jeudi 5 octobre 2017

Jeune fille

Jeune fille

Anne Wiazemsky
Gallimard (2007)


Drôle de hasard... En m’installant devant mon ordinateur aujourd’hui pour commencer à écrire ce billet, je découvre que la mort d’Anne Wiazemsky vient d’être annoncée par son frère. Juste avant, je m’interrogeais sur la façon dont j’allais commencer mon billet. Je n’imaginais pas que l’actualité allait m’offrir cette triste ouverture.
C’est la sortie du dernier film de Michel Hazanavicius, Le Redoutable, qui m’a incitée à emprunter ce livre à la médiathèque. Certes, le film est inspiré d’un autre livre d’Anne Wiazemsky mais je savais que dans Jeune fille, elle relatait sa première expérience d’actrice et il me semblait naturel de redécouvrir son parcours cinématographique depuis le début.

C’est en 1965 qu’Anne Wiazemsky, âgée de 17 ans, rencontre le cinéaste Robert Bresson qui va l’engager pour tenir un des rôles principaux dans son film Au hasard Balthazar. Le tournage a lieu pendant l’été et va participer à la transformation de l’adolescente, encore très protégée par son cocon familial, en une jeune fille plus libre et plus assurée.

J’ai déjà lu plusieurs livres d’Anne Wiazemsky, je les ai appréciés mais n’ai jamais réussi à en parler ici, pour des raisons que je n’identifie pas complètement. Peut-être parce que ces romans sont largement basés sur des éléments autobiographiques de l’auteur et qu’ils me parlent plus comme témoignage que comme intrigue romanesque. Et pourtant, il m’arrive d’écrire sur mes lectures d’essais ou de documents.

Ce livre-ci, aussi, je l’ai bien aimé. Sans doute parce que cette année 1965 me replonge dans l’enfance – j’avais sept ans et cette année a marqué un tournant dans ma vie, pas vraiment heureux, pourtant. Je retrouve dans les mots d’Anne Wiazemsky les traces d’une certaine éducation, des principes que l’on avait même dans des milieux moins intellectuels et privilégiés que celui où elle évoluait. Et puis j’ai beaucoup aimé la façon dont elle raconte sa découverte de l’univers du cinéma et des plateaux de tournage, sa complicité avec les équipes techniques, ses interrogations face à la personnalité complexe du réalisateur, la progression de sa compréhension de son rôle d’actrice. C’est très agréable à lire, un style sans fioritures, qui soutient un propos parfois léger, parfois plus grave, dans tous les cas sincère et pudique mais dénué de passion. C’est peut-être cette modération qui fait que j’ai du mal à parler des livres d’Anne Wiazemsky.

Un extrait (page 217)
Au sortir du métro Trocadéro, je m'arrête pour marquer une pause. Un brouillard humide et poisseux estompe les bâtiments du palais de Chaillot, l'esplanade, la tour Eiffel, un peu plus loin. Ce brouillard d'octobre accentue l'étrangeté de mon retour à la vie normale : la maison et ma famille, la veille, le collège de Sainte-Marie, maintenant. Depuis que je suis rentrée chez moi, j'ai le sentiment d'être une étrangère en visite. Ma vie n'est pas vraiment là. Ni auprès de Robert Bresson ni au sein de l'équipe du film, comme je l'avais cru durant l'été : cela aussi est terminé. Je l'avais compris en les voyant retrouver leur femme ou leur petite amie. Ma vie, ce serait encore autre chose. Le brouillard soudain se dissipe, la tour Eiffel surgit bien nette et, derrière elle, les jardins du Champs-de-Mars, Paris. Face à ce paysage nettoyé, il me semble que je la pressens ma vie, fugitivement mais à perte de vue.


Ce sont les dernière phrases du livre et la dernière, pleine d'élan, résonne aujourd'hui bien différemment, alors qu'Anne Wiazemsky vient de disparaitre.

jeudi 7 septembre 2017

La fin de tout

La fin de tout – Jay McInerney

Éditions de l’Olivier (2003)
Traduction de Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso


Comme le dernier livre de Jay McInerney, Les jours enfuis, troisième roman autour de Russell et Corrine Calloway après Trente ans et des poussières et La belle vie, n’est toujours pas disponible à la médiathèque que je fréquente, j’ai emprunté pour patienter ce recueil de dix nouvelles paru en France en 2003.

Je ne me doutais pas que j’y retrouverais Russel et Corrine, dans la nouvelle intitulée Fumée, qui raconte leur rencontre à New York et leur tentative d’arrêt de la cigarette après quelques années de vie commune. Texte tout à fait dans la veine de Trente ans et des poussières.

Pas de surprise non plus avec la première nouvelle du recueil, Tiers payant. Alex est venu à Paris pour se consoler du départ de sa femme. Un soir, dans un restaurant branché, il est pris pour un autre par un jeune couple de New-yorkais, qui l’embarque dans une tournée des boites et des bars à ses frais. On y retrouve l’argent, l’alcool, la drogue et le sexe, thèmes qui ont fait le succès de l’écrivain, même s’il ne faut pas le réduire à cela.

Mon texte préféré est le troisième du recueil, Comment j’ai servi l’état. Grandeur et décadence d’un sénateur dans ses tentatives vers la Maison Blanche, racontées par un de ses collaborateurs qui sait exploiter les faiblesses du grand homme pour se venger d’avoir été mis sur la touche.

J’ai bien aimé aussi Hollywood Bizness, qui se déroule sur la côte ouest. Un jeune scénariste découvre qu’il n’est pas facile de se faire une place à Hollywood, qu’il faut accepter les règles de la profession pour se faire un nom. Mais lui aussi, le moment venu, saura tirer parti d’un secret pour progresser dans le métier.

Dans La reine de la nuit et moi, c’est encore le monde de la nuit, du sexe et de la drogue qui est évoqué. Mais là, plus de traders de Wall Street ni d’artistes et d’écrivains en mal de sensations fortes, plus de champagne coulant à flot ni de galas de bienfaisance pour justifier les excès. Juste le Meat District, avec ses hangars à viande qui empuantissent  les environs, jusqu’à Greenwich Village quand le vent vient de l’est, et qui une fois débarrassé des camions réfrigérés et de ses malabars aux tabliers ensanglantés, se transforme en terrain d’exercice pour les travelos de Washington Street. Changement de décor, donc, par rapport à celui où se déroulent les romans de McInerney que j'ai déjà lus, mais l'auteur y est aussi à l'aise et très crédible.

Curieusement, je ne termine pas ce recueil avec un sentiment de frustration, comme c'est souvent le cas lorsque je lis des nouvelles. McInerney nous propose des histoires courtes mais bien ficelées, souvent ironiques et désabusées, témoignage d'un monde qui a pris du plomb dans l'aile avec les attentats de 2001. Si vous n'avez encore rien lu de Jay McInerney, pourquoi ne pas le découvrir avec (cette) fin de tout !

dimanche 27 août 2017

Les fantômes du vieux pays

Les fantômes du vieux pays – Nathan Hill

Gallimard (août 2017)
Traduit par Mathilde Bach


Été 2011 : Samuel Anderson est un jeune enseignant à l’université de Chicago et par ailleurs adepte d’un jeu vidéo, Elfscape, qui occupe tout son temps libre. À tel point qu’il est passé à côté d’un évènement qui fait la une des médias et du Web : sa mère, Faye Andresen-Anderson, qu’il n’a pas revu depuis qu’il a onze ans, a agressé à coup de gravillons le gouverneur Paker, candidat à l’investiture présidentielle. Elle est devenue quasiment l’ennemi public numéro un, surnommée Calamity Packer et transformée par la rumeur en une HIPPIE EXTRÉMISTE, PROSTITUÉE ET ENSEIGNANTE AYANT CREVÉ LES YEUX DU GOUVERNEUR. 
Contacté par l’avocat de Faye qui lui demande d’écrire une lettre en faveur de sa mère afin d’amadouer le juge, Samuel commence par refuser, se sentant incapable d’écrire quoi que ce soit à propos de cette femme qui l’a abandonné et dont il ne sait rien, et n’ayant surtout pas envie de le faire. Mais un rendez-vous avec son éditeur l’oblige à reconsidérer sa position. En effet, suite à la publication d’une nouvelle qui avait rencontré un certain succès, Samuel a perçu, plusieurs années auparavant, un à-valoir conséquent contre la promesse d’écrire un livre, dont il n’a, dix ans plus tard, pas écrit le premier mot. En revanche, il a bien sûr dépensé l’argent pour acheter sa maison, qui entretemps a vu sa valeur divisée par trois ou quatre. Incapable de rembourser l’à-valoir, Samuel, pris à la gorge, propose alors d’écrire un livre-confession sur sa mère, la célèbre Calamity Packer. L’écriture de la lettre de louanges devient alors le prétexte bienvenu pour une première rencontre avec celle qu’il n’a plus vue depuis vingt ans.

Voilà le résumé d'une petite partie de ce gros roman de 700 pages, le fil conducteur d'une histoire qui va beaucoup s’en éloigner.
D’abord dans le temps, en remontant à différentes périodes : l’enfance de Samuel et plus particulièrement en 1988, lorsque Faye a déserté le foyer. Puis, ensuite, en 1968, lorsque Samuel va découvrir les raisons qui ont poussé sa mère à quitter son Iowa natal pour aller étudier à Chicago, où se déroulaient de nombreuses manifestations contre la guerre au Vietnam, et celles qui l’ont ramenée dans l’Iowa à peine un mois plus tard pour épouser le père de Samuel. Il y aura même une incursion dans les années 1940 lorsque Faye s’interrogera sur la jeunesse de son père, qui lui aussi a tout laissé derrière lui en Norvège, son pays de naissance.
Ensuite la narration prend également des libertés avec l’intrigue principale, en s’intéressant à des personnages à première vue secondaires, comme Laura, une étudiante de Samuel, experte dans l’art de la triche et de la manipulation, ou bien Pwnage, grand maître d’Elfscape et symbole particulièrement poignant de l’addiction aux jeux. En 1988, c’est Bishop Fall, un copain de classe de Samuel et sa sœur Bethany qui amènent quelques digressions tout à fait bienvenues. En 1968, à Chicago, la rencontre d’Alice, très impliquée dans le mouvement protestataire, et de Sebastian, responsable d’un journal militant, sera fondamentale dans l’évolution de Faye.

Finalement, ces digressions contribuent à élaborer un roman très bien construit, où les mystères s’éclaircissent les uns après les autres, alors qu’au départ, on avance complètement dans le flou, aux côtés de personnages qui paraissent assez déjantés et soumis à des angoisses qu’ils ne comprennent pas eux-mêmes, comme Samuel et Faye. La recherche des origines va permettre à l’un comme à l’autre de comprendre l’influence de l’histoire familiale et des vieilles légendes scandinaves. C’est aussi un roman sur l’importance des choix que l’on fait à des moments critiques de la vie et sur les conséquences de ces choix. Et dans la vraie vie, il est hors de question de revenir sur ses pas et d’explorer un autre chemin, comme on peut le faire dans les livres dont vous êtes le héros.

Après un début de lecture qui m’a laissée perplexe - les deuxième et troisième chapitres sont consacrés aux expériences de jeu de Samuel et de Pwnage dans l’univers d’Elfscape et je ne suis pas du tout fan de ce type de jeux – j’ai été embarquée dans ce roman multiforme, plein d’humour et de dérision, qui pointe les contradictions de la société américaine qui font peur quelquefois. Une belle expérience que je recommande vivement, et ce n’est pas seulement parce que j’ai reçu ce livre gracieusement que je le fais !

Merci à Babelio et aux éditions Gallimard pour cet envoi.

Un extrait page 699 :
Pwnage avait dit à Samuel que chaque personne qui nous entoure représente un ennemi, un obstacle, une énigme ou un piège. Pour Samuel comme pour Faye, dans le courant de l’été 2011, le monde entier était un ennemi. La seule chose qu’ils espéraient encore de la vie, c’était qu’on les laisse tranquilles. Mais le monde n’est pas supportable pour qui y est seul, et plus Samuel a plongé dans l’écriture, plus il a compris à quel point il se trompait. Car en ne voyant les gens que comme des ennemis, des obstacles ou des pièges, on ne baisse jamais les armes ni devant les autres ni devant soi. Alors qu’en choisissant de voir les autres comme des énigmes, de se voir soi comme une énigme, on s’expose à un émerveillement constant : en creusant, en regardant au-delà des apparences, on trouve toujours quelque chose de familier.


De nombreux d'avis déjà sur les blogs :  Kathel, Jérôme, Léa et d'autres encore chez Babelio.

mercredi 28 juin 2017

L'insoutenable légèreté des scones

L’insoutenable légèreté des scones – Alexander McCall Smith

Éditions 10-18 (2014)
Traduit de l’anglais pad Nadège de Peganow


Ce cinquième tome des chroniques d’Édimbourg commence par un évènement heureux, le mariage de Matthew et d’Elspeth, auquel le marié lui-même a du mal à croire, tant il était persuadé de ne jamais réussir à rencontrer l’âme sœur. Ce qu’il n’aurait jamais imaginé non plus, ce sont les péripéties qui manquent de transformer leur lune de miel en Australie en un véritable drame. Et puis, sur le chemin du retour, une escale à Singapour et une visite à son oncle vont mettre Matthew face à la révélation d’un secret de famille.
 

À Édimbourg, pour ceux qui sont restés, les rebondissements ne manquent pas non plus. Domenica a enfin l’occasion, grâce à l’aide d’Angus, de récupérer la tasse de porcelaine que lui avait subtilisée sa voisine Antonia. Angus, quant à lui, se retrouve bien embêté le jour où il trouve au pied de son escalier six chiots, résultats d’une rencontre rapide mais fructueuse entre son chien Cyril et une chienne du quartier.  Domenica et lui sont également stupéfaits lorsqu’ils découvrent incidemment qu’Antonia se livre à un trafic répréhensible.
 

Pour Bertie, guère de changement ! Il espérait que le départ du Dr Fairbairn pour Aberdeen le libérerait des séances de psychothérapie mais c’était sans compter sans l’entêtement d’Irène qui tient à ce qu’il poursuive les séances avec le remplaçant de Fairbairn. Une lueur d’espoir, tout de même, car Bertie s’est mis en tête de devenir scout et d’intégrer les louveteaux et il va trouver un soutien inattendu auprès de son père face au refus d’Irène. Malheureusement pour lui, sa joie va être en partie gâchée par la présence d’Olive qui a réussi, elle aussi, à se faire accepter dans le mouvement.
 

Bruce subit aussi quelques contretemps dans sa vie personnelle. Alors qu’il se voyait déjà casé sentimentalement avec Julia et professionnellement auprès du père de celle-ci, une dispute avec la jeune fille remet tout en question. Revoilà Bruce à la rue, bien heureux de retrouver un ancien camarade de lycée, devenu photographe, qui lui propose de l’héberger et de faire de lui le nouveau visage de l’Écosse !

Big Lou est toujours contrariée par la présence chez elle du fameux prétendant au trône des Stuart mais heureusement, les frasques de celui-ci vont le contraindre à fuir vers les Highlands en compagnie de Robbie.
 

À son retour à Édimbourg, Matthew est attendu impatiemment par Angus car en son absence, Lard O’Connor lui a laissé en dépôt un tableau mystérieux. Angus a cru reconnaitre dans la peinture l’art de Sir Henry Raeburn et dans la figure du portrait la personne de Robert Burns, le grand poète écossais. Comment ce tableau est-il arrivé dans les mains de Lard ? Que faut-il en faire ?

Ah, il s’en passe des choses dans cet épisode ! Du drame, du burlesque, des situations exceptionnelles ou banales, il y en a pour tous les goûts. Comme toujours, à chaque fois, c’est l’occasion de s’interroger sur des questions essentielles, sur l’éthique, sur l’honnêteté, sur l’authenticité, mais également sur des petites choses sans importance, comme le bien-fondé de l’usage de la crème hydratante pour les hommes ! Toujours grâce à Bernie, le lecteur a l’occasion de replonger en enfance et d’observer avec un regard candide les faits et gestes des adultes, souvent bien déroutants !

Quelle série rafraîchissante !

lundi 26 juin 2017

Harry Potter à l'école des sorciers

Harry Potter à l’école des sorciers – J. K. Rowling

Gallimard Jeunesse (1998)
Traduit par Jean-François Ménard


Je l’ai entendu ce matin sur France-Inter et j’en ai trouvé des échos dans la presse : Aujourd’hui, il y a 20 ans exactement qu’a été publié le premier tome des aventures d’Harry Potter. Coïncidence, c’est aujourd’hui que je termine ma première lecture de ce roman pour la jeunesse, que pour une fois, mes enfants ont lu avant moi !

Eh bien, contrairement à ce qui se passe parfois lorsqu’on se décide à lire un texte encensé partout et qu’on ressent une petite pointe de déception, j’ai trouvé beaucoup de plaisir dans cette lecture et j’ai compris pourquoi ce premier épisode avait déclenché un tel engouement.

Je craignais une histoire compliquée, des personnages multiples aux noms biscornus et des créatures imaginaires toutes plus bizarres les unes que les autres ! Je me trompais, on entre doucement dans l’univers d’Harry Potter, un environnement assez banal au début puisqu’Harry ignore tout de ses dons et de son histoire familiale et on les découvre avec lui, au fur et à mesure, en douceur presque.

Contrairement aux films qui ont été tirés des romans - et dont j’ai vu certains, quand même – il y a dans ce livre beaucoup moins de choses qui font peur. Peu de sensationnalisme dans les descriptions, tout est vu au travers des yeux des enfants. La sagesse et la candeur d’Harry contribue à installer une ambiance confiante et presque détendue, animée par les séances de Quidditch, les sorties de nuit dans la forêt interdite et les intrusions à l’étage expressément défendu !

Je termine donc ce premier tome, enchantée de ma lecture et prête à découvrir la suite. Mais je ne vais pas me précipiter car j’ai d’autres livres plus sérieux qui m’attendent sur ma table de nuit et qui sauront aussi, j’en suis sûre, me captiver !    

jeudi 15 juin 2017

Le monde selon Bertie

Le monde selon Bertie – Alexander McCall Smith

Éditions 10/18 (2010)
Traduit par Élisabeth Kern


Déjà presque six ans depuis ma dernière lecture des chroniques d’Édimbourg ! En commençant ce tome 4, Le monde selon Bertie, je me suis tout de suite retrouvée en terrain connu, avec l’impression de renouer avec de vieux amis ! Comment ai-je pu laisser passer tout ce temps !

Domenica est revenue de son expédition à Malacca et a repris possession de son appartement. À sa grande surprise, son amie Antonia, qu’elle avait hébergée pendant son absence, a acheté l’ancien appartement de Bruce, sur le même palier et elles se retrouvent donc proches voisines. Et bizarrement, Domenica n’apprécie pas cette proximité ! Mais, difficile de faire part de cette contrariété à Angus, très préoccupé lui-même car son chien, Cyril, est retenu à la fourrière, accusé d’avoir mordu des passants.
Pat est toujours étudiante et elle a regagné le domicile parental. Elle travaille quelques demi-journées par semaine à la galerie de Matthew, officiellement son petit ami. Mais elle s’interroge sur la tiédeur de leur relation, d’autant plus lorsqu’elle croit apercevoir Bruce dans la rue et qu’elle se souvient des sentiments qu’il lui inspirait, même si elle est certaine de ne plus succomber à son charme. Matthew se pose lui aussi des questions sur sa vie sentimentale et professionnelle, surtout lorsqu’il compare son existence à celle de Big Lou, la tenancière du café près de sa galerie d’art. Celle-ci semble avoir retrouvé l’amour en la personne de Robbie, mais les amis jacobites de celui-ci, c’est-à-dire nostalgiques du règne des Stuart, lui sont un peu moins sympathiques.
Pat ne s’est pas trompée, Bruce est bien de retour à Édimbourg, après un séjour londonien qui n’a été qu’un demi succès, et il compte bien reprendre ses habitudes dans sa ville qui ne lui paraît plus aussi terne et sans intérêt, finalement. D’ailleurs, la rencontre avec Julia Donald, une jolie fille à papa, lui offre de belles perspectives, à la fois amoureuses et professionnelles. On dirait que la chance lui sourit de nouveau !
Et puis, n’oublions pas Bertie, qui espérait tant de l’arrivée de son petit frère et qui doit déchanter très vite ! En effet, Irène, sa mère, malgré toute l’attention que suscite Ulysse, n’a pas du tout réduit ses attentes vis-à-vis de son fils ainé. Il lui faut toujours subir les cours d’italien et de saxophone et les séances chez le psychothérapeute. Bertie est d’ailleurs interpellé par la ressemblance entre Ulysse et le Dr Fairbairn et surpris par les réactions d’Irène, de Stuart et du docteur lorsqu’il leur fait part de ses observations. À l’école, la situation reste compliquée car Bertie est confronté à l’insistance d’Olive, une petite camarade de classe autoritaire et manipulatrice, qui réussit à se faire inviter chez Bertie alors qu’il ne souhaite qu'a l’éviter. La vie n’est pas facile quand on n’a que six ans !


J’ai retrouvé ces chroniques écossaises avec plaisir. Elles retracent des évènements sans importance, des petits bonheurs furtifs et des contrariétés quotidiennes, les petites choses de la vie qui s’écoule paisiblement, les interrogations de certains qui sentent bien qu’il leur manque on ne sait quoi pour être complètement heureux et les certitudes d’autres qui ont l’assurance d’être parfaits.

Il se dégage toujours autant d’humour de ces épisodes et encore, je suis certaine de passer à côté de beaucoup de choses, moi qui ne suis pas familière de l’Écosse et encore moins d’Édimbourg ! La plume d’Alexander McCall Smith est agréable, caustique quand il le faut mais pleine de tendresse pour ses personnages que j’ai hâte de retrouver dans le prochain opus !

lundi 5 juin 2017

Un café maison

Un café maison – Keigo Higashino

Traduit du japonais par Sophie Refle
Actes Sud (2012)


Résoudre un crime parfait, c’est à cela que sont confrontés l’inspecteur Kusanagi et sa collègue Kaoru Utsumi. 
Qui a empoisonné Yoshitaka Mashiba en mettant du cyanure dans son café ? Et surtout, comment l’assassin a-t-il procédé ? 
Il y a évidemment des suspects, à commencer par l’épouse de la victime, Ayané, d’autant que son mari venait de lui annoncer qu’il allait la quitter car elle ne lui avait pas donné d’enfant en un an de mariage. Mais l’inspecteur Kusanagi ne peut croire en sa culpabilité et d’ailleurs, elle a un alibi inattaquable : elle se trouvait chez ses parents à Sapporo, où elle était allée passer quelques jours après l’annonce de son mari. Il pourrait aussi s’agir de Hiromi Wakayama, l’assistante d’Ayané mais également maitresse de Yoshitaka. Mais quel intérêt aurait-elle eu à empoisonner son amant, alors qu’elle porte son enfant et qu’il s’apprêtait à quitter sa femme pour elle ? 
Encore une fois, les policiers vont devoir se faire aider par Manabu Yukawa, le directeur du laboratoire de physique de l’université et accepter de mettre leurs à priori de côté pour envisager toutes les hypothèses, même les plus improbables.

Ce roman de Keigo Higashino ressemble beaucoup à une autre enquête du même auteur, Le déroulement du suspect X, tout du moins dans son processus de résolution. Là, on connaissait le coupable et le suspens était de savoir si la police allait réussir à le trouver.
Ici, dès les premières pages, Higashino fournit au lecteur un très gros indice, presqu’un aveu de la part de la principale suspecte, pour aussitôt noyer les pistes sous un ensemble d’alibis et d’incapacités matérielles contradictoires, ce qui fait que le lecteur ne sait plus où il en est. On suit alors avec jubilation le cheminement de Yukawa, qui va devoir exercer toutes ses compétences d’imagination, de déduction et de persuasion pour élucider ce crime parfait et convaincre les deux policiers de son approche.

Une réussite que ce roman, en particulier grâce à l’étude psychologique des personnages qui rend la victime si antipathique et suscite une certaine empathie pour son assassin, même si son côté calculateur peut rétrospectivement faire froid dans le dos.

lundi 15 mai 2017

La lumière de la nuit

La lumière de la nuit – Keigo Higashino

Actes Sud (2015)
Traduit du japonais par Sophie Refle


Pas sûr que je me serais intéressée à ce gros livre de plus de 650 pages si je n’avais pas lu le billet de Yueyin à son sujet.

Et c’est parce qu’elle y citait un autre livre de Keigo Higashino, Le dévouement du suspect X, que mon attention a été éveillée.

Car, de Keigo Higashino, j’avais lu ce polar à l’intrigue assez inhabituelle – on connait l’identité de l’assassin mais le suspens s’exerce ailleurs - mais aussi, La maison où je suis mort autrefois, que j’avais vraiment apprécié pour son histoire vraiment originale et une construction habile.

Alors, je n’ai pas hésité, j’ai réservé La lumière de la nuit à la médiathèque et je n’ai pas eu longtemps à l’attendre. Premier choc lorsque je l’ai retiré au comptoir, l’épaisseur du pavé !

L’intrigue démarre d’une façon assez classique : À Osaka, un prêteur sur gages, Kirihara  Yõsuke est retrouvé, assassiné, dans un immeuble en construction. Les premiers soupçons s’orientent vers Nishimoto Fumiyo, une jeune femme chez qui Kirihara s’est rendu dans l’après-midi avant sa mort, après avoir retiré une grosse somme d’argent à la banque. La jeune femme a un alibi qui la disculpe et la police s’intéresse alors à un de ses proches, Terasaki, imaginant une histoire de rivalité amoureuse et de jalousie. Mais Terasaki meurt dans un accident de voiture, sans que son implication ait pu être confirmée, et quelques mois plus tard, c’est Fumiyo qui est découverte chez elle, victime du gaz, vraisemblablement suicidée. L’enquête se retrouve au point mort et le meurtre de Kirihara reste un mystère, au grand damne de l’inspecteur Sasagaki. Tenace et persévérant, c’est seulement vingt ans plus tard qu’il élucidera l’affaire, une fois venue l’heure de la retraite.

Entre temps, le récit se disperse, apparemment, en relatant une succession d’évènements concernant la fille de Fumiyo, Yukiho, qui, à la suite de la mort de sa mère, a été adoptée par une parente, ce qui lui a permis de poursuivre brillamment ses études. Un autre personnage qui apparait aussi très régulièrement est Ryõshi, le fils du prêteur assassiné, impliqué dans de drôles de traffics. Et puis, ce qui vient compliquer fortement l’histoire, une multitude d’autres personnages qui interagissent avec Yukiho et Ryõshi, sans que l’on comprenne au début où nous emmène l’auteur.

Je ne veux pas trop en dire, d’abord pour ne pas dévoiler l’histoire et ensuite parce que je serais bien incapable de résumer simplement des péripéties qui s’étirent sur plusieurs années, au gré d’une intrigue parfaitement maîtrisée, où les indices sont semés avec art. Il suffit d’être attentif, le moindre détail a son importance, je reconnais que j’en avais loupé beaucoup à la première lecture. Car, oui, j’ai relu ce pavé, une fois la dernière page tournée, bien consciente d’être passée à côté de beaucoup d’éléments importants, à priori insignifiants comme par exemple un petit grelot ou une paire de ciseaux.

Ce que j’ai aussi trouvé très fort de la part de l’auteur, c’est sa façon de modifier notre perception de Yukiho au fur et à mesure de la progression de l’histoire : une petite fille sage et appliquée au début qui se transforme au fil des années en une businesswoman ambitieuse et manipulatrice. Perception qui sera encore bouleversée par la résolution finale !

Bref, un livre très différent des deux autres que j’avais lu de Keigo Higashino, mais que j’ai apprécié en raison d’une intrigue bien construite et d’une vision intéressante de la société japonaise. 

mercredi 12 avril 2017

L'ombre de nos nuits

L’ombre de nos nuits – Gaëlle Josse

Éditions Noir sur Blanc (2016)

Trois voix s’élèvent dans ce roman : celle de Georges de La Tour, peintre du XVIIème siècle, celle de Laurent, son apprenti, un garçon que le Maître a recueilli alors qu’il errait, orphelin, après avoir vu toute sa famille décimée par la peste et puis, bien plus proche de nous dans le temps, une jeune femme qui, pour occuper quelques heures entre deux trains, visite le musée des Beaux-Arts de Rouen et s’arrête devant un tableau de Georges de La Tour, fascinée par le visage de la femme qui soigne un homme blessé par des flèches. Ce tableau, c’est Saint Sébastien soigné par Irène (dit « à la lanterne »), et c’est lui que l’on peut voir en partie sur la couverture de ce roman.
En ce début d’année 1639, à Lunéville, Georges de La Tour commence à travailler sur un nouveau tableau qu’il destine au roi de France. Il a réfléchi à son sujet et a décidé de prendre sa fille, Claude, comme modèle d’Irène soignant Saint Sébastien, cette femme éclairée par une lumière douce dans une attitude tendre et appliquée. Il charge Étienne, son fils, et Laurent, son apprenti, de préparer les pigments qu’il va utiliser. Laurent est secrètement amoureux de Claude et les séances de pose sont pour lui une occasion d’observer la jeune fille, d’apprécier sa beauté et les efforts qu’elle fait pour répondre aux attentes de son père, même s’il sait qu’elle en aime un autre que lui. Lorsque le tableau sera terminé, Étienne et Laurent accompagneront le Maître dans leur périlleux voyage vers Paris afin de présenter le tableau au monarque.
La narratrice, quant à elle, retrouve dans l’attitude de la jeune femme du tableau, aimante et attentionnée celle qu’elle a été auprès d’un homme quelques années auparavant. Un amour qui n’est plus mais qu’elle regrette encore. Face au tableau, elle se rappelle ce qu’elle a vécu dans cette relation, ses espoirs et ses frustrations face à un homme égoïste et blessant.


J’ai été moins sensible au récit contemporain qu’à celui du peintre et de son assistant. Le récit de la jeune femme est touchant mais j’ai eu un peu de mal à le relier au tableau. Ce que j’ai aimé le plus dans ce roman, c’est de pouvoir accompagner la création de l’œuvre grâce aux réflexions du Maître, son inspiration, ses ambitions. J’ai été émue par le talent d’observation de Laurent, l’assistant, sa sensibilité, la conscience qu’il a de sa position et ses projets toujours au service de la peinture.

C’est un livre délicat, écrit dans une langue subtile et j’y ai retrouvé le plaisir éprouvé lors de la lecture des précédents romans de Gaëlle Josse. Encore une fois, l’impression de faire une pause hors du temps, de se concentrer sur des sensations, des couleurs, de ressentir la magie de l’écriture.

Page 14-15 :
Terre de Sienne, ocre, blanc, carmin, vermillon. La terre et le feu. Et la présence invisible de l’air qui fait vivre la flamme. Je n’ai pas besoin de plus sur ma palette.
Dès demain, je demanderai à Étienne et à Laurent de commencer à préparer les pigments. Étienne est assez habile à cela. Doser, broyer, mélanger. C’est un garçon capable lorsqu’il s’en donne la peine, à défaut d’être un peintre doué. Je le sais, je suis son père, et je regrette d’avoir à m’avouer cette réalité. Il progresse depuis qu’il est entré en apprentissage auprès de moi, mais c’est lent, bien lent. Je souhaite qu’il prenne ma suite, j’espère qu’il s’en montrera capable. Il recevra ma notoriété en héritage, mais il devra travailler dur.
Laurent, mon autre apprenti, est plus vif, plus à l’aise avec le dessin et le maniement des couleurs. Je le vois faire. Son trait est sûr, il n’hésite pas longtemps pour tracer un sujet sur la toile. Pas assez, peut-être, mais j’étais ainsi dans ma jeunesse. Il fallait que ma main exécute aussitôt ce que j’avais en tête. C’est en avançant dans mon art que je m’interroge davantage. Je le vois s’y prendre avec les tissus, les plis, les matières, c’est prometteur. Je me rends compte qu’Étienne lui envie cette facilité. Il y a entre eux une rivalité qui n’ose dire son nom, j’espère que les choses en resteront là. J’ai besoin de silence absolu, de calme quand je peins, je ne veux pas être dérangé par ces enfantillages. L’un d’eux est mon fils, l’autre a du talent, j’ai besoin des deux.

Page 16 :
J’ai entendu Claude se lever tôt ce matin. Lorsqu’elle est descendue nous rejoindre à l’atelier, j’ai remarqué qu’elle s’était lavé le visage et peigné ses cheveux avec un soin tout particulier. Puisqu’elle va retenir l’attention de son père dans ses moindres détails pendant de longues journées, j’imagine qu’elle a voulu se rendre aussi présentable que possible, même si elle n’a aucun besoin d’artifices pour se mettre en valeur.

Page 21 :
Je t’avais oublié, ou presque, depuis toutes ces années. Enfin, pas tant que ça, finalement. Le temps nous pousse vers notre vie, il nous faut nous réinventer, oublier pour pouvoir continuer. La capacité d’oublier est peut-être le cadeau le plus précieux que les dieux ont fait aux hommes. C’est l’oubli qui nous sauve, sans quoi la vie n’est pas supportable. Nous avons besoin d’être légers et oublieux, d’avancer en pensant que le meilleur est toujours à venir. Comment accepter sinon de vivre, sidérés, transis, douloureux, percés de flèches comme cet homme qu’une femme aimante tente de soigner ?
D'autres avis sur ce roman chez Laure, Nicole, Blablablamia et Sabeli.

Découvrez Gaëlle Josse dans deux vidéos sur le site de l'éditeur, dont celle-ci :


vendredi 7 avril 2017

L'odeur de la forêt

L’odeur de la forêt – Hélène Gestern

Arléa (2016 )

Élisabeth Bathori est historienne de la photographie et de la carte postale. Suite au décès de son compagnon, elle a interrompu son activité professionnelle et a sombré dans une dépression pendant de longs mois. Cherchant à reprendre pied, elle accepte un travail à l’Institut photographique des mémoires du siècle. Sa première mission la met en présence d’un album de photographies prises par un jeune officier, Alban de Willecot, alors qu’il combattait dans les tranchées de la Grande Guerre. À l’album sont jointes des lettres et des cartes postales adressées à son meilleur ami, un poète réputé à l’époque, Anatole Massis. Élisabeth est immédiatement consciente que ces documents constituent un témoignage exceptionnel, à la fois sur la guerre de 14-18 mais aussi sur des évènements privés de la vie du poète, et leur analyse va l’amener à enquêter sur la famille et les proches d’Alban de Willecot. Ses recherches la feront voyager à la fois dans l’espace et dans le temps, puisqu’elle ira jusqu’à Lisbonne pour recueillir un carnet crypté très mystérieux et que ses découvertes sur la famille d’Alban la conduiront à démêler des secrets allant jusqu’à la période de la seconde guerre mondiale.

C’est un gros livre de près de 700 pages et mon résumé ne fait qu’effleurer une histoire vraiment très dense et très riche, qui aborde de nombreux sujets : la vie dans les tranchées, l’apport de la photographie au témoignage sur la Grande Guerre, la censure des écrits et des images, les exécutions au sein de l’armée, pour n’en citer que quelques-uns qui concernent le conflit de 14-18. J’ai beaucoup aimé suivre les méthodes de l’historienne dans son analyse des documents : comment elle échafaude des hypothèses en fonction de ce qu’elle découvre dans les lettres, les photos et le carnet et comment elle doit sans cesse revenir sur ce qu’elle croyait acquis, refuser de céder à la facilité et insister lorsqu’elle a conscience que ce qu’elle envisage gêne certaines personnes. La nature des supports étudiés amène aussi une grande variété au récit, même si seules certaines lettres d’Alban sont retranscrites. Mais la description du carnet crypté et surtout celle des photos sont si détaillées qu’on a souvent l’impression d’avoir les documents sous les yeux.

Mon seul bémol dans l'appréciation de ce roman, c’est finalement l’histoire d’amour entre Élisabeth et Samuel, un homme qu’elle rencontre au Portugal, et dont l’attitude reste un mystère. Néanmoins, c’est en réagissant pour se sortir de cette relation qu’Élisabeth trouve des ressources pour surmonter son deuil et reprendre le contrôle de sa vie. Un épisode donc nécessaire mais les atermoiements et les revirements de Samuel m'ont un peu agacée.

Ce que j’ai admiré dans ce roman au-delà de l’intrigue, c’est sa construction, la façon dont l’auteur entremêle les différentes histoires qui le composent pour transformer ce qui semble au départ n’être que la recherche d’une vérité familiale en un véritable travail d’historien qui met à jour des pratiques militaires longtemps occultées et des trahisons sous l’Occupation. J’ai également bien aimé le clin d’œil d’Hélène Gestern vers un de ses précédents livres, Eux sur la photo, lorsqu’elle fait intervenir son héroïne, Hélène Hivert, pour aider Élisabeth dans ses recherches.

Un roman très réussi, que je conseille fortement !

Avec cette lecture, j'atteins mon objectif dans le cadre du challenge 1% rentrée littéraire 2016.


dimanche 2 avril 2017

Le grand marin

Le grand marin – Catherine Poulain

Éditions de l’Olivier (2016)

Lili a fui Manosque-les-Plateaux, Manosque-Les-Couteaux comme elle dit, pour traverser les États-Unis en bus Greyhound jusqu’au-delà de la « dernière frontière », l’Alaska, où elle rêve d’être engagée sur un bateau de pêche. Après quelques jours de recherche sur le port de Kodiak, elle trouve une place de matelot sur le Rebel, un palangrier qui pêche la morue noire au large. La campagne commence par trois semaines à terre, à démêler et réparer les lignes, changer les hameçons tordus, appâter les palangres, préparer le bateau. Lili fait connaissance avec les autres membres de l’équipage, certains sont des marins aguerris come Ian, le skipper, le grand gars maigre comme elle l’appelle, Jude l’homme-lion, le grand marin, Jesse le mécano ; Simon, un étudiant californien venu se faire de l’argent, est comme elle, un débutant, un « green ». Après une dernière nuit de tournées dans les bars du port, la campagne de pêche commence et Lily découvre alors un autre monde, un monde où on ne s’appartient plus, où on bosse à toute heure, en fonction de la pêche. Un monde pas tendre avec les « green » sur un bateau où il y a seulement six couchettes pour neuf et où ce ne sont pas forcément les premiers arrivés les premiers servis.
Ensuite, lorsque la campagne de pêche à la morue noire sera terminée, c’est à la pêche au flétan que participera Lily, toujours sur le Rebel. Et là, c’est encore un niveau au-dessus, en partie en raison de la taille du poisson lui-même, qui nécessite un vrai corps à corps une fois arrivé sur le bateau, des efforts surhumains que Lily veut accomplir, mue par une volonté venue d’on ne sait où. D’ailleurs, on ne saura rien du parcours de Lily, même si on devine qu’elle a été cabossée par la vie.


C’est un livre coup de poing qu’a écrit Catherine Poulain, qui a elle-même été pêcheur en Alaska pendant dix ans. Et cela, on n’a aucun mal à le croire, tant son récit est réaliste, tant on sent qu’elle a vécu ce qu’elle raconte, la violence de la pêche lorsqu’il faut mettre les palangres à l’eau puis les remonter, le danger de ces opérations où chacun a son rôle et sa place sur le bateau. Et puis ensuite, il faut décrocher les poissons, les vider et les nettoyer, les stocker dans les cales dans la glace, et puis ré-appâter les lignes et les remettre à l’eau, tout ça dans un temps le plus court possible, dans le froid, les vagues, les mouvements du bateau.

C’est un livre passionnant, par son réalisme et par la galerie de personnages qu’il fait découvrir, des marins qui vivent dans des conditions épouvantables, pour des gains qui ne sont jamais assurés. Il suffit que la pêche soit mauvaise ou que le matériel casse pour que le pactole espéré ne soit pas au rendez-vous ! Seule solution alors, traîner son ennui dans les bars du port en attendant la prochaine campagne de pêche.   

J’ai découvert Catherine Poulain dans l’émission de François Bunel, La Grande Librairie et elle est vraiment conforme au personnage de Lily, une petite femme discrète avec une âme d’aventurière.

mercredi 22 mars 2017

Savannah

Savannah – Jean Rolin

P.O.L (2015)

Le 27 août 2014, Jean Rolin atterrit à Savannah, dans l’état de Géorgie, là où il séjourna en 2007 avec sa compagne, Kate Barry, décédée depuis en 2013. À l’époque, ils avaient entrepris ce voyage sur les traces de Flannery O’Connor, romancière américaine à laquelle Kate voulait consacrer un film. Maintenant, en 2014, c’est sur leurs propres traces, celle de Kate et la sienne, que revient l’écrivain, tentant de remettre ses pas dans ceux de 2007, se remémorant leur voyage, en s’aidant des bouts de films et des photos de Kate. 

C’est à la fois un journal de voyage et un tombeau à l’absente que propose Jean Rolin avec ce livre. Son insistance à refaire exactement les mêmes choses qu’en 2007 est très touchante, même si c’est parfois impossible. Ainsi, le motel où ils s’étaient installés est fermé, l’obligeant à prendre une chambre ailleurs. De même, il passe du temps à retrouver le reflet des deux palmiers dans une flaque d’eau, ce qui finit par arriver après un orage providentiel le 2 septembre.

Un texte émouvant mais jamais triste, tant Jean Rolin s’attache à montrer la gaité et la fantaisie de sa compagne, sa facilité à nouer des relations amicales avec les gens qu’elle rencontre, comme le chauffeur de taxi qui va les accompagner plusieurs jours dans leurs déplacements. Et pourtant, on sent bien la peine de l’auteur, prête à surgir, mais qu’il maintient à distance en s’obligeant à reconstituer au plus près les étapes du voyage. Une grande tendresse s’exprime dans ce témoignage poétique et sincère.

Extrait page 102-103
Le jour même de mon retour à Savannah, dans les heures qui suivirent je revis le petit homme au parapluie roulé : il était en train de fumer, assis sur un muret faisant face à la grille cadenassée du motel en friche, et dans une position telle qu’il se serait trouvé dans le champ des images faites par Kate le soir de notre installation dans ce motel. Auparavant, sitôt débarqué du bus en provenance de Macon, je m’étais rendu au musée d’histoire locale, lequel est situé non loin de la gare routière. Je m’y étais rendu pour la raison que lors de notre séjour précédent, Kate en avait filmé les collections de manière apparemment exhaustive, sans opérer de choix parmi les objets exposés – une locomotive, une pirogue, un buste de Toussaint-Louverture, un cabinet dentaire reconstitué, des costumes, le portrait d’un petit garçon noir ayant fui l’esclavage et devenu tambour dans l’armée nordiste… -,un peu, me semble-t-il, comme elle avait filmé dans l’avion les consignes de sécurité, ou dans la cathédrale le DVD retraçant l’histoire de celle-ci.
Ne manquez pas le billet de La Liseuse à propos de ce livre avec un complément très intéressant sur Flannery O'Connor.
J'ai apprécié également les critiques parues dans l'Express et Libération.

Le 11 juin 2015, la radio FIP avait consacré une émission à ce livre, avec une mise en ondes que l'on peut ré-écouter ici.

vendredi 10 mars 2017

Sagan et fils

Sagan et fils – Denis Westhoff

Stock (2012)

Extrait page 11
Les temps sont durs depuis que Sagan n’est plus là pour faire des bêtises. La légende Sagan n’a plus la vie facile. D’une certaine manière, et un peu par la force des choses, aujourd’hui c’est moi qui l’ai récupérée, recueillie. Je ne peux pas dire qu’elle ne soit pas agaçante, avec sa manie de répéter tout le temps les mêmes histoires, mais au fond elle est plutôt gaie et assez confortable. Gaie parce qu’il est vrai, disait ma mère, que « boîtes de nuit, whisky et Ferrari valent mieux que cuisine, tricot et économies », et confortable parce que les gens ont tendance à s’y conformer. Cette légende me fait penser à une colocataire bavarde, un peu encombrante, mais toujours de bonne humeur, à qui vous confiez vos visiteurs les plus barbants, ceux dont vous ne parvenez plus, en fin de soirée, à vous dépêtrer. Mais le principal attrait de cette légende – et ce qui la caractérise très particulièrement par rapport à ma mère – est qu’elle a un tas, je dirais une multitude d’histoires à raconter. Je crois qu’il existe peu de personnalités – de « pipaule » comme j’ai vu un jour écrit dans la presse – dont la légende soit aussi riche, aussi variée, et dont la vitalité et la longévité soient telles. Au faîte de la gloire de ma mère, au cours des mois puis des années qui ont suivi Bonjour tristesse, la légende avait pris une telle ampleur qu’elle avait pratiquement phagocyté son nom et le fait qu’elle fût écrivain. Sagan n’était plus qu’une légende. On pourrait presque dire qu’une légende était Sagan.
Dans l’introduction d’où provient cet extrait, Denis Westhoff, le fils unique de Françoise Sagan, explique comment il a été amené à écrire ce livre sur sa mère. Il souhaitait rétablir une certaine vérité, car il avait été choqué de certains propos qu’il avait pu lire dans les biographies consacrées à Sagan. Il voulait montrer que sa mère ne se limitait pas au personnage que la légende avait créé, qu’elle était un écrivain, une femme, une mère, une amie. Ce sont toutes ces facettes qu’il présente dans ce livre, écrit avec le cœur, tout en ayant conscience qu’il n’a connu de sa mère que la moitié de sa vie à elle et que son récit est donc forcément partial.

Un livre sincère, émouvant, qui présente Sagan sous un jour inhabituel mais ça fait du bien de la voir autrement que comme une fêtarde, qu’elle a bien sûr été à certaines périodes de sa vie, une consommatrice de substances illicites – aucun doute à ce sujet non plus. Un livre qui confirme l’élégance en toutes occasions de cette femme, son humilité par rapport à son œuvre, sa fidélité en amitié. Un livre qui me donne envie de découvrir les œuvres de maturité de Sagan, moi qui me suis jusqu’à présent limitée à ses premiers romans. Il y a bien longtemps que je ne l’ai plus lue…

D'autres avis sur Babelio et la critique de Télérama,

vendredi 24 février 2017

Parmi les dix milliers de choses

Parmi-les-dix-milliers-de-choses-Julia-Pierpont-Rue-de-Siam

Parmi les dix milliers de choses – Julia Pierpont

Éditions Stock (2016) – collection La Cosmopolite
Traduction de Aline Azoulay-Pacvoň


C’est une famille apparemment heureuse de Manhattan : Jack, un artiste plasticien, Deborah, qui a été danseuse, et les deux enfants. Kay a onze ans et se fait malmener par ses camarades de classe. Simon, quinze ans, est comme tous les ados de son âge, pas toujours facile à vivre et mal dans sa peau. Cette illusion du bonheur va être remise en question par un simple paquet contenant des impressions d’e-mails échangés par Jack et la maîtresse qu’il vient de quitter sans explications. Celle-ci a décidé d’envoyer les preuves de leur relation à Deborah. Malheureusement, le portier de l’immeuble remet le colis à Kay qui s’imagine qu’il s’agit d’un cadeau pour son anniversaire et qui commence à lire les courriers.
La réaction des enfants est brutale, ils ne veulent plus parler à leur père. Deborah, elle, n’est pas surprise car elle savait son mari infidèle, sans en connaitre les détails. Elle lui en veut d’avoir rendu possible une telle situation et elle s’en veut également, car elle aussi, elle a été la maitresse de Jack alors qu’il était marié à une autre, qu’il a quittée pour elle. Dans les détails scabreux qu’elle a lus dans les mails du colis, elle a retrouvé leurs pratiques d'autrefois. Et elle se sent coupable vis-à-vis des enfants de ne pas les avoir protégés de ce bouleversement dans leur vie.


C’est une histoire menée avec brio. L’auteur se glisse tour à tour dans la peau des quatre membres de la famille pour nous faire ressentir comment chacun vit la situation. Et ainsi, le lecteur ne peut blâmer personne, chacun a ses raisons d’agir, chacun croit faire pour le mieux, avec ses maladresses et ses faiblesses.

Parmi les dix milliers de choses est le premier roman d’une jeune femme de vingt-huit ans, publié alors qu’elle était encore étudiante à l’université de New York et suivait en particulier la classe d’écriture de Zadie Smith. Certes, elle a reçu aussi les conseils de Jonathan Safran Sfoer. Mais j’ai trouvé qu’elle faisait déjà preuve d’une grande maturité dans sa façon de traiter cette histoire, en faisant des allers et retours dans le temps, afin de ne pas laisser son lecteur dans l’incertitude.
Évidemment, je ne suis pas toujours impartiale vis à vis des histoires de familles éclatées, c’est un sujet qui me touche, trop parfois, mais ici, j’ai pu le lire sans difficultés et j’ai été séduite par ce roman et par la maîtrise de cette jeune auteure.

Deux extraits :

Page 62 :
Tout de même :
Ce n’est pas comme si j’avais tué quelqu’un.
Voilà, c’était sorti. Parce que, au bout du compte, il n’avait pas le sentiment d’avoir commis un crime si affreux. Il s’était appliqué à ne jamais rien promettre à la fille. Il l’avait même encouragée à sortir avec d’autres. Deb aurait sans doute besoin de temps et de patience pour lui pardonner, mais là, dans son atelier, au milieu de ses outils, Jack sentit qu’il était sur le point de se pardonner lui-même.
D’accord, c’était difficile pour les enfants, mais c’était la raison pour laquelle il voulait leur expliquer, leur expliquer qu’ils n’avaient absolument rien à voir avec ça. Peut-être était-ce le plus dur à accepter : que la vie de leurs parents ne se résumait pas à eux.
Page 150 :
Nous pensons vivre notre vie dans un entre-deux, après ceci et avant cela, mais c’est l’entre-deux qui a duré.

A lire ailleurs : 

Des billets chez Blablablamia, Melly lit et Cathulu et un article dans le New York Times.
Le début du roman est à lire ici.

jeudi 23 février 2017

Le grand combat

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Le Grand combat - Ta-Nehisi Coates

Autrement (2017)
Traduit de l’anglais par Karine Lalechère

Fin des années 1980 à Baltimore, West Baltimore plus précisément, un quartier où règne la violence et le crack. Ta-Nehisi est encore enfant, vit avec ses parents et les nombreux enfants que son père a eu avec trois autres femmes. Paul Coates, retiré des Black Panthers, travaille à l’université de Howard, La Mecque des étudiants afro-américains, et a également une activité d’impression des grands textes des auteurs et militants de la cause noire américaine. Paul souhaite que tous ses enfants puissent échapper à la violence et aux trafics qui les menacent, l’univers de la drogue et des gangs où il est si facile de plonger. Il les incite à lire les écrits qu’il publie, les pousse à se cultiver et à entrer à l’université. Ta-Nehisi est timide, peu sûr de lui, très admiratif de son grand frère Bill qui sait faire le coup de poing quand il le faut. C’est son enfance et son adolescence qu’il nous raconte dans ce livre, paru aux États-Unis en 2008 et qui vient d’être traduit en français.

Ce que j’ai aimé dans ce livre :

C’est le récit du quotidien de ces jeunes des quartiers-ghettos et la peur ou la rage qui les habitent, le combat que doivent mener sans cesse les parents pour mener leurs enfants vers la réussite, l’énergie qu’ils doivent déployer pour les sortir de la médiocrité, pour leur donner envie d’utiliser leurs capacités au mieux et pour qu’ils aient confiance en eux.

Ce que j’ai moins aimé :

Ce qui a rendu cette lecture assez difficile, ce sont les références qui apparaissent sans cesse, références à des militants de la cause noire, à des évènements importants, à des groupes de hip-hop et de rap dont est Ta-Nehisi est très friand, références à des sportifs qui sont des modèles pour lui. Bien sûr, il y a un glossaire en fin d’ouvrage qui explique que sont ces références mais cela nuit à la fluidité de la lecture. Personnellement, à part Malcolm X et Martin Luther King, je connais peu des personnes citées et leur importance dans le combat des droits civiques a été difficile à percevoir.

Une bonne idée de l’auteur :

Il fournit une playlist pour chaque chapitre, ce qui donne l’occasion au lecteur d’appréhender l’ambiance musicale où a baigné Ta-Nehisi Coates. Principalement du Rap.
Exemple, pour le 1er chapitre :
  • Children's Story, Slick Rick (1988)
  • Sucker MCs, Run DMC (1983)
  • Latoya, Just Ice (1986)
  • I Can't Live Without My Radio, LL Cool J (1985)
  • Smooth Operator, Big Daddy Kane (1989)
  • Looking For the Perfect Beat, Afrika Bambaata (1983)

En résumé :

Un témoignage coup de poing sur la jeunesse d’un garçon voué à être un Bad Boy et qui est devenu journaliste et écrivain.
En 2015, il a reçu le National Book Award pour son livre « Une colère noire ».

Merci à Babelio et aux éditions Autrement qui m’ont envoyé ce livre dans le cadre de l’opération Masse Critique.


tous les livres sur Babelio.com

mardi 21 février 2017

De face sur la photo

De-face-sur-la-photo-Ronit-Matalon-Rue-de-Siam

De face sur la photo – Ronit Matalon

Actes Sud (2015)
Traduit de l’hébreu par Rosie Pinhas-Delpuech

Chronique d’une famille de juifs égyptiens qui ont dû quitter le Caire. La plupart se sont établis en Israël. L’un des fils, l’oncle Cigurel comme l’appelle Esther, la narratrice, a préféré l’Afrique, où il a mené des affaires, pas toujours avec succès. Après le Gabon, il est maintenant au Cameroun, à Douala, où il dirige une entreprise de pêche. C’est dans son bureau sombre et envahi par les odeurs de poisson que le découvre Esther, à son arrivée pour un long séjour dans cette famille qu’elle ne connait pas.

Chaque chapitre commence par une photo, présente dans le livre ou manquante. Dans ce cas, il n’y a que le cadre et la légende, mais qu’importe. Esther, dans tous les cas, nous décrit le cliché et les circonstances de sa prise, qu’elle tient des récits de sa mère, Inès, ou de sa grand-mère, Nonna Fortunée, devenue aveugle au fil des ans. Et ainsi, tantôt au fil des souvenirs, tantôt comme témoin de son expérience au côté de l’oncle Cigurel, elle nous raconte le passé et le présent de cette tribu, sa propre découverte de la vie coloniale en Afrique, la difficulté de ne pas se laisser engluer dans la torpeur des journées toutes identiques.

 C’est un roman où j’ai eu un peu de mal à entrer, ne comprenant pas bien où l’auteur voulait nous emmener. Les allers et retours du récit entre passé et présent, le changement de narrateur – tantôt c’est Esther qui s’exprime, tantôt c’est une voix externe – tout cela est un peu troublant au début. Et puis, je me suis laissée porter par cette histoire, ces personnages dont la vie s’articule petit à petit, se déroulant finalement comme une fresque nostalgique et intimiste, où l’on a plaisir à découvrir au fur et à mesure les rouages des relations familiales, les secrets et les non-dits, les manigances des uns et des autres, les arrangements avec la vérité. La vie n’est pas un long fleuve tranquille !

Extrait page 18-19 :

Au-dessus de nous, les fenêtres du bureau sont éclairées d’une lumière jaunâtre. L’oncle Cigurel fait la cour à ses commerçants libanais qui veulent acheter ses crevettes au meilleur prix. Il a une mentalité, comment dire, de pacha : il passe des heures avec ses gros clients libanais couverts de brillants clinquants et, de temps en temps, les nourrit d’un morceau de loukoum aux pistaches, d’une demi-olive syrienne de qualité douteuse, d’une bouchée de merguez ou de gruyère mou, presque à tartiner, pendant qu’ils agitent des glaçons dans des verres pleins de pastis ou de Ricard.
Les gros vieux renards et l’oncle Cigurel passent des heures ainsi à négocier dans un nuage épais de cigares et d’odeurs humides et âcres de mer et de pêche, ils tournent en rond presque sur la pointe des pieds et effleurent à peine ce qu’il ne faut pas dire, qui est sans cesse au milieu d’eux et sape l’apparence de l’amitié, de la bonne volonté et des bonnes paroles : l’argent.
Mme Cigurel ne tient plus :
-    Chouchou, minaude-t-elle, Chouchou, c’est ta nièce, elle est arrivée.
Après avoir rédigé ce billet, j'ai trouvé cette interview de Ronit Matalon à propos de ce livre et elle exprime parfaitement ce que j'ai ressenti à cette lecture.


Ronit Matalon - De face sur la photo par Librairie_Mollat

Si vous souhaitez découvrir ce livre, lisez le premier chapitre sur le site d'Actes Sud et laissez vous emporter !

Ronit Matalon a aussi écrit Le bruit de nos pas (Stock 2012) que j'ai très envie de découvrir maintenant. 

mardi 14 février 2017

Jacob, Jacob

Jacob-Jacob-de-Valérie-Zenatti-Rue-de-SiamJacob, Jacob - Valérie Zenatti

Éditions de l'Olivier (2014)

Jacob a dix-neuf ans, il habite avec sa famille dans le quartier juif et arabe de Constantine, en Algérie. Il est le dernier enfant d’une famille d’artisans, des cordonniers très pauvres. Il est né tardivement après ses frères et contrairement à eux, il a pu poursuivre ses études. Il vient de passer le baccalauréat, il est bon élève, aime la lecture. En ce mois de juin 1944, Jacob doit partir faire son service militaire, et après de brèves classes, il est enrôlé dans l’armée du général de Lattre de Tassigny et va participer au débarquement de Provence. Occasion pour lui de découvrir la France, qu’il ne connait qu’à travers les livres et l’enseignement qu’il a reçu, occasion de sortir brutalement de l’enfance, confronté à la violence des combats, à l’horreur de la guerre qui décime petit à petit ses camarades venus comme lui d’Algérie. Lui-même n’en réchappera pas, fauché par une rafale en Alsace en décembre 44.
A Constantine, la vie continue. La mort de Jacob ne sera connue de sa famille qu’un mois après et sa dépouille ne sera rapatriée qu’au bout de trois années. Mais Jacob survivra dans la mémoire de ceux et de celles qui l’ont connu et sa photo de soldat aux côtés de ses camarades suscitera longtemps après la curiosité de sa petite-nièce et aboutira à l’écriture de ce magnifique hommage.

C’est un court roman mais pourtant, il porte une émotion et une force telles que j’ai l'impression d'avoir lu une saga familiale. La prose de Valérie Zenatti est belle, fluide, elle se déroule comme une mélopée au travers de phrases très longues*, que l’on lit comme l’on regarderait un plan-séquence au cinéma, et que l’on termine presque à bout de souffle.

J’ai été aussi touchée par les personnages de ce livre : Jacob, bien sûr, dont le destin est si injuste, mais aussi les figures féminines de son entourage. Il y a Rachel la mère, vieille femme usée par la vie, dévouée à ses fils et soumise à l’autorité du père ; Madeleine, la belle-sœur, mal-aimée par son mari, fatiguée par les enfants et les tâches ménagères ; Lucette la lycéenne qui rêve en secret de Jacob ; Camille, l’une de ses nièces, que Jacob fait quelquefois voler comme un avion et qui voudrait tant pouvoir faire les mêmes choses que les garçons. Et puis j’ai aimé aussi les descriptions de Valérie Zanetti qui trouve toujours les mots justes, que ce soit pour évoquer les couleurs de Constantine, l’enfer des combats, l’espoir d’une mère ou l’histoire familiale.


Extrait page 11 :
Jacob jette un coup d’œil à la montre reçue pour ses treize ans. Portée au poignet, elle lui donne une allure plus dégagée que les montres de gousset de ses aînés imposant la lenteur, un arrêt pour être sorties de la poche, alors que lui peut consulter la sienne d’un bref regard. Six ans que les aiguilles marquent le temps pour lui, la trotteuse est agaçante et fascinante, toujours trop pressée, accélérant le temps quand lui voudrait le retenir, Jacob rêve, souvent, il pense au premier jour où il a traversé le pont suspendu avec Abraham, ce n’était peut-être pas la première fois d’ailleurs, mais c’est le premier souvenir qu’il en a. Il s’était arrêté pour regarder en bas, son frère l’avait tiré par la manche, viens, c’est dangereux, ne te penche pas, mais il s’était senti absorbé par le vide sous lui, minuscule et puissant, il dominait la ville et les gorges, c’était grisant d’être au-dessus, lui qui d’ordinaire devait lever la tête s’il voulait voir autre chose que les genoux des adultes, les pieds des tables et les éclaboussures maculant les murs dans la rue ; il avait tendu les bras pour toucher le ciel, découvert la peur délicieuse qui étreignait tous ceux qui passaient sur le pont, si extraordinaire qu’il fallait quatre noms pour le désigner, le pont suspendu, le pont Sidi M’cid, le pont du Rhumel, la passerelle des vertiges.
Le pont Sidi M'cid à Constantine
Source photo : un site très intéressant sur la ville de Constantine.

Une lecture émouvante qui signe ma première rencontre avec Valérie Zenatti.

Dans cette vidéo de la librairie Mollat, elle explique sa découverte de Jacob.





* Pour illustrer ces longues phrases, je vous propose ma lecture d'une d'entre elles qui commence page 37 et se poursuit page 38. Tant de choses s'expriment entre la majuscule du début et le point final !



lundi 30 janvier 2017

Horrostör

Horrorstör-Grady-Hendrix-Rue-de-Siam
Horrorstör – Grady Hendrix
Éditions Milan et demi
Traduit par Amélie Sarn


Ce qui attire à la découverte de ce livre sur les présentoirs de la médiathèque, c’est d’abord la couverture. On croirait qu’il s’agit du catalogue d’un magasin de meubles et d’accessoires suédois bien connu. Quand on le feuillette, l’illusion continue, sauf que le magasin en question s’appelle Orsk, qu’il y en a des répliques un peu partout dans le monde et que sa « philosophie » ressemble à s’y méprendre à son concurrent. 
Mais dès la page 9, l’illusion s’arrête, au moins provisoirement, car il s’agit bien d’un roman, qui se déroule dans le magasin Orsk de Cleveland, siège depuis quelques semaines d’étranges phénomènes nocturnes. Au matin, les employés découvrent des dégradations dans les rayons mais les caméras de surveillance ne sont d’aucun secours : rien n’est visible sur les enregistrements. Le chiffre d’affaire est en baisse, une visite de responsables envoyés par le siège de l’entreprise est prévue. Aussi Basil, le gérant, a-t-il décidé de mettre les moyens pour redresser la barre. Il va passer la nuit dans l’établissement et a demandé à deux employées de l’assister : Ruth Ann, l’employée modèle qui a fait toute sa carrière chez Orsk et Amy, le vilain petit canard qui a demandé sa mutation vers un autre magasin du groupe. Amy n’a aucune envie de passer la nuit à traquer les voyous en compagnie de Basil avec qui elle ne s’entend pas du tout. Mais celui-ci lui fait miroiter le bénéfice que cette mission inhabituelle pourrait apporter à l’aboutissement de sa mutation et Amy se laisse convaincre. Pas sûr qu’elle aurait pu imaginer ce qu’ils allaient découvrir au cours de cette nuit, sans doute la plus longue et la plus périlleuse de leur vie !

Moi non plus, je n’avais aucune idée de l’intrigue dans laquelle j’allais m’embarquer en commençant ce livre. Au début, on s’attend à y trouver une critique des méthodes de management pratiqué dans ce type de magasin, copie conforme du Suédois réputé, et puis l’aventure change de cap. Les rayons harmonieux et si bien agencés se transforment en un univers d’horreur et de science-fiction inattendu.
Le suspense est bien entretenu, c’est la raison pour laquelle j’ai mené ma lecture jusqu’au bout, curieuse de savoir comment Amy se sortirait de l’aventure. Mais je ne suis pas fan de ce genre d’histoire, je n’aime pas trop me faire peur, même si la cause en est des créatures surnaturelles auxquelles je ne crois pas. Enfin, je ne veux pas trop en dire pour ne pas gâcher le plaisir des adeptes.
Ce qui me restera néanmoins de cette lecture, c’est la façon dont l’auteur sait exploiter à merveille la configuration spatiale du magasin pour y placer ses personnages. Je crois que j’aurai un petit frisson lors de mes prochaines visites chez le Suédois !

mercredi 18 janvier 2017

Mariage en douce

Mariage-en-douce-Ariane-Chemin-Rue-de-Siam

Mariage en douce – Ariane Chemin

Équateurs (2016)

Le 16 octobre 1963, dans un petit village de Corse, a eu lieu le mariage de Romain Gary, diplomate et écrivain, avec Jean Seberg, actrice et égérie de la Nouvelle Vague. Cette union a été célébrée dans le secret le plus complet, loin des paparazzis qui pistaient le couple depuis des mois. Ariane Chemin a mené l’enquête pour comprendre comment s’était organisé l’évènement, préparé comme un véritable complot par un ancien militaire, agent des services du renseignement.

Ce petit livre, moins de cent soixante pages, est intitulé récit mais se lit comme un roman, roman d’espionnage, roman d’amour, roman d’une époque. Il est à la fois le journal de l’investigation qu’a menée la journaliste Ariane Chemin pour mettre au jour les rouages de l’organisation de cette journée du 16 octobre 1963 et un travail de reporter sur ces deux personnages qu’étaient Romain Gary et Jean Seberg. Lui, ancien aviateur et compagnon de la libération, diplomate, écrivain, deux fois prix Goncourt et elle, actrice américaine ayant tourné aussi bien avec Preminger qu’avec Godard, engagée dans la défense des droits civiques et à cause de cela, black listée par le FBI. Deux personnalités sur lesquelles planent encore des mystères, dont ceux de leurs suicides : Jean Seberg retrouvée morte dans sa voiture en 1979 et Romain Gary, tué d’une balle dans la bouche à son domicile le 2 décembre 1980.

J’ai dit plus haut que j’ai lu ce livre comme un roman, sans doute parce qu’il en a de nombreuses caractéristiques : une construction qui ménage le suspense, des allers et retours dans le temps pour rappeler qui étaient Seberg et Gary, un style tantôt précis et journalistique, tantôt libre, fluide et imagé. Et ce sont les vies elles-mêmes de cet homme et de cette femme qui apportent à ce livre cette base romanesque, car leur amour a persisté au-delà de leur mariage. Romain Gary a toujours soutenu son ex-femme, allant jusqu’à reconnaitre l’enfant mort-né qu’elle a eu avec un autre, pour la protéger des accusations du FBI.

Une belle réussite, à découvrir sans hésiter !

Extrait page 11 :
Par quel lacet de l’imaginaire ce mariage s’est-il mis à me hanter ? L’enfant bohème de Vilnius uni à la petite Wasp déboulant des plaines de John Wayne et de Ronald Reagan. Une éducation européenne, et une enfance américaine. Vingt-quatre ans pour elle, quarante-neuf pour lui. Comme tout le monde, j’avais lu Gary, ce héros qui sait si bien parler des mères, putains ou fiancées. Je l’avoue, j’étais moins sensible à son épopée virile qu’à la fragilité un peu déjantée de Jean. J’ai toujours eu un faible pour les âmes errantes vouées aux passions barzingues. Dans le couple, c’est elle qui m’intriguait. La blonde. L’ardente, l’amoureuse, l’idéaliste. La pin-up. La fêlée.


D'autres avis chez Nadège, Delphine et Christophe Laurent qui n'a pas du tout aimé.




Cinquième lecture dans le cadre du challenge 1% rentrée littéraire 2016.