mardi 12 juillet 2016

Les gens dans l'enveloppe

Les gens dans l’enveloppe – Isabelle Monnin avec Alex Beaupain

Éditions JC Lattès (2015)

En 2012, Isabelle Monnin a acheté sur Internet un lot de 250 photos d’une même famille. L’enveloppe blanche est arrivée par le courrier, Isabelle les a regardées, elle a imaginé la vie de cette famille et en a construit un roman, donnant ainsi vie à Laurence, la petite fille sur son vélo, qui pose entre Simone (ou mamie Poulet comme elle l’appelle) et Raymond, ses grands-parents. Laurence vit seule avec Serge son père depuis que Michelle, la mère, est partie pour l’Argentine pour suivre son amant Horatio. Laurence passe ses vacances en famille tous les ans au même camping, où vient les rejoindre la tante Mimi, grande adepte de la course à pied. Laurence grandit, attendant en vain des nouvelles de sa mère et part pour l’Argentine, avec l’espoir de la retrouver. Elle écrit régulièrement à Simone, qui décline et qui décide de faire le ménage dans ses photos, éliminant les traces des évènements douloureux qui ont marqué sa vie. A la mort de Simone, Serge fait venir un brocanteur qui emporte le contenu de la maison, dont une boite de photos.
 

Parce qu’elle est romancière et journaliste, Isabelle Monnin a décidé d’inventer une histoire sur les personnages des photos et puis d’enquêter sur leur vie réelle. Elle s’est fixée des règles : attendre d’avoir terminé la fiction avant de démarrer son enquête et ne pas modifier l’intrigue du roman une fois l’enquête achevée. En mai 2013, elle commence à tenir son journal pour raconter cette enquête, qui constitue la deuxième partie de ce livre. Parce qu’elle sait que le lot de photos provient de Franche-Comté, dont elle est aussi originaire, et parce que par chance, elle a pu identifier relativement facilement le village grâce au clocher de l’église, elle arrive assez vite à ses fins, et peut mettre de vrais noms aux personnages qu’elle a inventés et reconstituer leur vie réelle. Alors que dans le roman, c’est la petite fille, Laurence, qui était le fil conducteur de l’histoire, ici c’est le personnage du père, qui s’appelle Michel, qui prend de l’importance.
 

En parallèle, Isabelle Monnin a montré les photos à son ami Alex Beaupain, qui a décidé de mettre en musique le roman d’Isabelle et de faire participer les Gens de l’enveloppe à l’élaboration à ce projet. Il y a donc dans ce livre un CD pour illustrer musicalement les deux volets de l’histoire.

C’est un travail très intéressant qui prend forme dans les deux parties de ce livre et dans les chansons du CD. L’expérience menée est émouvante. L’auteur noue avec les membres de la famille une relation où elle s’implique personnellement, ce qui lui permet de revisiter aussi des moments douloureux de sa propre vie. Le travail qu’elle réalise avec Alex Beaupain amènent les Gens de l’enveloppe, et surtout Michel, à reprendre la main sur sa propre histoire et à s’engager dans ce qui devient leur projet commun.

Une belle expérience !

Découvrez un extrait de ce livre sur le site de l'éditeur.




Lecture n°10 dans le cadre du challenge 1% Rentrée littéraire 2015.

lundi 4 juillet 2016

En attendant Bojangles

En attendant Bojangles – Olivier Bourdeaut

Éditions Finitude (2016)

C’est une histoire d’amour et de folie, dont le narrateur est un enfant. Une histoire qu’il raconte avec ses mots et sa perception, son amour inconditionnel pour ses parents qui lui ont construit une vie merveilleuse et excentrique, rejetant toutes les contraintes pénibles d’une existence banale. Une vie de fêtes permanentes, de cocktails et de fantaisie, où il est recommandé de sauter sur les lits et les canapés, où les punitions seraient de devoir regarder la télévision pendant des heures ou d’avoir à ouvrir une montagne d’enveloppes jamais décachetées, au cas où on devrait être puni, ce qui n’arrive jamais. Une vie où la mère change de prénom tous les jours, où l’on vouvoie ceux que l’on chérit, où la meilleure compagne de jeux est une grue de Numidie et le meilleur ami un sénateur bedonnant. Une vie rythmée par une chanson de Nina Simone, Mister Bojangles, sur laquelle dansent sans fin les deux parents sous le regard ébloui de leur enfant.
Un jour, hélas, la folie n’est plus douce et les débordements de la mère deviennent dangereux. Ce sont alors les mots que le père a laissé à son fils qui permettront à celui-ci de comprendre ce qui s’est joué dans cette famille extravagante et de réaliser la force de l’amour que Georges vouait à sa femme.


C’est le billet de Sylire qui a été ma première découverte de ce livre. Ce qu’elle en disait, la couverture atypique de l’ouvrage aperçu dans la vitrine de mon libraire, et surtout l’évocation de la chanson de Nina Simone, tout cela a contribué à l'envie de le lire à mon tour. Ensuite, la déferlante qui a submergé les médias et les blogs à son propos m’a un peu refroidie - je me méfie des gros succès - et j'ai attendu de le trouver à la médiathèque.

C’est une lecture agréable et facile, on se laisse attendrir par la plume naïve du narrateur-enfant et on compatit à celle plus réaliste du père, qui rééquilibre le récit vis-à-vis de son aspect festif et fantasque. La vision de l’enfant est pleine de tendresse et d’amour, même s’il s’étonne parfois des réactions de sa mère et semble souvent plus raisonnable qu’elle. Très vite, il s’allie plus ou moins consciemment avec son père pour ériger des barrières autour de sa mère, afin de la protéger de l’impact de ses excès et de la désapprobation des autres. C’est ce volet de l’histoire que j’ai trouvé émouvant dans ce livre. J’ai bien aimé l’humour qui se dégage des réflexions de l’enfant face à des comportements qu’il ne comprend pas toujours. Mais il n’y a rien d’étonnant à cela, il suffit de se rappeler les questions et les observations de ses propres enfants dans la vie courante pour retrouver des situations similaires et des jeux de mots qui restent dans l’histoire familiale.

Il y a juste un passage m’a gênée au cours de cette lecture, c’est lorsque l’auteur décrit l’un des pensionnaires de l’hôpital où séjourne la mère, celui qui est surnommé Le Yaourt et qui se prend pour le président. L’auteur s’est peut-être fait plaisir en glissant cette caricature mais pour moi elle n’a pas sa place dans ce roman, peut-être parce qu’elle m’a reconnectée à la réalité et que c’est l’irréalité de ce roman que j’ai appréciée. En tous cas, Olivier Bourdeaut semble avoir des dons de voyance car son dernier paragraphe anticipe parfaitement le succès de son roman.

Extrait page 157 :
J’avais appelé son roman « En attendant Bojangles », parce qu’on l’attendait tout le temps, et je l’avais envoyé à un éditeur. Il m’avait répondu que c’était drôle et bien écrit, que ça n’avait ni queue, ni tête, et que c’était pour ça qu’il voulait l’éditer. Alors, le livre de mon père, avec ses mensonges à l’endroit à l’envers, avait rempli toutes les librairies de la terre entière. Les gens lisaient Bojangles sur la plage, dans leur lit, au bureau, dans le métro, tournaient les pages en sifflotant, ils le posaient sur leur table de nuit, ils dansaient et riaient avec nous, pleuraient avec Maman, mentaient avec Papa et moi, comme si mes parents étaient toujours vivants, c’étaient vraiment n’importe quoi, parce que la vie c’est souvent comme ça, et c’est très bien ainsi.
Succès mérité, le style est brillant et juste pour retranscrire la voix de l’enfant, l’histoire est légère puis plus sombre, comme la vie, finalement. De nombreuses critiques, au sujet de ce livre, évoquent L'écume des jours de Boris Vian. Personnellement ce livre m'a plutôt rappelé le film La vie est belle de Roberto Begnini, dans la tentative du père de garder son fils dans une certaine insouciance.

Une occasion de retrouver l'ambiance sonore de ce livre : la chanson  Mr Bojangles, interprétée par Nina Simone.

Cette chanson a été reprise par de nombreux artistes et j’ai trouvé cette version de Sammy Davis Jr, qui a beaucoup de charme, dans un autre style.



Si j’en crois Wikipedia, le créateur de la chanson est Jerry Jeff Walker. Ce n'est certainement pas lui qui a contribué le mieux à la mettre en valeur.




Plus récemment, il en a proposé une version plus country, très kitsch et nostalgique dans son genre !




Les avis ne manquent pas sur ce roman, par exemple chez Keisha, Leiloona, Miss Alfie, Nicole, Dasola et sur Babelio.

jeudi 30 juin 2016

Recherche femme parfaite

Recherche femme parfaite – Anne Berest

Grasset (2015)

Émilienne, la trentaine, est photographe, c’est une enfant de la balle, ses parents étaient artistes. Elle a participé à un de leurs spectacles, alors qu’elle était toute petite, enfermée dans une valise qui se mettait à courir toute seule. Pour assurer ses fins de mois, Émilienne est photographe de mariage mais elle espère toujours être reconnue pour son œuvre photographique, qu’elle envisage comme le témoin « d’un état d’attente, un entre-deux », comme la création « d’une forme de suspense ». Elle s’est inscrite à un concours dans le cadre des Rencontres d’Arles, autour du thème « Portrait(s) de femme(s) » et n’a encore rien rendu, alors que la clôture a lieu deux semaines plus tard. C’est le burn-out de sa voisine Julie qui va lui donner l’idée directrice de son projet, qu’elle va intituler « Une femme parfaite ».

Extrait page 37-38
Je prendrais en photographie des femmes admirables, des héroïnes du quotidien, des modèles pour leur entourage. Et à travers ces différents portraits, se dessinerait l’idée que la femme aujourd’hui veut donner d’elle-même – le portrait d’une femme idéale. Mais j’en chercherais aussi la faille, la fragilité, le point de rupture. Je guetterais les signes de folie dans cette impossible quête de la perfection. En quinze jours, je m’en sentais capable – le plus important, c’est un bon sujet, après, tout peut arriver. Pour commencer, il fallait trouver des modèles. Je ne pouvais pas passer une annonce dans le journal : « Recherche femme parfaite pour projet photographique. » En croisant Thierry dans l’escalier, j’eus l’idée de lui demander qui, selon lui, incarnait l’idéal féminin aux yeux de sa femme.
-    Julie Andrieu, me répondit-il du tac au tac. Elle en est complètement obsédée.
Thierry m’expliqua que c’était une présentatrice de télévision spécialisée dans les reportages gastronomiques. Malheureusement, lui dis-je, ce serait plus facile pour moi d’aborder des femmes qui n’étaient pas célèbres.
-    Alors appelle Marie Wagner, me dit Thierry, elle est médecin. Son mari est mort il y a deux ans, il était pasteur. Julie dit toujours : « Cette femme, c’est une sainte. » 

La visite chez Marie Wagner se révèle quelque peu décevante pour Émilienne, et ne donne même pas lieu à une séance photo. Sur l’autoroute du retour, elle rencontre une jeune skateboardeuse, Alizée, à qui elle raconte l’importance de la photographe Francesca Woodman dans son propre parcours. Puis, lors d’une halte au bar d’un grand hôtel, elle fait la connaissance de Georgia, une femme qui l’envoûte et qui disparait au matin. Émilienne veut à tout prix la revoir et ira jusqu’à Venise pour tenter de la retrouver. Dans cette quête, Émilienne va avoir l’occasion de rencontrer d’autres femmes et pourra mener à bien, contre toute attente, son projet photographique.

C’est une aventure fantasque que nous raconte Anne Berest dans ce nouveau livre. Une quête dont l’objet fluctue au gré des rencontres que fait Émilienne, passant de la recherche de la femme parfaite à la recherche de l’amour, même imparfait. Ce sont de multiples aspects de la condition féminine qui s’expriment à travers des péripéties tantôt burlesques, tantôt désespérées, et aussi les différentes facettes que peut prendre l’amour, avec ses excès, ses limites et les sacrifices qu’il impose. Un livre bien différent des deux précédents d‘Anne Berest que j’ai déjà lus, un livre léger, au premier abord, qui se lit avec plaisir et qui évoque des thèmes plus sérieux, comme l’image de la femme, la tyrannie de la réussite, la soumission aux codes. 

Grâce à ce livre, j’ai découvert le film Der Lauf der Dinge, ainsi que le travail de deux photographes, Francesca Woodman et Julia Margaret Cameron, dont il est question à travers ces pages. 

La fondation Henri Cartier-Bresson présente jusqu’au 31 juillet 2016 une exposition des photos de Francesca Woodman.

L'avis de L'irrégulière.




Lecture n°9 dans le cadre du challenge 1% Rentrée littéraire 2015.

dimanche 26 juin 2016

Eugène Boudin la magie de l'air et de l'eau

Eugène Boudin la magie de l’air et de l’eau – Anne-Marie Bergeret-Gourbin et Laurent Manœuvre

Éditions À Propos (2016)

Ce très joli livre, que j’avais pu voir dans la vitrine de ma librairie de quartier, était proposé dans la sélection de l’opération Masse Critique de Babelio. J’avais tout de suite été séduite par sa couverture, qui propose une vue partielle du tableau de Boudin, « Plage de Deauville à marée basse ».

En une soixantaine de pages, les auteurs présentent la vie et l’œuvre de l’artiste, alternant les repères chronologiques et les analyses des œuvres marquantes, décrivant le contexte historique, culturel et social de l’époque. Ensuite, ils choisissent d’approfondir un thème spécifique à l’artiste, ici « De l’esquisse au tableau de Salon », qui apporte un éclairage passionnant sur le travail de l’artiste, puis ils terminent par une bibliographie autour du peintre et de son époque et une présentation rapide des endroits où l’on peut voir ses tableaux.

Bien qu’ayant participé à la première exposition des Impressionnistes, Boudin ne s’est jamais revendiqué de ce mouvement. Néanmoins, c’est lui qui a convaincu Claude Monet de l’importance de la peinture en extérieur, sur le motif. Peintre de l’estuaire de la Seine, de ses paysages et de ses métiers, puis adepte des scènes de plage qui deviennent un style à la mode, l’artiste s’est aussi spécialisé dans les marines, même s’il n’a jamais été officiellement consacré comme « peintre de la Marine ». Ses voyages l’ont mené en Belgique, aux Pays-Bas, en Bretagne et plus tard à Venise et en Toscane. Ses œuvres ont inspiré les artistes qui lui ont succédé, comme Matisse et les Fauves. Claude Monet a affirmé avec force qu’il devait tout à Eugène Boudin.

J’avais l’impression de connaitre la peinture d’Eugène Boudin mais ce livre m’en a appris davantage sur son œuvre et sur son désir d’indépendance, qu’il a gardé toute sa vie, résistant autant que possible aux pressions des marchands qui voulaient le contraindre à suivre le goût des acheteurs et les dictats de la mode.

Merci à Babelio et aux éditions À Propos pour l’envoi gracieux de ce livre. D’autres ouvrages dans la même collection présentent d’autres artistes, tels que Bonnard, Yves Klein, Rembrandt ou Donatello, pour n’en citer que quelques-uns, et cela pour un coût à la portée de tous. Parfait pour la première découverte d’une œuvre.

dimanche 19 juin 2016

La femme sur l'escalier

La femme sur l’escalier – Bernhard Schlink

Gallimard – collection Du monde entier (2016)
Traduit de l’allemand par Bernard Lortholary.


Je ne me plains pas d’être vieux. Je n’envie pas la jeunesse d’avoir encore la vie devant elle ; je ne veux pas l’avoir encore une fois devant moi. Mais j’envie la jeunesse d’avoir derrière elle un passé qui est bref. Quand nous sommes jeunes, nous embrassons notre passé d’un regard. Nous pouvons lui donner un sens, même si c’est sans cesse un autre sens. Si maintenant je me retourne sur mon passé, je ne sais pas ce qui fut pesant et ce qui fut gratifiant, j’ignore si le succès valait la peine et, dans mes rencontres avec les femmes, j’ignore ce qui fut abouti et ce qui me fut refusé. (page 61)

Le narrateur est un grand avocat allemand, la soixantaine, venu à Sydney pour négocier un contrat. Il profite d’une journée de repos avant de repartir pour l’Allemagne et visite le jardin botanique et l’Art Gallery. Là, il tombe en arrêt devant un tableau qu’il connait, dont il a connu le peintre, Karl Schwind, l’acheteur, Peter Gundlach, et même la femme qui a servi de modèle. Tout jeune avocat, il était intervenu à la demande du peintre, afin de régler un différend entre lui-même et le propriétaire du tableau et était tombé amoureux du modèle, Irène. À ce qui devait devenir sa grande honte, il avait accepté de négocier un marché entre les deux hommes, monnayant le tableau contre la jeune femme. L’affaire avait capoté, Irène et le tableau avait disparu et il n’en avait plus jamais entendu parlé.
L’avocat décide de prolonger son séjour en Australie, bien décidé à retrouver Irène, qu’il n’a jamais oubliée et pour apaiser les remords qui le poursuivent depuis.

Je m’avançai lentement vers le tableau. J’étais gêné, là aussi, comme la première fois. À l’époque, ç’avait été de voir s’avancer vers moi, nue, la femme qui, la veille encore, était assise dans mon bureau avec un jean, un haut et une veste. À présent j’étais gêné parce que le tableau me rappelait ce qui s’était passé à l’époque, ce dans quoi je m’étais laissé entraîner, et que je m’étais empressé de chasser de ma mémoire. (page 12)
C’est une histoire rocambolesque que raconte Bernhard Schlink mais il ne s’attarde pas sur les péripéties que traversent Irène et le tableau. Ce qui compte, ce sont les sentiments entre ces trois hommes et cette femme. Tous trois, ils l’ont aimée, tous trois elle les a fuis et elle ne va en choisir qu’un pour l’accompagner dans les jours qui lui restent, utilisant le tableau et l’attrait qu’il exerce pour les réunir tous une dernière fois.

Aux côtés d’Irène, le narrateur redevient le jeune homme qu’il a été, comme si toutes ces années n’avaient pas existé, comme s’il les avait vécues entre parenthèses. Alors que Gundlach semble savoir ce qu’Irène a fait entre sa fuite et son exil en Australie, l’avocat ne cherche pas à connaître les détails de ce qui semble être un lourd passé. Avec Irène, il choisit de réinventer ce qui aurait pu être leur histoire, s’ils avaient fui ensemble, se reconstruisant des souvenirs fictifs apaisants pour tous deux.

Il est question d’amour, d’art, de la complexité qui entoure les œuvres d’art, de ce que ces œuvres représentent pour ceux qui gravitent autour. L’argent et le pouvoir qu’il apporte y tiennent aussi leur place, pas la plus brillante ni la plus durable. Irène l’avait pressenti, se choisissant un destin désintéressé dans son exil australien.

C’est une histoire singulière, pas du tout celle à laquelle je m’attendais après la lecture de la quatrième de couverture. Mais aucune déception, en ce qui me concerne, juste une frustration vis-à-vis du passé trouble d’Irène en RDA qui n’est qu’effleuré. Mais ce n’était sans doute pas le propos de Schlink de s’étendre sur ces événements, le livre en aurait été différent.

Les avis de Kathel et de Jostein.

dimanche 12 juin 2016

Mariages de saison

Mariages de saison – Jean-Philippe Blondel

Buchet Chastel (2016)

Été 2013 : Corentin, comme tous les ans, seconde son parrain, Yvan, comme vidéaste de mariage, pendant les mois où les cérémonies se multiplient. À vingt-sept ans, Corentin n’est pas encore très installé dans la vie, que ce soit sur le plan professionnel ou sur le plan sentimental. Jusqu’à présent, il s’est laissé vivre, n’a pas retenu les petites amies qui l’ont quitté, parfois après quelques mois de vie commune. Les expériences qu’il va vivre cet été, au travers de cinq mariages, vont marquer un tournant dans sa vie et l’amener à enfin décider du cours de son existence.
C’est l’initiative d’une des mariées, Aline, qui va être l’élément déclencheur de cette prise de conscience. Lors de son mariage, elle demande à Corentin de filmer en privé la déclaration d’amour qu’elle adresse à son nouveau mari. La teneur du message vidéo et l’expression des sentiments de la jeune femme amènent Célestin à renouveler l’expérience auprès de ses proches et à leur demander de s’exprimer devant sa caméra. Son ami Alexandre est le premier à jouer le jeu, puis ce sont ses parents, son parrain, une ancienne petite amie mariée et prête à accoucher, qui s’y prêtent. À travers leurs déclarations, Corentin découvre des secrets, comprend comment il est perçu par ses proches, voit les failles dans l’existence de chacun et perçoit aussi leurs forces, ce qui les aide à vivre et ce qui lui manque pour avancer dans sa propre vie. Il décide alors de répondre à chacun, toujours en vidéo.


Beaucoup d’émotion dans ce nouveau roman de Jean-Philippe Blondel que j’ai lu presque d’une traite. On parle souvent de la petite musique de Modiano, mais Blondel a également la sienne, que je retrouve au fil de ses romans. Ici, il exprime d’une façon touchante les incertitudes que l’on peut ressentir à diverses étapes de la vie, et qui n’empêchent pas malgré tout de vivre, de prendre des décisions ou de se laisser porter. Et il n’est jamais trop tard pour reprendre la main, pour bifurquer et s’engager sur un autre chemin. Tout cela sans heurts, raconté dans une langue fluide et agréable, avec humour et simplicité. Un vrai bonheur de lecture.

Un extrait (pages 55-56)
22 heures. Yvan et Corentin sont assis à une table de huit. Pendant le repas, ils filment peu – quelques plans de coupe, quelques zooms sur des personnes qui rient ou qui dansent, ce sera suffisant pour les vingt minutes qui resteront à la fin. L’enchaînement des scènes est toujours le même – la coiffure, l’habillage du marié, la mairie, l’échange des alliances, la photo de groupe (animée désormais), l’extérieur de l’église, le vin d’honneur et quelques secondes sur la suite des événements. Le tout emballé dans une musique sentimentale – Coldplay par exemple, une référence incontournable ces derniers temps – et des chansons anglaises qui parlent souvent d’amours contrariées, de tromperies et de déprime. Corentin se demande parfois ce que choisissent les Anglo-Saxons pour illustrer leurs propres mariages – il pourrait aller vérifier sur Internet mais n’en a pas le courage. Le repas de ce soir est aussi bon et aussi insipide que les précédents – il n’y a d’ailleurs qu’un nombre réduit de traiteurs dans le département, de même qu’il n’y a qu’un nombre réduit de vidéastes. (…)

lundi 30 mai 2016

Il faut tenter de vivre

Il faut tenter de vivre - Éric Faye

Édité chez Stock (2015)

Le narrateur, l’auteur lui-même, avait déjà entendu parler de Sandrine Broussard avant de la rencontrer lors d’une soirée. Il connaissait déjà beaucoup de choses sur elle, sur les arnaques aux petites annonces qu’elle organisait avec Julien, son compagnon du moment. Il savait qu’elle avait été en prison, qu’elle ne voulait plus y retourner. C’est pour cela que lorsque ça avait commencé à sentir le roussi, elle s’était exilée en Belgique, pour y vivre sous un autre nom, y attendre suffisamment longtemps que les faits délictueux soient prescrits.

Sandrine devait se tenir à carreau pendant cinq ans, après quoi elle pourrait réapparaître au grand jour sous sa véritable identité, avait certifié l’avocat. Le souvenir des six mois qu’elle avait passés en prison l’horrifiait. Plutôt mourir que d’y retourner. Elle ne voulait plus que de mauvaises rencontres l’attirent vers le fond. Dans ses cauchemars s’invitaient toujours, des années après, les femmes côtoyées à la prison de Loos. Ce monde-là existait, et le savoir accablait Sandrine. Avec ses arnaques sans grandes conséquences, sans violence, qu’avait-elle de commun avec la femme qui avait fait avaler du Destop à un retraité ? Avec celle qui avait tué son amant puis poussé le cadavre sous son lit, dans lequel elle avait dormi ensuite huit nuits avant d’être arrêtée ? Avec celle qui, un jour, avait posé ses bébés sur le feu ? (pages 91-92)
Pépito, comme le surnomme Sandrine lorsqu’ils se rencontrent, nous raconte la vie de la jeune femme, mais pas seulement cela. Il exprime aussi la fascination qu’elle exerce sur lui, parce qu’elle représente tout ce qu’il n’est pas, tout ce qu’il n’ose pas être. 

J’ai découvert Eric Faye avec Nagasaki, un roman que j’avais beaucoup aimé.
Ici, aussi, j’ai apprécié l’histoire où il nous emmène, inspirée d’une femme qu’il a réellement connue. Il l’évoque d’une façon très délicate, cette femme blessée par une enfance difficile, qui peine à trouver sa place dans la société, qui croit toujours avoir trouvé le filon qui lui permettra de gagner de l’argent facilement, au dépend des autres. Mais les choses ne tournent pas souvent en sa faveur et Sandrine est obligée de se cacher, d’abord sous des identités autres puis elle doit fuir pour préserver sa liberté. Eric Faye raconte l’exil avec pudeur, sans pathos et arrive à rendre son héroïne touchante, malgré ses dérives.

L'avis de Lili Galipette.

À visionner pour en savoir un peu plus sur ce roman et son auteur : ici et .

Écoutez la lecture d'un extrait par Alexandra Lemasson dans Des Mots de Minuit et par Éric Faye lui même sur France-Culture, dans l'émission Les Bonnes Feuilles.







Lecture n°8 pour le  challenge 1% Rentrée littéraire 2015.