vendredi 24 février 2017

Parmi les dix milliers de choses

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Parmi les dix milliers de choses – Julia Pierpont

Éditions Stock (2016) – collection La Cosmopolite
Traduction de Aline Azoulay-Pacvoň


C’est une famille apparemment heureuse de Manhattan : Jack, un artiste plasticien, Deborah, qui a été danseuse, et les deux enfants. Kay a onze ans et se fait malmener par ses camarades de classe. Simon, quinze ans, est comme tous les ados de son âge, pas toujours facile à vivre et mal dans sa peau. Cette illusion du bonheur va être remise en question par un simple paquet contenant des impressions d’e-mails échangés par Jack et la maîtresse qu’il vient de quitter sans explications. Celle-ci a décidé d’envoyer les preuves de leur relation à Deborah. Malheureusement, le portier de l’immeuble remet le colis à Kay qui s’imagine qu’il s’agit d’un cadeau pour son anniversaire et qui commence à lire les courriers.
La réaction des enfants est brutale, ils ne veulent plus parler à leur père. Deborah, elle, n’est pas surprise car elle savait son mari infidèle, sans en connaitre les détails. Elle lui en veut d’avoir rendu possible une telle situation et elle s’en veut également, car elle aussi, elle a été la maitresse de Jack alors qu’il était marié à une autre, qu’il a quittée pour elle. Dans les détails scabreux qu’elle a lus dans les mails du colis, elle a retrouvé leurs pratiques d'autrefois. Et elle se sent coupable vis-à-vis des enfants de ne pas les avoir protégés de ce bouleversement dans leur vie.


C’est une histoire menée avec brio. L’auteur se glisse tour à tour dans la peau des quatre membres de la famille pour nous faire ressentir comment chacun vit la situation. Et ainsi, le lecteur ne peut blâmer personne, chacun a ses raisons d’agir, chacun croit faire pour le mieux, avec ses maladresses et ses faiblesses.

Parmi les dix milliers de choses est le premier roman d’une jeune femme de vingt-huit ans, publié alors qu’elle était encore étudiante à l’université de New York et suivait en particulier la classe d’écriture de Zadie Smith. Certes, elle a reçu aussi les conseils de Jonathan Safran Sfoer. Mais j’ai trouvé qu’elle faisait déjà preuve d’une grande maturité dans sa façon de traiter cette histoire, en faisant des allers et retours dans le temps, afin de ne pas laisser son lecteur dans l’incertitude.
Évidemment, je ne suis pas toujours impartiale vis à vis des histoires de familles éclatées, c’est un sujet qui me touche, trop parfois, mais ici, j’ai pu le lire sans difficultés et j’ai été séduite par ce roman et par la maîtrise de cette jeune auteure.

Deux extraits :

Page 62 :
Tout de même :
Ce n’est pas comme si j’avais tué quelqu’un.
Voilà, c’était sorti. Parce que, au bout du compte, il n’avait pas le sentiment d’avoir commis un crime si affreux. Il s’était appliqué à ne jamais rien promettre à la fille. Il l’avait même encouragée à sortir avec d’autres. Deb aurait sans doute besoin de temps et de patience pour lui pardonner, mais là, dans son atelier, au milieu de ses outils, Jack sentit qu’il était sur le point de se pardonner lui-même.
D’accord, c’était difficile pour les enfants, mais c’était la raison pour laquelle il voulait leur expliquer, leur expliquer qu’ils n’avaient absolument rien à voir avec ça. Peut-être était-ce le plus dur à accepter : que la vie de leurs parents ne se résumait pas à eux.
Page 150 :
Nous pensons vivre notre vie dans un entre-deux, après ceci et avant cela, mais c’est l’entre-deux qui a duré.

A lire ailleurs : 

Des billets chez Blablablamia, Melly lit et Cathulu et un article dans le New York Times.
Le début du roman est à lire ici.

jeudi 23 février 2017

Le grand combat

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Le Grand combat - Ta-Nehisi Coates

Autrement (2017)
Traduit de l’anglais par Karine Lalechère

Fin des années 1980 à Baltimore, West Baltimore plus précisément, un quartier où règne la violence et le crack. Ta-Nehisi est encore enfant, vit avec ses parents et les nombreux enfants que son père a eu avec trois autres femmes. Paul Coates, retiré des Black Panthers, travaille à l’université de Howard, La Mecque des étudiants afro-américains, et a également une activité d’impression des grands textes des auteurs et militants de la cause noire américaine. Paul souhaite que tous ses enfants puissent échapper à la violence et aux trafics qui les menacent, l’univers de la drogue et des gangs où il est si facile de plonger. Il les incite à lire les écrits qu’il publie, les pousse à se cultiver et à entrer à l’université. Ta-Nehisi est timide, peu sûr de lui, très admiratif de son grand frère Bill qui sait faire le coup de poing quand il le faut. C’est son enfance et son adolescence qu’il nous raconte dans ce livre, paru aux États-Unis en 2008 et qui vient d’être traduit en français.

Ce que j’ai aimé dans ce livre :

C’est le récit du quotidien de ces jeunes des quartiers-ghettos et la peur ou la rage qui les habitent, le combat que doivent mener sans cesse les parents pour mener leurs enfants vers la réussite, l’énergie qu’ils doivent déployer pour les sortir de la médiocrité, pour leur donner envie d’utiliser leurs capacités au mieux et pour qu’ils aient confiance en eux.

Ce que j’ai moins aimé :

Ce qui a rendu cette lecture assez difficile, ce sont les références qui apparaissent sans cesse, références à des militants de la cause noire, à des évènements importants, à des groupes de hip-hop et de rap dont est Ta-Nehisi est très friand, références à des sportifs qui sont des modèles pour lui. Bien sûr, il y a un glossaire en fin d’ouvrage qui explique que sont ces références mais cela nuit à la fluidité de la lecture. Personnellement, à part Malcolm X et Martin Luther King, je connais peu des personnes citées et leur importance dans le combat des droits civiques a été difficile à percevoir.

Une bonne idée de l’auteur :

Il fournit une playlist pour chaque chapitre, ce qui donne l’occasion au lecteur d’appréhender l’ambiance musicale où a baigné Ta-Nehisi Coates. Principalement du Rap.
Exemple, pour le 1er chapitre :
  • Children's Story, Slick Rick (1988)
  • Sucker MCs, Run DMC (1983)
  • Latoya, Just Ice (1986)
  • I Can't Live Without My Radio, LL Cool J (1985)
  • Smooth Operator, Big Daddy Kane (1989)
  • Looking For the Perfect Beat, Afrika Bambaata (1983)

En résumé :

Un témoignage coup de poing sur la jeunesse d’un garçon voué à être un Bad Boy et qui est devenu journaliste et écrivain.
En 2015, il a reçu le National Book Award pour son livre « Une colère noire ».

Merci à Babelio et aux éditions Autrement qui m’ont envoyé ce livre dans le cadre de l’opération Masse Critique.


tous les livres sur Babelio.com

mardi 21 février 2017

De face sur la photo

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De face sur la photo – Ronit Matalon

Actes Sud (2015)
Traduit de l’hébreu par Rosie Pinhas-Delpuech

Chronique d’une famille de juifs égyptiens qui ont dû quitter le Caire. La plupart se sont établis en Israël. L’un des fils, l’oncle Cigurel comme l’appelle Esther, la narratrice, a préféré l’Afrique, où il a mené des affaires, pas toujours avec succès. Après le Gabon, il est maintenant au Cameroun, à Douala, où il dirige une entreprise de pêche. C’est dans son bureau sombre et envahi par les odeurs de poisson que le découvre Esther, à son arrivée pour un long séjour dans cette famille qu’elle ne connait pas.

Chaque chapitre commence par une photo, présente dans le livre ou manquante. Dans ce cas, il n’y a que le cadre et la légende, mais qu’importe. Esther, dans tous les cas, nous décrit le cliché et les circonstances de sa prise, qu’elle tient des récits de sa mère, Inès, ou de sa grand-mère, Nonna Fortunée, devenue aveugle au fil des ans. Et ainsi, tantôt au fil des souvenirs, tantôt comme témoin de son expérience au côté de l’oncle Cigurel, elle nous raconte le passé et le présent de cette tribu, sa propre découverte de la vie coloniale en Afrique, la difficulté de ne pas se laisser engluer dans la torpeur des journées toutes identiques.

 C’est un roman où j’ai eu un peu de mal à entrer, ne comprenant pas bien où l’auteur voulait nous emmener. Les allers et retours du récit entre passé et présent, le changement de narrateur – tantôt c’est Esther qui s’exprime, tantôt c’est une voix externe – tout cela est un peu troublant au début. Et puis, je me suis laissée porter par cette histoire, ces personnages dont la vie s’articule petit à petit, se déroulant finalement comme une fresque nostalgique et intimiste, où l’on a plaisir à découvrir au fur et à mesure les rouages des relations familiales, les secrets et les non-dits, les manigances des uns et des autres, les arrangements avec la vérité. La vie n’est pas un long fleuve tranquille !

Extrait page 18-19 :

Au-dessus de nous, les fenêtres du bureau sont éclairées d’une lumière jaunâtre. L’oncle Cigurel fait la cour à ses commerçants libanais qui veulent acheter ses crevettes au meilleur prix. Il a une mentalité, comment dire, de pacha : il passe des heures avec ses gros clients libanais couverts de brillants clinquants et, de temps en temps, les nourrit d’un morceau de loukoum aux pistaches, d’une demi-olive syrienne de qualité douteuse, d’une bouchée de merguez ou de gruyère mou, presque à tartiner, pendant qu’ils agitent des glaçons dans des verres pleins de pastis ou de Ricard.
Les gros vieux renards et l’oncle Cigurel passent des heures ainsi à négocier dans un nuage épais de cigares et d’odeurs humides et âcres de mer et de pêche, ils tournent en rond presque sur la pointe des pieds et effleurent à peine ce qu’il ne faut pas dire, qui est sans cesse au milieu d’eux et sape l’apparence de l’amitié, de la bonne volonté et des bonnes paroles : l’argent.
Mme Cigurel ne tient plus :
-    Chouchou, minaude-t-elle, Chouchou, c’est ta nièce, elle est arrivée.
Après avoir rédigé ce billet, j'ai trouvé cette interview de Ronit Matalon à propos de ce livre et elle exprime parfaitement ce que j'ai ressenti à cette lecture.


Ronit Matalon - De face sur la photo par Librairie_Mollat

Si vous souhaitez découvrir ce livre, lisez le premier chapitre sur le site d'Actes Sud et laissez vous emporter !

Ronit Matalon a aussi écrit Le bruit de nos pas (Stock 2012) que j'ai très envie de découvrir maintenant. 

mardi 14 février 2017

Jacob, Jacob

Jacob-Jacob-de-Valérie-Zenatti-Rue-de-SiamJacob, Jacob - Valérie Zenatti

Éditions de l'Olivier (2014)

Jacob a dix-neuf ans, il habite avec sa famille dans le quartier juif et arabe de Constantine, en Algérie. Il est le dernier enfant d’une famille d’artisans, des cordonniers très pauvres. Il est né tardivement après ses frères et contrairement à eux, il a pu poursuivre ses études. Il vient de passer le baccalauréat, il est bon élève, aime la lecture. En ce mois de juin 1944, Jacob doit partir faire son service militaire, et après de brèves classes, il est enrôlé dans l’armée du général de Lattre de Tassigny et va participer au débarquement de Provence. Occasion pour lui de découvrir la France, qu’il ne connait qu’à travers les livres et l’enseignement qu’il a reçu, occasion de sortir brutalement de l’enfance, confronté à la violence des combats, à l’horreur de la guerre qui décime petit à petit ses camarades venus comme lui d’Algérie. Lui-même n’en réchappera pas, fauché par une rafale en Alsace en décembre 44.
A Constantine, la vie continue. La mort de Jacob ne sera connue de sa famille qu’un mois après et sa dépouille ne sera rapatriée qu’au bout de trois années. Mais Jacob survivra dans la mémoire de ceux et de celles qui l’ont connu et sa photo de soldat aux côtés de ses camarades suscitera longtemps après la curiosité de sa petite-nièce et aboutira à l’écriture de ce magnifique hommage.

C’est un court roman mais pourtant, il porte une émotion et une force telles que j’ai l'impression d'avoir lu une saga familiale. La prose de Valérie Zenatti est belle, fluide, elle se déroule comme une mélopée au travers de phrases très longues*, que l’on lit comme l’on regarderait un plan-séquence au cinéma, et que l’on termine presque à bout de souffle.

J’ai été aussi touchée par les personnages de ce livre : Jacob, bien sûr, dont le destin est si injuste, mais aussi les figures féminines de son entourage. Il y a Rachel la mère, vieille femme usée par la vie, dévouée à ses fils et soumise à l’autorité du père ; Madeleine, la belle-sœur, mal-aimée par son mari, fatiguée par les enfants et les tâches ménagères ; Lucette la lycéenne qui rêve en secret de Jacob ; Camille, l’une de ses nièces, que Jacob fait quelquefois voler comme un avion et qui voudrait tant pouvoir faire les mêmes choses que les garçons. Et puis j’ai aimé aussi les descriptions de Valérie Zanetti qui trouve toujours les mots justes, que ce soit pour évoquer les couleurs de Constantine, l’enfer des combats, l’espoir d’une mère ou l’histoire familiale.


Extrait page 11 :
Jacob jette un coup d’œil à la montre reçue pour ses treize ans. Portée au poignet, elle lui donne une allure plus dégagée que les montres de gousset de ses aînés imposant la lenteur, un arrêt pour être sorties de la poche, alors que lui peut consulter la sienne d’un bref regard. Six ans que les aiguilles marquent le temps pour lui, la trotteuse est agaçante et fascinante, toujours trop pressée, accélérant le temps quand lui voudrait le retenir, Jacob rêve, souvent, il pense au premier jour où il a traversé le pont suspendu avec Abraham, ce n’était peut-être pas la première fois d’ailleurs, mais c’est le premier souvenir qu’il en a. Il s’était arrêté pour regarder en bas, son frère l’avait tiré par la manche, viens, c’est dangereux, ne te penche pas, mais il s’était senti absorbé par le vide sous lui, minuscule et puissant, il dominait la ville et les gorges, c’était grisant d’être au-dessus, lui qui d’ordinaire devait lever la tête s’il voulait voir autre chose que les genoux des adultes, les pieds des tables et les éclaboussures maculant les murs dans la rue ; il avait tendu les bras pour toucher le ciel, découvert la peur délicieuse qui étreignait tous ceux qui passaient sur le pont, si extraordinaire qu’il fallait quatre noms pour le désigner, le pont suspendu, le pont Sidi M’cid, le pont du Rhumel, la passerelle des vertiges.
Le pont Sidi M'cid à Constantine
Source photo : un site très intéressant sur la ville de Constantine.

Une lecture émouvante qui signe ma première rencontre avec Valérie Zenatti.

Dans cette vidéo de la librairie Mollat, elle explique sa découverte de Jacob.





* Pour illustrer ces longues phrases, je vous propose ma lecture d'une d'entre elles qui commence page 37 et se poursuit page 38. Tant de choses s'expriment entre la majuscule du début et le point final !



lundi 30 janvier 2017

Horrostör

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Horrorstör – Grady Hendrix
Éditions Milan et demi
Traduit par Amélie Sarn


Ce qui attire à la découverte de ce livre sur les présentoirs de la médiathèque, c’est d’abord la couverture. On croirait qu’il s’agit du catalogue d’un magasin de meubles et d’accessoires suédois bien connu. Quand on le feuillette, l’illusion continue, sauf que le magasin en question s’appelle Orsk, qu’il y en a des répliques un peu partout dans le monde et que sa « philosophie » ressemble à s’y méprendre à son concurrent. 
Mais dès la page 9, l’illusion s’arrête, au moins provisoirement, car il s’agit bien d’un roman, qui se déroule dans le magasin Orsk de Cleveland, siège depuis quelques semaines d’étranges phénomènes nocturnes. Au matin, les employés découvrent des dégradations dans les rayons mais les caméras de surveillance ne sont d’aucun secours : rien n’est visible sur les enregistrements. Le chiffre d’affaire est en baisse, une visite de responsables envoyés par le siège de l’entreprise est prévue. Aussi Basil, le gérant, a-t-il décidé de mettre les moyens pour redresser la barre. Il va passer la nuit dans l’établissement et a demandé à deux employées de l’assister : Ruth Ann, l’employée modèle qui a fait toute sa carrière chez Orsk et Amy, le vilain petit canard qui a demandé sa mutation vers un autre magasin du groupe. Amy n’a aucune envie de passer la nuit à traquer les voyous en compagnie de Basil avec qui elle ne s’entend pas du tout. Mais celui-ci lui fait miroiter le bénéfice que cette mission inhabituelle pourrait apporter à l’aboutissement de sa mutation et Amy se laisse convaincre. Pas sûr qu’elle aurait pu imaginer ce qu’ils allaient découvrir au cours de cette nuit, sans doute la plus longue et la plus périlleuse de leur vie !

Moi non plus, je n’avais aucune idée de l’intrigue dans laquelle j’allais m’embarquer en commençant ce livre. Au début, on s’attend à y trouver une critique des méthodes de management pratiqué dans ce type de magasin, copie conforme du Suédois réputé, et puis l’aventure change de cap. Les rayons harmonieux et si bien agencés se transforment en un univers d’horreur et de science-fiction inattendu.
Le suspense est bien entretenu, c’est la raison pour laquelle j’ai mené ma lecture jusqu’au bout, curieuse de savoir comment Amy se sortirait de l’aventure. Mais je ne suis pas fan de ce genre d’histoire, je n’aime pas trop me faire peur, même si la cause en est des créatures surnaturelles auxquelles je ne crois pas. Enfin, je ne veux pas trop en dire pour ne pas gâcher le plaisir des adeptes.
Ce qui me restera néanmoins de cette lecture, c’est la façon dont l’auteur sait exploiter à merveille la configuration spatiale du magasin pour y placer ses personnages. Je crois que j’aurai un petit frisson lors de mes prochaines visites chez le Suédois !

mercredi 18 janvier 2017

Mariage en douce

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Mariage en douce – Ariane Chemin

Équateurs (2016)

Le 16 octobre 1963, dans un petit village de Corse, a eu lieu le mariage de Romain Gary, diplomate et écrivain, avec Jean Seberg, actrice et égérie de la Nouvelle Vague. Cette union a été célébrée dans le secret le plus complet, loin des paparazzis qui pistaient le couple depuis des mois. Ariane Chemin a mené l’enquête pour comprendre comment s’était organisé l’évènement, préparé comme un véritable complot par un ancien militaire, agent des services du renseignement.

Ce petit livre, moins de cent soixante pages, est intitulé récit mais se lit comme un roman, roman d’espionnage, roman d’amour, roman d’une époque. Il est à la fois le journal de l’investigation qu’a menée la journaliste Ariane Chemin pour mettre au jour les rouages de l’organisation de cette journée du 16 octobre 1963 et un travail de reporter sur ces deux personnages qu’étaient Romain Gary et Jean Seberg. Lui, ancien aviateur et compagnon de la libération, diplomate, écrivain, deux fois prix Goncourt et elle, actrice américaine ayant tourné aussi bien avec Preminger qu’avec Godard, engagée dans la défense des droits civiques et à cause de cela, black listée par le FBI. Deux personnalités sur lesquelles planent encore des mystères, dont ceux de leurs suicides : Jean Seberg retrouvée morte dans sa voiture en 1979 et Romain Gary, tué d’une balle dans la bouche à son domicile le 2 décembre 1980.

J’ai dit plus haut que j’ai lu ce livre comme un roman, sans doute parce qu’il en a de nombreuses caractéristiques : une construction qui ménage le suspense, des allers et retours dans le temps pour rappeler qui étaient Seberg et Gary, un style tantôt précis et journalistique, tantôt libre, fluide et imagé. Et ce sont les vies elles-mêmes de cet homme et de cette femme qui apportent à ce livre cette base romanesque, car leur amour a persisté au-delà de leur mariage. Romain Gary a toujours soutenu son ex-femme, allant jusqu’à reconnaitre l’enfant mort-né qu’elle a eu avec un autre, pour la protéger des accusations du FBI.

Une belle réussite, à découvrir sans hésiter !

Extrait page 11 :
Par quel lacet de l’imaginaire ce mariage s’est-il mis à me hanter ? L’enfant bohème de Vilnius uni à la petite Wasp déboulant des plaines de John Wayne et de Ronald Reagan. Une éducation européenne, et une enfance américaine. Vingt-quatre ans pour elle, quarante-neuf pour lui. Comme tout le monde, j’avais lu Gary, ce héros qui sait si bien parler des mères, putains ou fiancées. Je l’avoue, j’étais moins sensible à son épopée virile qu’à la fragilité un peu déjantée de Jean. J’ai toujours eu un faible pour les âmes errantes vouées aux passions barzingues. Dans le couple, c’est elle qui m’intriguait. La blonde. L’ardente, l’amoureuse, l’idéaliste. La pin-up. La fêlée.


D'autres avis chez Nadège, Delphine et Christophe Laurent qui n'a pas du tout aimé.




Cinquième lecture dans le cadre du challenge 1% rentrée littéraire 2016.


mercredi 21 décembre 2016

Le vent se lève

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Le vent se lève – Sophie Avon

Mercure de France (2016)

Début des années 80 : Lili, vingt-trois ans, embarque avec Paul, son frère, et Faustine, une amie, sur le voilier Horus. Leur projet : traverser l’Atlantique pour rallier le Brésil. 
Lili laisse Vincent au port, ou plutôt à Bordeaux, c’est un jeune professeur qu’elle vient de rencontrer. Bien que très amoureuse de lui, elle ne veut pas renoncer à la traversée, un voyage qu’elle et Paul ont décidé depuis longtemps. Leur périple les mène d’abord de La Corogne à Madère, puis aux Canaries et enfin au Sénégal, dernière étape avant la grande traversée. Arrivés au Brésil, ils vont découvrir les réalités du pays, dans des lieux tantôt paradisiaques, tantôt misérables et déroutants. Et puis, après plusieurs mois, Lili doit revenir en France et faire face à une dépression qu’elle n’avait pas anticipée.

Bien qu’il s’agisse d’un roman, il y a sans doute une grande part autobiographique dans ce livre, très plaisant. Sorte de carnet de voyage, il nous fait partager les moments à bords, les avaries, les tempêtes, les escales et les rencontres dans les ports, la découverte du Brésil, les surprises et les déceptions que peut apporter un tel voyage. Ensuite, je suis restée un peu sur ma faim lorsque l’auteur raconte le retour en France et les difficultés que rencontre Lili à se réadapter à un mode de vie plus classique. Le récit reste un peu trop superficiel et personnellement, j’ai eu du mal à partager le malaise de Lili, à comprendre ce qu’elle ressentait. Sans doute, l’auteur ne voulait-elle pas trop livrer d’elle-même, si cette dépression a véritablement été la sienne, ou bien n’a pas pu développer suffisamment un épisode de fiction.

Malgré cette fin moins réussie, j’ai lu ce livre avec plaisir. Il m’a rappelé des voyages personnels, à la fin de ma vie étudiante, lorsque nous partions à l’aventure, sans itinéraire précis, prenant le temps de découvrir des lieux et des gens, au hasard des rencontres et des évènements. Cette lecture m’a remis en mémoire une certaine insouciance, que l’on perd au fil des années et de la vie qui s’écoule.

Un extrait page 63
Manger du pain frais en plein Atlantique est un luxe qui nous renforce dans l’idée que nous sommes les rois de la planète bleue. Adieu les tracas de la vie quotidienne, les cieux plombés de l’hiver, les obligations en tout genre, adieu parents, patrons, collègues. Nous sommes libérés d’une existence qui nous assomme, exemptés du poids social, délivrés des mirages de la réussite, soulagés de tous les boulets de l’humanité, et plus encore : affranchis de la rotation terrestre et du temps dont nous modifions la course en poursuivant l’autre hémisphère, échappés de la longue chaîne des hommes dont nous avons choisi de nous exclure momentanément, jusqu’à notre filiation dont nous avons rompu le câble de transmission, la suite naturelle. Nous sommes le chaînon manquant, le mouton noir transformé en oiseau, l’animal domestique converti en poisson volant. Nous planons.

De Sophie Avon, j'avais lu Les silences de Gabrielle, son premier livre publié en 1988. Il doit d'ailleurs se trouver encore sur une étagère de ma bibliothèque. C'est à Bernard Pivot et à l'émission Apostrophes que je devais cette découverte. En revanche, j'ignorais totalement que Sophie Avon avait publié depuis d'autres ouvrages et je n'avais même pas fait le lien avec la Sophie Avon qui intervient sur France-Inter dans le Masque et La Plume.

Quatrième lecture dans le cadre du challenge 1% rentrée littéraire 2016.


D'auvres avis sur Le vent se lève : Les mots de la fin, Meelly lit.