lundi 15 mai 2017

La lumière de la nuit

La lumière de la nuit – Keigo Higashino

Actes Sud (2015)
Traduit du japonais par Sophie Refle


Pas sûr que je me serais intéressée à ce gros livre de plus de 650 pages si je n’avais pas lu le billet de Yueyin à son sujet.

Et c’est parce qu’elle y citait un autre livre de Keigo Higashino, Le dévouement du suspect X, que mon attention a été éveillée.

Car, de Keigo Higashino, j’avais lu ce polar à l’intrigue assez inhabituelle – on connait l’identité de l’assassin mais le suspens s’exerce ailleurs - mais aussi, La maison où je suis mort autrefois, que j’avais vraiment apprécié pour son histoire vraiment originale et une construction habile.

Alors, je n’ai pas hésité, j’ai réservé La lumière de la nuit à la médiathèque et je n’ai pas eu longtemps à l’attendre. Premier choc lorsque je l’ai retiré au comptoir, l’épaisseur du pavé !

L’intrigue démarre d’une façon assez classique : À Osaka, un prêteur sur gages, Kirihara  Yõsuke est retrouvé, assassiné, dans un immeuble en construction. Les premiers soupçons s’orientent vers Nishimoto Fumiyo, une jeune femme chez qui Kirihara s’est rendu dans l’après-midi avant sa mort, après avoir retiré une grosse somme d’argent à la banque. La jeune femme a un alibi qui la disculpe et la police s’intéresse alors à un de ses proches, Terasaki, imaginant une histoire de rivalité amoureuse et de jalousie. Mais Terasaki meurt dans un accident de voiture, sans que son implication ait pu être confirmée, et quelques mois plus tard, c’est Fumiyo qui est découverte chez elle, victime du gaz, vraisemblablement suicidée. L’enquête se retrouve au point mort et le meurtre de Kirihara reste un mystère, au grand damne de l’inspecteur Sasagaki. Tenace et persévérant, c’est seulement vingt ans plus tard qu’il élucidera l’affaire, une fois venue l’heure de la retraite.

Entre temps, le récit se disperse, apparemment, en relatant une succession d’évènements concernant la fille de Fumiyo, Yukiho, qui, à la suite de la mort de sa mère, a été adoptée par une parente, ce qui lui a permis de poursuivre brillamment ses études. Un autre personnage qui apparait aussi très régulièrement est Ryõshi, le fils du prêteur assassiné, impliqué dans de drôles de traffics. Et puis, ce qui vient compliquer fortement l’histoire, une multitude d’autres personnages qui interagissent avec Yukiho et Ryõshi, sans que l’on comprenne au début où nous emmène l’auteur.

Je ne veux pas trop en dire, d’abord pour ne pas dévoiler l’histoire et ensuite parce que je serais bien incapable de résumer simplement des péripéties qui s’étirent sur plusieurs années, au gré d’une intrigue parfaitement maîtrisée, où les indices sont semés avec art. Il suffit d’être attentif, le moindre détail a son importance, je reconnais que j’en avais loupé beaucoup à la première lecture. Car, oui, j’ai relu ce pavé, une fois la dernière page tournée, bien consciente d’être passée à côté de beaucoup d’éléments importants, à priori insignifiants comme par exemple un petit grelot ou une paire de ciseaux.

Ce que j’ai aussi trouvé très fort de la part de l’auteur, c’est sa façon de modifier notre perception de Yukiho au fur et à mesure de la progression de l’histoire : une petite fille sage et appliquée au début qui se transforme au fil des années en une businesswoman ambitieuse et manipulatrice. Perception qui sera encore bouleversée par la résolution finale !

Bref, un livre très différent des deux autres que j’avais lu de Keigo Higashino, mais que j’ai apprécié en raison d’une intrigue bien construite et d’une vision intéressante de la société japonaise. 

mercredi 12 avril 2017

L'ombre de nos nuits

L’ombre de nos nuits – Gaëlle Josse

Éditions Noir sur Blanc (2016)

Trois voix s’élèvent dans ce roman : celle de Georges de La Tour, peintre du XVIIème siècle, celle de Laurent, son apprenti, un garçon que le Maître a recueilli alors qu’il errait, orphelin, après avoir vu toute sa famille décimée par la peste et puis, bien plus proche de nous dans le temps, une jeune femme qui, pour occuper quelques heures entre deux trains, visite le musée des Beaux-Arts de Rouen et s’arrête devant un tableau de Georges de La Tour, fascinée par le visage de la femme qui soigne un homme blessé par des flèches. Ce tableau, c’est Saint Sébastien soigné par Irène (dit « à la lanterne »), et c’est lui que l’on peut voir en partie sur la couverture de ce roman.
En ce début d’année 1639, à Lunéville, Georges de La Tour commence à travailler sur un nouveau tableau qu’il destine au roi de France. Il a réfléchi à son sujet et a décidé de prendre sa fille, Claude, comme modèle d’Irène soignant Saint Sébastien, cette femme éclairée par une lumière douce dans une attitude tendre et appliquée. Il charge Étienne, son fils, et Laurent, son apprenti, de préparer les pigments qu’il va utiliser. Laurent est secrètement amoureux de Claude et les séances de pose sont pour lui une occasion d’observer la jeune fille, d’apprécier sa beauté et les efforts qu’elle fait pour répondre aux attentes de son père, même s’il sait qu’elle en aime un autre que lui. Lorsque le tableau sera terminé, Étienne et Laurent accompagneront le Maître dans leur périlleux voyage vers Paris afin de présenter le tableau au monarque.
La narratrice, quant à elle, retrouve dans l’attitude de la jeune femme du tableau, aimante et attentionnée celle qu’elle a été auprès d’un homme quelques années auparavant. Un amour qui n’est plus mais qu’elle regrette encore. Face au tableau, elle se rappelle ce qu’elle a vécu dans cette relation, ses espoirs et ses frustrations face à un homme égoïste et blessant.


J’ai été moins sensible au récit contemporain qu’à celui du peintre et de son assistant. Le récit de la jeune femme est touchant mais j’ai eu un peu de mal à le relier au tableau. Ce que j’ai aimé le plus dans ce roman, c’est de pouvoir accompagner la création de l’œuvre grâce aux réflexions du Maître, son inspiration, ses ambitions. J’ai été émue par le talent d’observation de Laurent, l’assistant, sa sensibilité, la conscience qu’il a de sa position et ses projets toujours au service de la peinture.

C’est un livre délicat, écrit dans une langue subtile et j’y ai retrouvé le plaisir éprouvé lors de la lecture des précédents romans de Gaëlle Josse. Encore une fois, l’impression de faire une pause hors du temps, de se concentrer sur des sensations, des couleurs, de ressentir la magie de l’écriture.

Page 14-15 :
Terre de Sienne, ocre, blanc, carmin, vermillon. La terre et le feu. Et la présence invisible de l’air qui fait vivre la flamme. Je n’ai pas besoin de plus sur ma palette.
Dès demain, je demanderai à Étienne et à Laurent de commencer à préparer les pigments. Étienne est assez habile à cela. Doser, broyer, mélanger. C’est un garçon capable lorsqu’il s’en donne la peine, à défaut d’être un peintre doué. Je le sais, je suis son père, et je regrette d’avoir à m’avouer cette réalité. Il progresse depuis qu’il est entré en apprentissage auprès de moi, mais c’est lent, bien lent. Je souhaite qu’il prenne ma suite, j’espère qu’il s’en montrera capable. Il recevra ma notoriété en héritage, mais il devra travailler dur.
Laurent, mon autre apprenti, est plus vif, plus à l’aise avec le dessin et le maniement des couleurs. Je le vois faire. Son trait est sûr, il n’hésite pas longtemps pour tracer un sujet sur la toile. Pas assez, peut-être, mais j’étais ainsi dans ma jeunesse. Il fallait que ma main exécute aussitôt ce que j’avais en tête. C’est en avançant dans mon art que je m’interroge davantage. Je le vois s’y prendre avec les tissus, les plis, les matières, c’est prometteur. Je me rends compte qu’Étienne lui envie cette facilité. Il y a entre eux une rivalité qui n’ose dire son nom, j’espère que les choses en resteront là. J’ai besoin de silence absolu, de calme quand je peins, je ne veux pas être dérangé par ces enfantillages. L’un d’eux est mon fils, l’autre a du talent, j’ai besoin des deux.

Page 16 :
J’ai entendu Claude se lever tôt ce matin. Lorsqu’elle est descendue nous rejoindre à l’atelier, j’ai remarqué qu’elle s’était lavé le visage et peigné ses cheveux avec un soin tout particulier. Puisqu’elle va retenir l’attention de son père dans ses moindres détails pendant de longues journées, j’imagine qu’elle a voulu se rendre aussi présentable que possible, même si elle n’a aucun besoin d’artifices pour se mettre en valeur.

Page 21 :
Je t’avais oublié, ou presque, depuis toutes ces années. Enfin, pas tant que ça, finalement. Le temps nous pousse vers notre vie, il nous faut nous réinventer, oublier pour pouvoir continuer. La capacité d’oublier est peut-être le cadeau le plus précieux que les dieux ont fait aux hommes. C’est l’oubli qui nous sauve, sans quoi la vie n’est pas supportable. Nous avons besoin d’être légers et oublieux, d’avancer en pensant que le meilleur est toujours à venir. Comment accepter sinon de vivre, sidérés, transis, douloureux, percés de flèches comme cet homme qu’une femme aimante tente de soigner ?
D'autres avis sur ce roman chez Laure, Nicole, Blablablamia et Sabeli.

Découvrez Gaëlle Josse dans deux vidéos sur le site de l'éditeur, dont celle-ci :


vendredi 7 avril 2017

L'odeur de la forêt

L’odeur de la forêt – Hélène Gestern

Arléa (2016 )

Élisabeth Bathori est historienne de la photographie et de la carte postale. Suite au décès de son compagnon, elle a interrompu son activité professionnelle et a sombré dans une dépression pendant de longs mois. Cherchant à reprendre pied, elle accepte un travail à l’Institut photographique des mémoires du siècle. Sa première mission la met en présence d’un album de photographies prises par un jeune officier, Alban de Willecot, alors qu’il combattait dans les tranchées de la Grande Guerre. À l’album sont jointes des lettres et des cartes postales adressées à son meilleur ami, un poète réputé à l’époque, Anatole Massis. Élisabeth est immédiatement consciente que ces documents constituent un témoignage exceptionnel, à la fois sur la guerre de 14-18 mais aussi sur des évènements privés de la vie du poète, et leur analyse va l’amener à enquêter sur la famille et les proches d’Alban de Willecot. Ses recherches la feront voyager à la fois dans l’espace et dans le temps, puisqu’elle ira jusqu’à Lisbonne pour recueillir un carnet crypté très mystérieux et que ses découvertes sur la famille d’Alban la conduiront à démêler des secrets allant jusqu’à la période de la seconde guerre mondiale.

C’est un gros livre de près de 700 pages et mon résumé ne fait qu’effleurer une histoire vraiment très dense et très riche, qui aborde de nombreux sujets : la vie dans les tranchées, l’apport de la photographie au témoignage sur la Grande Guerre, la censure des écrits et des images, les exécutions au sein de l’armée, pour n’en citer que quelques-uns qui concernent le conflit de 14-18. J’ai beaucoup aimé suivre les méthodes de l’historienne dans son analyse des documents : comment elle échafaude des hypothèses en fonction de ce qu’elle découvre dans les lettres, les photos et le carnet et comment elle doit sans cesse revenir sur ce qu’elle croyait acquis, refuser de céder à la facilité et insister lorsqu’elle a conscience que ce qu’elle envisage gêne certaines personnes. La nature des supports étudiés amène aussi une grande variété au récit, même si seules certaines lettres d’Alban sont retranscrites. Mais la description du carnet crypté et surtout celle des photos sont si détaillées qu’on a souvent l’impression d’avoir les documents sous les yeux.

Mon seul bémol dans l'appréciation de ce roman, c’est finalement l’histoire d’amour entre Élisabeth et Samuel, un homme qu’elle rencontre au Portugal, et dont l’attitude reste un mystère. Néanmoins, c’est en réagissant pour se sortir de cette relation qu’Élisabeth trouve des ressources pour surmonter son deuil et reprendre le contrôle de sa vie. Un épisode donc nécessaire mais les atermoiements et les revirements de Samuel m'ont un peu agacée.

Ce que j’ai admiré dans ce roman au-delà de l’intrigue, c’est sa construction, la façon dont l’auteur entremêle les différentes histoires qui le composent pour transformer ce qui semble au départ n’être que la recherche d’une vérité familiale en un véritable travail d’historien qui met à jour des pratiques militaires longtemps occultées et des trahisons sous l’Occupation. J’ai également bien aimé le clin d’œil d’Hélène Gestern vers un de ses précédents livres, Eux sur la photo, lorsqu’elle fait intervenir son héroïne, Hélène Hivert, pour aider Élisabeth dans ses recherches.

Un roman très réussi, que je conseille fortement !

Avec cette lecture, j'atteins mon objectif dans le cadre du challenge 1% rentrée littéraire 2016.


dimanche 2 avril 2017

Le grand marin

Le grand marin – Catherine Poulain

Éditions de l’Olivier (2016)

Lili a fui Manosque-les-Plateaux, Manosque-Les-Couteaux comme elle dit, pour traverser les États-Unis en bus Greyhound jusqu’au-delà de la « dernière frontière », l’Alaska, où elle rêve d’être engagée sur un bateau de pêche. Après quelques jours de recherche sur le port de Kodiak, elle trouve une place de matelot sur le Rebel, un palangrier qui pêche la morue noire au large. La campagne commence par trois semaines à terre, à démêler et réparer les lignes, changer les hameçons tordus, appâter les palangres, préparer le bateau. Lili fait connaissance avec les autres membres de l’équipage, certains sont des marins aguerris come Ian, le skipper, le grand gars maigre comme elle l’appelle, Jude l’homme-lion, le grand marin, Jesse le mécano ; Simon, un étudiant californien venu se faire de l’argent, est comme elle, un débutant, un « green ». Après une dernière nuit de tournées dans les bars du port, la campagne de pêche commence et Lily découvre alors un autre monde, un monde où on ne s’appartient plus, où on bosse à toute heure, en fonction de la pêche. Un monde pas tendre avec les « green » sur un bateau où il y a seulement six couchettes pour neuf et où ce ne sont pas forcément les premiers arrivés les premiers servis.
Ensuite, lorsque la campagne de pêche à la morue noire sera terminée, c’est à la pêche au flétan que participera Lily, toujours sur le Rebel. Et là, c’est encore un niveau au-dessus, en partie en raison de la taille du poisson lui-même, qui nécessite un vrai corps à corps une fois arrivé sur le bateau, des efforts surhumains que Lily veut accomplir, mue par une volonté venue d’on ne sait où. D’ailleurs, on ne saura rien du parcours de Lily, même si on devine qu’elle a été cabossée par la vie.


C’est un livre coup de poing qu’a écrit Catherine Poulain, qui a elle-même été pêcheur en Alaska pendant dix ans. Et cela, on n’a aucun mal à le croire, tant son récit est réaliste, tant on sent qu’elle a vécu ce qu’elle raconte, la violence de la pêche lorsqu’il faut mettre les palangres à l’eau puis les remonter, le danger de ces opérations où chacun a son rôle et sa place sur le bateau. Et puis ensuite, il faut décrocher les poissons, les vider et les nettoyer, les stocker dans les cales dans la glace, et puis ré-appâter les lignes et les remettre à l’eau, tout ça dans un temps le plus court possible, dans le froid, les vagues, les mouvements du bateau.

C’est un livre passionnant, par son réalisme et par la galerie de personnages qu’il fait découvrir, des marins qui vivent dans des conditions épouvantables, pour des gains qui ne sont jamais assurés. Il suffit que la pêche soit mauvaise ou que le matériel casse pour que le pactole espéré ne soit pas au rendez-vous ! Seule solution alors, traîner son ennui dans les bars du port en attendant la prochaine campagne de pêche.   

J’ai découvert Catherine Poulain dans l’émission de François Bunel, La Grande Librairie et elle est vraiment conforme au personnage de Lily, une petite femme discrète avec une âme d’aventurière.

mercredi 22 mars 2017

Savannah

Savannah – Jean Rolin

P.O.L (2015)

Le 27 août 2014, Jean Rolin atterrit à Savannah, dans l’état de Géorgie, là où il séjourna en 2007 avec sa compagne, Kate Barry, décédée depuis en 2013. À l’époque, ils avaient entrepris ce voyage sur les traces de Flannery O’Connor, romancière américaine à laquelle Kate voulait consacrer un film. Maintenant, en 2014, c’est sur leurs propres traces, celle de Kate et la sienne, que revient l’écrivain, tentant de remettre ses pas dans ceux de 2007, se remémorant leur voyage, en s’aidant des bouts de films et des photos de Kate. 

C’est à la fois un journal de voyage et un tombeau à l’absente que propose Jean Rolin avec ce livre. Son insistance à refaire exactement les mêmes choses qu’en 2007 est très touchante, même si c’est parfois impossible. Ainsi, le motel où ils s’étaient installés est fermé, l’obligeant à prendre une chambre ailleurs. De même, il passe du temps à retrouver le reflet des deux palmiers dans une flaque d’eau, ce qui finit par arriver après un orage providentiel le 2 septembre.

Un texte émouvant mais jamais triste, tant Jean Rolin s’attache à montrer la gaité et la fantaisie de sa compagne, sa facilité à nouer des relations amicales avec les gens qu’elle rencontre, comme le chauffeur de taxi qui va les accompagner plusieurs jours dans leurs déplacements. Et pourtant, on sent bien la peine de l’auteur, prête à surgir, mais qu’il maintient à distance en s’obligeant à reconstituer au plus près les étapes du voyage. Une grande tendresse s’exprime dans ce témoignage poétique et sincère.

Extrait page 102-103
Le jour même de mon retour à Savannah, dans les heures qui suivirent je revis le petit homme au parapluie roulé : il était en train de fumer, assis sur un muret faisant face à la grille cadenassée du motel en friche, et dans une position telle qu’il se serait trouvé dans le champ des images faites par Kate le soir de notre installation dans ce motel. Auparavant, sitôt débarqué du bus en provenance de Macon, je m’étais rendu au musée d’histoire locale, lequel est situé non loin de la gare routière. Je m’y étais rendu pour la raison que lors de notre séjour précédent, Kate en avait filmé les collections de manière apparemment exhaustive, sans opérer de choix parmi les objets exposés – une locomotive, une pirogue, un buste de Toussaint-Louverture, un cabinet dentaire reconstitué, des costumes, le portrait d’un petit garçon noir ayant fui l’esclavage et devenu tambour dans l’armée nordiste… -,un peu, me semble-t-il, comme elle avait filmé dans l’avion les consignes de sécurité, ou dans la cathédrale le DVD retraçant l’histoire de celle-ci.
Ne manquez pas le billet de La Liseuse à propos de ce livre avec un complément très intéressant sur Flannery O'Connor.
J'ai apprécié également les critiques parues dans l'Express et Libération.

Le 11 juin 2015, la radio FIP avait consacré une émission à ce livre, avec une mise en ondes que l'on peut ré-écouter ici.

vendredi 10 mars 2017

Sagan et fils

Sagan et fils – Denis Westhoff

Stock (2012)

Extrait page 11
Les temps sont durs depuis que Sagan n’est plus là pour faire des bêtises. La légende Sagan n’a plus la vie facile. D’une certaine manière, et un peu par la force des choses, aujourd’hui c’est moi qui l’ai récupérée, recueillie. Je ne peux pas dire qu’elle ne soit pas agaçante, avec sa manie de répéter tout le temps les mêmes histoires, mais au fond elle est plutôt gaie et assez confortable. Gaie parce qu’il est vrai, disait ma mère, que « boîtes de nuit, whisky et Ferrari valent mieux que cuisine, tricot et économies », et confortable parce que les gens ont tendance à s’y conformer. Cette légende me fait penser à une colocataire bavarde, un peu encombrante, mais toujours de bonne humeur, à qui vous confiez vos visiteurs les plus barbants, ceux dont vous ne parvenez plus, en fin de soirée, à vous dépêtrer. Mais le principal attrait de cette légende – et ce qui la caractérise très particulièrement par rapport à ma mère – est qu’elle a un tas, je dirais une multitude d’histoires à raconter. Je crois qu’il existe peu de personnalités – de « pipaule » comme j’ai vu un jour écrit dans la presse – dont la légende soit aussi riche, aussi variée, et dont la vitalité et la longévité soient telles. Au faîte de la gloire de ma mère, au cours des mois puis des années qui ont suivi Bonjour tristesse, la légende avait pris une telle ampleur qu’elle avait pratiquement phagocyté son nom et le fait qu’elle fût écrivain. Sagan n’était plus qu’une légende. On pourrait presque dire qu’une légende était Sagan.
Dans l’introduction d’où provient cet extrait, Denis Westhoff, le fils unique de Françoise Sagan, explique comment il a été amené à écrire ce livre sur sa mère. Il souhaitait rétablir une certaine vérité, car il avait été choqué de certains propos qu’il avait pu lire dans les biographies consacrées à Sagan. Il voulait montrer que sa mère ne se limitait pas au personnage que la légende avait créé, qu’elle était un écrivain, une femme, une mère, une amie. Ce sont toutes ces facettes qu’il présente dans ce livre, écrit avec le cœur, tout en ayant conscience qu’il n’a connu de sa mère que la moitié de sa vie à elle et que son récit est donc forcément partial.

Un livre sincère, émouvant, qui présente Sagan sous un jour inhabituel mais ça fait du bien de la voir autrement que comme une fêtarde, qu’elle a bien sûr été à certaines périodes de sa vie, une consommatrice de substances illicites – aucun doute à ce sujet non plus. Un livre qui confirme l’élégance en toutes occasions de cette femme, son humilité par rapport à son œuvre, sa fidélité en amitié. Un livre qui me donne envie de découvrir les œuvres de maturité de Sagan, moi qui me suis jusqu’à présent limitée à ses premiers romans. Il y a bien longtemps que je ne l’ai plus lue…

D'autres avis sur Babelio et la critique de Télérama,

vendredi 24 février 2017

Parmi les dix milliers de choses

Parmi-les-dix-milliers-de-choses-Julia-Pierpont-Rue-de-Siam

Parmi les dix milliers de choses – Julia Pierpont

Éditions Stock (2016) – collection La Cosmopolite
Traduction de Aline Azoulay-Pacvoň


C’est une famille apparemment heureuse de Manhattan : Jack, un artiste plasticien, Deborah, qui a été danseuse, et les deux enfants. Kay a onze ans et se fait malmener par ses camarades de classe. Simon, quinze ans, est comme tous les ados de son âge, pas toujours facile à vivre et mal dans sa peau. Cette illusion du bonheur va être remise en question par un simple paquet contenant des impressions d’e-mails échangés par Jack et la maîtresse qu’il vient de quitter sans explications. Celle-ci a décidé d’envoyer les preuves de leur relation à Deborah. Malheureusement, le portier de l’immeuble remet le colis à Kay qui s’imagine qu’il s’agit d’un cadeau pour son anniversaire et qui commence à lire les courriers.
La réaction des enfants est brutale, ils ne veulent plus parler à leur père. Deborah, elle, n’est pas surprise car elle savait son mari infidèle, sans en connaitre les détails. Elle lui en veut d’avoir rendu possible une telle situation et elle s’en veut également, car elle aussi, elle a été la maitresse de Jack alors qu’il était marié à une autre, qu’il a quittée pour elle. Dans les détails scabreux qu’elle a lus dans les mails du colis, elle a retrouvé leurs pratiques d'autrefois. Et elle se sent coupable vis-à-vis des enfants de ne pas les avoir protégés de ce bouleversement dans leur vie.


C’est une histoire menée avec brio. L’auteur se glisse tour à tour dans la peau des quatre membres de la famille pour nous faire ressentir comment chacun vit la situation. Et ainsi, le lecteur ne peut blâmer personne, chacun a ses raisons d’agir, chacun croit faire pour le mieux, avec ses maladresses et ses faiblesses.

Parmi les dix milliers de choses est le premier roman d’une jeune femme de vingt-huit ans, publié alors qu’elle était encore étudiante à l’université de New York et suivait en particulier la classe d’écriture de Zadie Smith. Certes, elle a reçu aussi les conseils de Jonathan Safran Sfoer. Mais j’ai trouvé qu’elle faisait déjà preuve d’une grande maturité dans sa façon de traiter cette histoire, en faisant des allers et retours dans le temps, afin de ne pas laisser son lecteur dans l’incertitude.
Évidemment, je ne suis pas toujours impartiale vis à vis des histoires de familles éclatées, c’est un sujet qui me touche, trop parfois, mais ici, j’ai pu le lire sans difficultés et j’ai été séduite par ce roman et par la maîtrise de cette jeune auteure.

Deux extraits :

Page 62 :
Tout de même :
Ce n’est pas comme si j’avais tué quelqu’un.
Voilà, c’était sorti. Parce que, au bout du compte, il n’avait pas le sentiment d’avoir commis un crime si affreux. Il s’était appliqué à ne jamais rien promettre à la fille. Il l’avait même encouragée à sortir avec d’autres. Deb aurait sans doute besoin de temps et de patience pour lui pardonner, mais là, dans son atelier, au milieu de ses outils, Jack sentit qu’il était sur le point de se pardonner lui-même.
D’accord, c’était difficile pour les enfants, mais c’était la raison pour laquelle il voulait leur expliquer, leur expliquer qu’ils n’avaient absolument rien à voir avec ça. Peut-être était-ce le plus dur à accepter : que la vie de leurs parents ne se résumait pas à eux.
Page 150 :
Nous pensons vivre notre vie dans un entre-deux, après ceci et avant cela, mais c’est l’entre-deux qui a duré.

A lire ailleurs : 

Des billets chez Blablablamia, Melly lit et Cathulu et un article dans le New York Times.
Le début du roman est à lire ici.