado. Ainsi nait le gang de la clef à molette.  Ils commencent ensemble à parcourir ces territoires majestueux de l’Utah et de l’Arizona pour repérer leurs cibles. Ils s’attaquent aux engins de chantiers, aux installations autour des mines, ils envisagent de faire sauter des ponts. Comme les dégâts qu’ils provoquent ne passent pas inaperçus, les autorités et une milice locale se lancent à leur poursuite, ce qui donne lieu à des séquences rocambolesques de fuites et de cache-cache au sein d’une nature sauvage et spectaculaire.

 

Malgré ses longueurs, j’ai apprécié ce livre, à cause sans doute de ses descriptions très fouillées, de l’accumulation des détails qui m’ont fait plonger dans un univers exotique. Ainsi, le démarrage d’un bulldozer à chenilles donne lieu à trois pages et demie d’explications ! C’est la même chose pour d’autres domaines comme la topologie, la géologie, les engins de chantiers, la botanique. En fait, dès que Edward Abbey parle de quelque chose, il faut qu’il creuse le sujet à fond. Certains lecteurs pourraient trouver le temps long !
D’ailleurs, on pourrait presque considérer ce livre comme un véritable manuel de sabotage, de préparation d’explosifs ou d’expéditions commando.

Un beau jour, au début du mois de juin, alors qu’ils quittaient Blanding, Utah, en direction de l’ouest, en route pour installer de nouvelles planques, le gang s’arrêta au sommet de Comb Ridge pour admirer le monde qui s’étendait en bas. Ils roulaient assis à quatre de front dans la large cabine du pick-up tout terrain de Seldom. C’était l’heure du déjeuner. Seldom quitta la route poussiéreuse – l’Utah State 95 – et tourna vers le sud sur une piste de 4x4 qui longeait la crête. Comb Ridge est un vaste monoclinal qui monte régulièrement vers l’est et plonge presque à quatre-vingt-dix degrés sur son flan ouest. L’à-pic lui-même est une paroi quasi verticale d’environ cent cinquante mètres, à quoi il convient d’ajouter les quatre-vingt-dix mètres supplémentaires d’épaulement escarpé en bas de la falaise. Comme de nombreux autres canyons, mesas et monoclinaux du sud-est de l’Utah, Comb Ridge constitue un obstacle sévère aux déplacements est-ouest. Ou constituait. Ainsi que Dieu le voulait. (page 98)

(…) Les sacs s’ouvrirent, les outils et les torches apparurent. Sous l’œil élevé de Doc, ses trois comparses s’amusèrent à trancher du fil électrique, cisailler de la durite, couper du câblage de commandes et sectionner du tuyau hydraulique sur le splendide Hyster C-450A flambant neuf, vingt-sept tonnes, double tambour dont un à pieds de mouton, diesel Caterpillar 330 HP, prix conseillé vingt-neuf mille cinq cents dollars, FOB Saginaw, Michigan. Un des meilleurs. Un petit bijou. (page 109)

Je n’oublie pas l’humour qui pointe à chaque page, les interrogations des personnages sur leur motivation, leur prise de conscience que leur mission devra s’arrêter, chacun à un niveau différent en fonction de ses objectifs et de ce qu’il est prêt à sacrifier. Si on est prêt à y passer du temps, le summum pour apprécier au mieux ce livre et s’immerger dans l’action au côté des héros serait de suivre leurs périples sur une carte détaillée de la région et admirer les paysages décrits sur un écran d’ordinateur. Tout un programme !

En voici un aperçu : 

Lee's Ferry, le point de rendez-vous pour la descente en radeau

 

 Pont et barrage de Glen Canyon 
 
Echo Cliffs 

Lac Powell 

Vermilion Cliffs 

Les avis de Charybde et d'Uzbek&Rika ainsi que la critique vidéo d'En Bordure qui permet de visualiser le théâtre des opérations. 

jeudi 22 janvier 2026

Aziza


Aziza – Valérie Clo 

Buchet-Chastel (2025) 

Après trente ans passés en région parisienne, la narratrice revient vivre dans le Var, là où elle est née. Ce changement de vie la rapproche de sa mère mais l’éloigne de ses deux filles. Sujette à des vertiges et des nausées, elle consulte de nouveau son médecin après avoir essayé un traitement médicamenteux et une rééducation de l’oreille interne qui ne l’ont pas soulagée. À sa grande surprise, le praticien l’interroge sur l’origine de ses grands-parents, car il a une théorie à ce sujet.

 

« Je m’intéresse à la généalogie et, vous me croirez ou pas, mais j’ai remarqué qu’il y avait souvent un problème de déracinement dans la lignée de ceux qui souffrent de vertiges. »

Ça fait deux fois que je le vois – j’ai aussi dû changer de médecin traitant – et je ne sais pas si je dois éclater de rire ou le prendre au sérieux. Il continue à me fixer avec ses petits yeux bleus plissés. Assurément, lui est très sérieux et attend une réponse. Il veut savoir s’il peut m’ajouter à sa liste de patients qui souffrent de vertiges dont les ancêtres ont été déracinés. J’avoue ne m’être jamais posé la question de cette façon. Je sais qu’ils sont nés en Algérie, comme ma mère d’ailleurs. Je m’empresse d’ajouter avec une certaine fierté, et comme si cela effaçait l’éventuel déracinement, oui mais ils sont français, je veux dire ils sont nés français. (page 12)

 

La narratrice replonge alors dans ses souvenirs d’enfance, les vacances auprès de ses grands-parents, anciens français d’Algérie installés en région parisienne. Elle se remémore particulièrement sa grand-mère, Aziza, qui avait décidé de se faire appeler Louise à son arrivée en métropole en 1962. La découverte d’une malle renfermant des objets ayant appartenu à ses grands-parents lui donne accès à un pan méconnu de l’histoire familiale, grâce à un carnet de recettes et un journal intime tenu par Aziza, adolescente d’Alger puis jeune mariée à Constantine avec un mari qui lui a été imposé.

 J’ai beaucoup aimé ce roman qui traite d’un sujet maintes fois raconté, l’arrachement au pays natal, mais qui, ici, sous la plume de Valérie Clo, est traité d’une manière très sensible, sans pathos. L’auteure sait partager son émotion et sa curiosité. Au fil de ses découvertes, questionnant sa mère et ses oncles et tantes, elle parvient à brosser un portrait très émouvant de son aïeule, qui a dû, à la cinquantaine, quitter son pays avec une simple valise.

Elle s’interroge aussi sur l’impact du déracinement de la famille sur ses proches et sur elle-même. Ainsi depuis quelques temps, sa propre mère qui a quitté l’Algérie à l’âge de quinze ans, fait le vide dans sa vie, se débarrasse de tout, veut vendre sa maison. Reproduit-elle inconsciemment l’histoire de sa mère en ne conservant de son existence que le contenu d’une valise ?

La narratrice elle-même se demande si ses multiples déménagements ne sont pas une conséquence de l’exil de ses ascendants. Découvrir son histoire familiale lui fait beaucoup de bien, l’allège, l’ancre dans la réalité.

 Je ne sais pas si mes vertiges vont finir par disparaître, mais ce que je sais c’est que, aujourd’hui, je peux me tenir droite et répondre même avec une certaine fierté à cette question : oui, mes ancêtres viennent d’ailleurs, et lorsque je dis ça, apparaît devant moi un monde bruyant et coloré. Une tribu en marche incroyablement vivante qui me remplit de joie et me donne un sentiment de complétude. J’ai traversé leurs souffrances et, en chemin, j’ai cueilli leur optimisme et leur adaptabilité. Je n’ai plus honte de leur histoire arrachée, de leur exubérance, de leur différence. Ils vivent en moi, nomades et heureux. Ils dansent au soleil. Au loin, j’entends l’éclat vif et sonore de leurs youyous qui montent vers le ciel. (page 185)

 

De Valérie Clo, j’avais lu et aimé La tyrannie des apparences, un roman de science-fiction tel que je les aime. Ici, avec Aziza, le sujet est certes moins original, mais j’ai été touchée par cette recherche familiale pleine d’humanité. 
Un très beau roman que je recommande sans hésitation.

 Avec ce livre de 192 pages, je débute ma participation au Challenge des Gravillons de l’hiver chez La petiteliste.