mardi 4 août 2020

Corentine

Corentine – Roselyne Bachelot

Plon (2019)
Lu dans l’édition Pocket (2020)


Lorsque j’ai sélectionné ce livre dans la liste proposée par Babelio pour l’opération Masse Critique, j’étais loin de me douter que lorsque j’en commencerais la lecture, son auteure serait devenue ministre de la Culture ! Nomination que j’ai d’ailleurs vite oubliée, tant l’univers où nous emmène ce livre est dépaysant.

En 1919, une jeune veuve de guerre, bien mise, en tailleur et voilette, descend à Gourin du train en provenance de Paris. Elle est accompagnée de sa fille, a rendez-vous chez le notaire pour finaliser l’acquisition d’une maison cossue où elle a l’intention de s’installer et d’ouvrir une boutique de confection. Une fois les formalités effectuées, la jeune femme, Corentine, rend visite à sa mère, Marie-Louise, dans la misérable ferme où elle est née à la fin du XIXème siècle, une masure de quarante mètres carrés, où vivait la famille entière. Sept enfants, un père et une mère journaliers, les ainées qui s’occupent des petits, seuls les garçons peuvent aller à l’école, on ne mange pas souvent à sa faim. Corentine y a vécu jusqu’à l’âge de sept ans, puis a été « vendue » par ses parents comme bonne à un marchand de chevaux de Gourin. Lorsque son père a voulu la reprendre car le maire du village lui a reproché d’avoir placé sa fille avant l’âge réglementaire de dix ans, Corentine a refusé de le suivre, car au moins, là, elle mange à sa faim, même si les journées de travail sont épuisantes. Plus tard, à douze ans, Corentine trouve une place de bonne à Paris, chez un docteur. Là, pendant trois ans, elle renoue avec la faim et des conditions de vie encore difficiles, face à une patronne radine et malveillante. Puis, elle est embauchée chez une vicomtesse, dans un hôtel particulier de la rue du Bac. Elle a une chambre rien que pour elle, les repas sont abondants, elle a sa place dans la hiérarchie des domestiques d’une grande maison mais les dangers d’abus divers y sont nombreux. Néanmoins, Corentine parviendra à apprendre à lire et à écrire et à s’élever dans l’échelle sociale.

Roselyne Bachelot l’écrit dans l’avant-propos : cette histoire est presque un roman. Tout y est vrai, reconstitué à partir des souvenirs de sa grand-mère, des témoignages de proches, des lectures qui lui ont permis de replacer Corentine dans les différents environnements où elle a tracé son chemin de vie.

Ce que j’ai trouvé le plus marquant, ce sont les conditions de vie dans la ferme, la promiscuité, la saleté, les cochons qui vivent dans la maison ! On imagine l’odeur pestilentielle qui devait y régner ! Et la faim ! D’après Roselyne Bachelot, c’est ce qui obnubilera sa grand-mère toute sa vie, même si par la suite, elle vit dans de meilleures conditions. Mais on comprend que cette faim, alliée à une intelligence et une force de caractère remarquables ont donné à la petite paysanne la volonté de sortir de sa misérable condition et de ne pas se cantonner à l’avenir de domestique qui semblait tracé pour elle.

Et puis, je dois dire que j’ai trouvé aussi dans le récit de cette enfance morbihannaise un écho à ce que me racontait son grand-père, né en 1907, donc une vingtaine d’années plus tard que l’héroïne, dans un village au fin fond du Morbihan. Lui, c’est son engagement dans la Marine qui lui permettra de sortir de sa campagne, de s’éduquer et de voir du pays. J’ai souvent senti dans ses propos la fierté et le soulagement d’avoir échappé à une vie de misère. Ce n’est finalement pas si loin de moi.

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lundi 27 juillet 2020

Heather Mallender a disparu

Heather Mallender a disparu – Robert Goddard

Sonatine (2012)
Traduit de l’anglais par Catherine Orsot Cochard

Harry Barnett, la cinquantaine, a quitté l’Angleterre après des déboires professionnels, pour s’exiler à Rhodes, où il est devenu le gardien de la villa de vacances d’Alan Dysart, un homme politique britannique avec lequel il est ami depuis longtemps. Désabusé et alcoolique, Harry mène une existence terne et monotone où il se complait.
Sa routine est agréablement dérangée par l’arrivée d’Heather Mallender, une jeune femme venue se ressourcer après une période de dépression, suite à la mort violente de sa sœur dans une explosion revendiquée par L’IRA. À sa demande, Harry lui fait visiter l’île et une relation amicale se noue entre les deux. Peu avant son retour en Angleterre, Heather demande à Harry de l’accompagner de nouveau sur le mont Prophitis Ilias. Harry, fatigué, laisse la jeune femme se lancer dans l’ascension du mont. Mais elle ne revient pas. Les secours et la police, malgré leurs recherches, ne la retrouvent pas.
Harry, qui a travaillé pour le père d’Heather et qui a été licencié pour cause de malversations, est évidemment le premier soupçonné de la disparition d’Heather. Mais en l’absence de preuves, il est finalement relâché. Alors qu’il s’occupe de rassembler les affaires de la jeune femme, il découvre le récépissé de dépôt d’une pellicule photographique. Il récupère les clichés et se rend compte que les vingt-quatre photos reconstituent le parcours d’Heather au cours des derniers mois. Il comprend qu'ils illustrent son enquête personnelle pour comprendre l’assassinat de sa sœur. Harry décide alors de se remettre dans les pas d’Heather, espérant trouver ce qu’il est advenu de la jeune fille. Le voilà donc de retour en Angleterre, tenu d’affronter des gens avec lesquels il n’est pas en bon terme, la famille d’Heather en premier lieu.

Le démarrage de ce roman est lent, pas vraiment passionnant. Je me sentais écrasée par le soleil de Rhodes et engluée dans la vie monotone de Harry. Mais la découverte des photos et le retour en Angleterre redynamisent l’histoire et j’ai commencé à me prendre au jeu de cette enquête sur les traces d’Heather, au cours de laquelle on en apprend aussi beaucoup sur le personnage de Harry. Confronté à un passé qu'il a voulu fuir, Harry va devoir faire des efforts pour s'extraire de sa déchéance et il va réaliser que certains n'ont pas hésité à profiter de son manque de confiance en soi.

C’est le deuxième roman de Robert Goddard que je lis et j’ai trouvé de nombreuses similitudes entre celui-ci et Sans même un adieu. Un héros malchanceux, à qui rien ne réussit, mais qui trouve dans les valeurs auxquelles il tient l’énergie nécessaire pour se secouer et s’occuper du sort de quelqu’un d’autre.
La construction de l’intrigue est aussi similaire, avec l’aboutissement de la quête du héros aux trois-quarts du roman et la suite de l’histoire avec des rebondissements inattendus dans le dernier quart.

Bref, un thriller modéré, ce qui me convient tout à fait et m’incite à continuer ma découverte des romans de Robert Goddard.

Quelques avis chez Babelio.


lundi 20 juillet 2020

Attentifs ensemble


Attentifs ensemble – Pierre Brasseur

Rivages/Noir (2020)

Ils s’appellent Marion, Franck, Manu, Elena, Tamara, Grégoire, Jean-Marc, Pierre, Hendrix, Sylvain, Alice, Hicham, Basile, Marianne, Youssef, Cyrille, Karim, Lola, Isabelle.
Ils vivent et travaillent à Paris ou en banlieue, viennent de milieux très différents et n’avaient sans doute rien en commun.
Pourtant, ils se retrouvent en fin de semaine dans une ferme isolée de l’Yonne, où Tamara et Jean-Marc, anciens soixante-huitards, vivent en autarcie et les reçoivent sans poser de questions. Certains viennent là pour le plaisir de retrouver les copains, pour jouer au foot, boire des coups autour d'un barbecue.
D’autres, à l’insu des premiers, ont des objectifs très différents, ils ont décidé d’agir contre ce qui les révolte dans la société et ont mis en œuvre une stratégie d’attaque de la banlieue en trois semaines.

Leurs actions commencent doucement par un « prélèvement » de fruits et légumes chez un épicier bio à Clichy et une redistribution au marché de Lorraine dans la même commune. Puis, ensuite, ce sont des cadres qui sont enlevés à leur sortie de l’entreprise, gardés quelques heures puis relâchés sans réelle violence. À chaque fois, les évènements sont filmés puis diffusés sur le Net, revendiqués par un mystérieux mouvement, le FRP, qui se réclame à la fois du Général de Gaulle, le résistant et pas le président qu’il est devenu par la suite, et de principes de solidarités et de fraternité.

La police met du temps à réagir aux premières actions, puis confie l’affaire à Guillaume Wouters, un capitaine spécialisé dans les nouvelles formes de militantisme, que sa concierge prend pour un bénéficiaire du RSA qu’elle ne se prive pas de critiquer auprès du voisinage. Puis, lorsqu’il devient clair que ces actions vont au-delà de la farce, la sous-direction antiterroriste prend les choses en main, tandis que l’angoisse commence à monter dans l’opinion.

C’est un roman efficace, qui privilégie l’action tout azimut et j’ai eu un peu de mal au début avec cette lecture tant elle diffère de la précédente ! Là-bas, trois pas dans une rue de Paris pouvaient donner lieu à une quinzaine de phrases de description. Ici, tout va vite, les actions s’enchaînent, se déroulent parfois en parallèle, les intervenants sur une action ont des missions simples, qui se succèdent parfaitement dans une mécanique bien préparée. On est en plein dans l’actualité, l’informaticien qui pilote la réalisation et la mise en ligne des vidéos est un as de la technique, un champion de la communication, percutant et habile qui sait à merveille exploiter les outils à sa disposition.

Dommage que les personnages soient peu fouillés, parfois à la limite de la caricature. Personnellement, j’aurais aimé en savoir un peu plus sur leur passé, leurs motivations, mais cela aurait forcément ralenti le rythme.
Passée la surprise des premières actions menées, j’ai été assez captivée par la façon dont est menée l’enquête des forces de police, l’importance d’un indice minime repéré sur une vidéo et qui va se révéler déterminant dans le démantèlement du groupe.
La façon dont ce qui aurait pu rester au niveau de farces potaches peut se transformer en action terroriste, aussi bien par l’extrémisme de certains des militants que par l’intervention policière est très emblématique des dérives que l’on a pu observer dans des mouvements récents. Ça fait peur et ça donne à réfléchir !

Un extrait page 69 :
Ils traversent des zones commerciales qui montrent la manière dont notre vieille France a été découpée à l'équerre : « Les managers sont les nazis d'aujourd'hui, affirme Marion, et nous, nous sommes les résistants. » Franck ne répond pas, et elle songe qu'ils devront frapper ces ZAC infernales, un jour, s'ils en ont le temps. Mais elle sait bien qu'ils ne l'auront pas, et pourront seulement souhaiter que des inconnus poursuivent leur travail dans des banlieues de plus en plus lointaines, Beauvais voire Dieppe et Orléans, jusqu'à Bombay et à Rio - où ils seront déjà, grâce à l'argent de la maison, transféré par Hendrix sur des comptes étrangers, pour s'y construire de nouvelles vies avec l'espoir de rester libres.


Merci à Babelio et aux éditions Rivages qui m'ont adressé ce livre dans le cadre d'une opération Masse Critique.

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jeudi 9 juillet 2020

Dans la main du diable

Dans la main du diable – Anne-Marie Garat

Actes Sud (2006)

Paris, septembre 1913. Gabrielle Demachy accompagne sa tante Agota au ministère de la guerre où celle-ci est convoquée. Immigrée hongroise, Agota vit en France depuis plus de trente ans et elle craint quelque complication administrative qui pourrait aboutir à une expulsion. Mais l’annonce qui leur est faite est tout autre : comme elles le redoutaient depuis longtemps, Endre, le fils d’Agota dont elles étaient sans nouvelles depuis des années, est décédé cinq ans auparavant à Rangoon en Birmanie. Une malle avec des effets personnels est arrivée par bateau au Havre et leur sera livrée pour confirmation de l’identité du défunt. Gabrielle, qui était amoureuse de son cousin, et sa tante sont effondrées et révoltées du peu d’information qui leur est donnée. Le secrétaire du militaire qui les a reçues, Michel Terrier, apparemment ému de leur détresse, promet à Gabrielle de faire son possible pour leur fournir des éclaircissements. Quelques semaines plus tard, il reprend contact avec Gabrielle et lui apprend que la malle a été ramenée par un certain Dr Galay, médecin ayant séjourné aux Colonies à l’époque où Endre y était lui-même. Gabrielle veut immédiatement se rendre chez ce Dr Galay pour l’interroger mais Terrier le lui déconseille fortement. Le médecin a été impliqué dans des affaires pas très nettes et le rencontrer pour lui poser des questions se rapportant à son séjour aux Colonies pourrait être dangereux. Par un heureux concours de circonstances, Terrier repère une annonce proposant un emploi d’institutrice pour s’occuper de la fille du Dr Galay, une fillette de quatre ans, orpheline de mère, laissée jusqu’à présent uniquement aux soins des bonnes de sa grand-mère. Voilà donc un moyen pour Gabrielle de se rapprocher du Dr Galay, sans pour autant dévoiler la raison de son intérêt. Gabrielle obtient le poste et se retrouve à la campagne, dans la maison de la famille Bertin-Galay, où Mathilde Bertin-Galay, la mère du Docteur, a décidé d’envoyer Millie, la fillette dont la santé est assez fragile.

Ainsi commence ce roman-fleuve de 900 pages, et l’on devine très vite que ce Michel Terrier n’est pas que ce modeste secrétaire au ministère de la Guerre et que la mission qu’il confie sur le mode de la plaisanterie à Gabrielle a peut-être d’autres enjeux. Gabrielle a vécu jusque-là une existence très protégée, couvée par deux femmes aimantes et attentionnées. Maintenant qu’elle sait qu’Endre ne reviendra pas, elle a envie de sortir du cocon protecteur et de vivre sa vie en devenant plus indépendante. Et, plus que tout, elle veut découvrir ce qui est arrivé à son cousin. Cet emploi d’institutrice qui lui permet d’entrer subrepticement dans le cercle familial du Dr Galay tombe donc à pic pour répondre à ses aspirations.

J’avais eu l’occasion de découvrir l’écriture d’Anne-Marie Garat avec son roman Le grand Nord-ouest et j’avais été emportée par son souffle épique. Je me souvenais avoir lu des critiques élogieuses sur Dans la main du diable mais jusqu’à présent, j’avais hésité à me lancer dans la lecture de ce gros pavé de 900 pages. C’est l’approche des vacances et l’envie de plonger dans un récit que je devinais mémorable qui m’ont décidée à l’emprunter à la médiathèque .

Autant le dire tout de suite, j’ai été emballée par cette lecture, par le style d’Anne-Marie Garat, par l’abondance des descriptions, par le soin qu’elle met à souligner le moindre détail du décor où évoluent ses personnages, par l’analyse minutieuse de leurs pensées et de leurs états d’âme. Elle ne s’attache pas uniquement aux personnages principaux de l’intrigue, elle accorde la même attention aux seconds rôles, aux différents membres de la famille, aux domestiques, aux voisins, n’hésitant pas à faire de longues digressions pour situer leur environnement, leurs habitudes, leurs occupations professionnelles.

Un exemple avec le frère du Dr Galay, cinéaste, que l’on suit lors du tournage d'un film lorsqu’il réalise quelques scènes dans la propriété familiale, utilisant tous les membres de la maisonnée comme figurants. D’ailleurs, au cours d’une conversation avec Gabrielle, il explique son intérêt pour les personnages secondaires de son film, réfutant justement ce terme de secondaire et j’ai eu l’impression qu’Anne-Marie Garat exprimait par son intermédiaire son point de vue rapporté à l’univers du roman.

Extrait page 289 :
Alors Gabrielle, séduite par sa fougue et par sa vitalité, se laissa aller, accoudée à la grande table : le menton dans la main, l’écouta décrire son film avec enthousiasme, comment il adaptait le roman-fleuve d’Eugène Sue en coupant quelques épisodes, en sacrifiant à son corps défendant les péripéties secondaires. Pour garder du nerf à sa fresque, du rythme, il rusait avec les lois avares de l’économie. Mais il ne s’en consolait pas, parce que rien n’est facultatif dans un tel roman !
-- Il n’y a pas d’épisode, ni de personnage secondaire, entendez-vous ? Chacun a sa fonction, chacun réclame d’exister. Chacun est le héros de son histoire personnelle. Chacun donne la chair, le sang, la vie de notre imaginaire, comme dans la vie, nom de Dieu ! Qui est secondaire, dans la vie, hein ? Vous êtes secondaire, vous ? Les gens sont pressés, ils veulent du sommaire, vite raconté ! Et les banquiers sont là pour vous le rappeler : le cinéma, c’est de l’argent : alors on coupe. On fait des petites coupures, vous comprenez ? Moi je veux du souffle, une symphonie luxueuse !
 
Autre exemple de digression, concernant Mathilde Bertin-Galay, qui a pris la suite de son père dans la direction de l’entreprise de biscuit familiale. On la suit dans ses préoccupations de chef d’entreprise, confrontée à une grève, puis face à la nécessité de moderniser et de diversifier la production face aux menaces de guerre qu’elle perçoit très bien. Tout cela contribue à étendre la portée du roman bien au-delà d’une intrigue pourtant déjà bien riche, à l’ancrer dans son époque et à bâtir une fresque d’une ampleur formidable.

Je ne veux pas détailler les rebondissements de ce roman que l’on pourrait présenter comme un roman d’espionnage, puisque c’est la base de l’intrigue, mais c’est aussi tellement plus que cela, que j’aurais l’impression par cette classification de trahir le magnifique travail de l’auteur, autant sur la construction de ce roman-fleuve que sur l’énorme recherche documentaire qui a certainement participé à sa conception.

Une vraie réussite pour moi et j’ai déjà hâte de lire la suite de ce roman qui démarrait une trilogie qui s’étend jusqu’aux années 2010.

mercredi 17 juin 2020

Ses yeux bleus

Ses yeux bleux – Lisa Hågensen

Traduit du suédois par Rémi Casseigne
Actes Sud (2018) collection actes noirs


Le début : 

Pour quelles raisons Raili s’introduit-elle dans le chalet d’Olofsson, qui s’est noyé dans le lac tout proche, pour chercher de vieilles photos et surtout récupérer de précieux négatifs ? Pourquoi se cache-t-elle lorsqu’elle entend des pas dans la maison, qui craint-elle ? On ne le sait pas mais on comprend vite qu’elle a sans doute raison d’avoir peur lorsque le chalet prend feu et qu’elle doit faire appel à toute son énergie pour réussir à s’en extraire en sautant par une fenêtre à l’étage.

Retour deux mois en arrière : 

Raili Rydell, la quarantaine, bibliothécaire mal dans sa peau, s’apprête à passer tranquillement ses vacances d’été dans son chalet rustique au bord d'un petit lac, en pleine forêt. Elle y retrouve avec plaisir ses voisins, Sara et Anders, un couple à la retraite, très attentionnés envers elle, peut-être parce que Sara la verrait bien nouer une relation avec Staffan, leur fils, séparé de sa femme Louise et père de deux enfants dont il a la garde.
Au cours de son séjour, Raili fait connaissance des autres riverains du lac, ceux qui habitent de l'autre côté. Parmi eux, une famille avec deux jeunes enfants dont la mère est très dépressive. Leur voisin, Yngve Olofsson, est un homme bourru d'une cinquantaine d’années, que Raili prend au début pour un rustre. Puis ils sympathisent, Olofsson lui présente les autres riverains, lui parle de phénomènes étranges qu’il a constatés. Ainsi, il est persuadé qu’il a eu un chien dans le passé mais c’est un souvenir flou et il n’en retrouve pas trace dans ses photos de famille. Et puis, il se demande ce qu’est devenu le troisième enfant de ses voisins, il est sûr qu’il les a vus avec un bébé à un moment donné mais plus aucune trace de sa présence et personne de la famille n’en parle plus.
Raili est elle aussi victime d’hallucinations. Sont-elles dues aux médicaments qui lui ont été prescrits après l’extraction d’une dent cassée ? Ou bien est-ce un esprit qui flotte encore autour des ruines d’une ferme cachée dans les bois où se seraient déroulés des faits de sorcellerie au XVIIème siècle ?
La noyade d’Olofsson, alors qu’il venait de dire à Raili au téléphone qu’il avait découvert quelque chose, lui parait suspecte. Raili se lance à la recherche de la vérité, aidée par sa collègue de la bibliothèque.


Mon avis : 

Un roman qui mélange les genres, un thriller qui emprunte à l’histoire et au surnaturel, les surprises ne manquent pas. En parallèle à l’intrigue contemporaine, une histoire de sorcellerie du XVIIème siècle vient semer le trouble et suggérer une ambiance maléfique qui perdurerait dans la forêt. Voilà de quoi pimenter les péripéties de notre héroïne. La 4ème de couverture évoque une « sorte de délicieux croisement entre Bridget Jones et Hercule Poirot ». Comparaison un peu excessive, sans doute, mais c’est vrai que Raili est gaffeuse, qu’elle a quelques rondeurs, qu’elle aimerait bien se trouver un amoureux, qu’elle est obstinée. Elle se retrouve dans des situations horrifiques, elle risque sa vie à plusieurs reprises mais n’abandonne pas car elle est fidèle en amitié. Alors, lorsqu’il s’agit d’élucider la mort d’Olofsson ou de protéger la vie d’Yvla, elle ne lâche jamais le morceau !

Je crois que c’est la personnalité de l’héroïne qui m’a encouragée dans cette lecture car certaines scènes glauques auraient pu rapidement me mener à l’abandon. Le déroulement de l’enquête de Raili n’est pas toujours fluide, elle part sur de fausses pistes, évidemment, sinon ça n’aurait pas de charme, on se perd parfois dans des détails et des digressions mais c’est une histoire qui se lit assez vite, alors pourquoi pas, si vous êtes fan du genre !

Il semble que ce roman soit le premier d’une trilogie. Je n’ai pas l’impression que les suivants soient encore traduits en français. J’ai bien trouvé d’autres livres de Lisa Hågensen sur Goodreads mais uniquement en suédois, donc je suis bien incapable de vous dire s’il y a la suite de celui-ci parmi eux. Personnellement, je ne suis pas sûre que je lirai la suite lorsqu’elle sera disponibl.


L'avis de Dasola qui m'a incitée à sortir ce livre de ma PAL.

C'est un livre que j'avais trouvé dans une des boîtes à livres installées dans ma commune dans quelques anciennes cabines téléphoniques. Si ce livre vous intéresse, dites-le moi dans les commentaires, je peux le faire circuler plutôt que de le remettre dans sa cabine d'origine !

Un extrait sur le site d'Actes Sud.

jeudi 11 juin 2020

Le Ghetto intérieur

Le Ghetto intérieur – Santiago H. Amigorena

P.O.L (2019)

Vincente Rosenberg, ancien capitaine de l’armée polonaise, a émigré en Argentine en 1928. Il s’y est marié, a trois enfants et dirige un magasin de meubles. Sa mère et un de ses frères sont restés à Varsovie, Vincente a mollement envisagé un temps de les faire venir à Buenos-Aires, plus pour faire comme ses amis que par réelle envie de réunir sa famille. 

Au fil des années, Vincente a tout fait pour devenir un vrai Argentin, il a délaissé son identité polonaise, il a oublié qu’il était juif. Il a négligé de répondre aux lettres que sa mère lui envoie régulièrement de Varsovie. Le seul lien qu’il a accepté de garder avec l’Europe, c’est son amour pour la littérature et la poésie allemandes.
 

Mais en 1940, il ne peut plus ignorer les nouvelles de Pologne, il les lit dans les journaux, ses amis en parlent sans arrêt, se félicitant d’avoir fait venir leurs familles à temps. Vincente devient alors plus attentif aux lettres que sa mère continue à lui écrire. Ce qu’elle lui raconte sur la construction du ghetto de Varsovie lui fait prendre conscience de la réalité de la situation. Il commence à ressentir personnellement le danger de la mécanique de destruction engagée par les nazis. Son sentiment de culpabilité vis-à-vis de sa mère et de son frère envahit progressivement mais totalement son esprit, il redevient petit à petit un juif polonais qui a abandonné les siens, qui a adoré l’Allemagne qui persécute maintenant ses semblables. Tandis que les juifs polonais s’entassent dans le ghetto de Varsovie et y meurent de faim, Vincente s’enfonce dans la honte, dans le silence, dans son ghetto intérieur.

J’avais entendu parler de ce livre dans l’émission Le masque et la plume sur France-Inter, le 20 octobre 2019 et j’avais pressenti qu’il s’agissait d’un livre fort et émouvant. J’étais en dessous de la réalité, cette lecture m’a emmenée au-delà de l’émotion, c’est un vrai choc. Le processus d’extermination des juifs par les nazis est décrit très sèchement mais très précisément, déshumanisé, juste un objectif et des mesures nécessaires pour l’atteindre. On accompagne Vincente dans la progression de sa compréhension des évènements, dans son revirement et dans son enfermement, c’est très puissant, presque dérangeant. Par moment, j’avais envie d’arrêter ma lecture car j’avais l’impression de manquer d’air, d’être moi-même enfermée dans les pages de ce livre.

Une lecture difficile, éprouvante et nécessaire.

Extrait page 22 :
(…) Lorsqu’il était parti de Varsovie, sa mère lui avait fait jurer qu’il lui écrirait une fois par semaine. Mais alors qu’elle, elle n’avait jamais cessé, jusqu’en 1938, de lui envoyer plusieurs lettres par mois, Vincente n’avait tenu sa promesse que pendant la première année qui avait suivi son arrivée à Buenos Aires. 1929, 1930, 1931. Les années passaient et Vincente, à chaque fois qu’il recevait une lettre, maudissait les reproches de sa mère. 1932, 1933, 1934. Puis ces mêmes reproches avaient commencé de l’amuser et, avec Ariel, il s’en était parfois moqué. 1935, 1936, 1937. Puis il les avait reçus avec indifférence. 1938, 1939, 1940. Dire que maintenant, depuis trois déjà, c’est lui qui s’inquiétait de n’avoir pas assez de nouvelles de sa mère…
À propos de ce livre sur le site des éditions P.O.L

lundi 18 mai 2020

Sans même un adieu

Sans même un adieu – Robert Goddard

Éditions Sonatine (2016)
Traduit de l’anglais par Claude et Jean Demanuelli


1923 : Au petit déjeuner, Geoffrey Staddon, architecte à Londres, apprend par sa femme, Angela, que Consuela Caswell, épouse de Victor Caswell, est inculpée du meurtre par empoisonnement de sa nièce et de tentative d’empoisonnement de son propre époux et de la mère de la victime. Geoffrey est abasourdi et désespéré. Avant guerre, il avait construit la maison des Caswell, sa première grosse commande qui lui avait apporté un début de notoriété. Mais la raison première de sa stupeur, c’est qu’il était tombé amoureux de Consuela Caswell, un amour partagé qui les avait conduit à envisager de s’enfuir ensemble. Hélas, Geoffrey n’avait pas résisté à l’attrait d’un projet de construction d’un très bel hôtel dans Londres et avait abandonné Consuela, disparaissant sans explication et sans même un adieu.
Depuis, Geoffrey s’est marié avec la fille de l’homme pour qui il a construit l’hôtel, ils n’ont pas d’enfants, sa carrière n’a pas vraiment décollé, sa vie est assez terne. Plus de dix ans ont passé mais il a gardé un fort sentiment de culpabilité après sa trahison envers Consuela. Il ne peut la croire coupable des crimes dont elle est accusée. Aussi, lorsque la fille de Consuela, une toute jeune adolescente, vient lui demander son aide pour sortir sa mère de cette affaire qui pourrait la conduire à la pendaison, Geoffrey décide de tout tenter pour se racheter et sauver la jeune femme.


J’ai lu ce gros livre de 660 pages en un temps record. L'auteur prend son temps pour installer son intrigue, le flashback d'avant guerre nous oblige à la patience. Mais ensuite, les rebondissements s’enchaînent, les méchants redoublent de noirceur pour contrer les tentatives désespérées de Geoffrey pour découvrir la vérité qui permettrait d’innocenter Consuela. Tout se ligue contre lui, il faut dire que Geoffrey est un vrai loser, tout ce qu’il essaye échoue, il est naïf, faible, c’est l’anti-héros incarné. Et pourtant, je l’ai bien aimé, ce personnage, parce qu’il est sincère, incapable de roublardise et il n’est pas épargné dans son combat. Malgré ses multiples échecs, il arrive à faire évoluer la situation dans le sens qu’il souhaite, même si ses efforts ne lui apportent pas personnellement la récompense qu’il mériterait.

Un beau souvenir de lecture, ce serait typiquement un livre de vacances idéal, ce fut une belle aide en période de confinement, malgré quelques longueurs et peut-être un excès de péripéties !  Quand on aime, on ne compte pas !