lundi 30 mai 2016

Il faut tenter de vivre

Il faut tenter de vivre - Éric Faye

Édité chez Stock (2015)

Le narrateur, l’auteur lui-même, avait déjà entendu parler de Sandrine Broussard avant de la rencontrer lors d’une soirée. Il connaissait déjà beaucoup de choses sur elle, sur les arnaques aux petites annonces qu’elle organisait avec Julien, son compagnon du moment. Il savait qu’elle avait été en prison, qu’elle ne voulait plus y retourner. C’est pour cela que lorsque ça avait commencé à sentir le roussi, elle s’était exilée en Belgique, pour y vivre sous un autre nom, y attendre suffisamment longtemps que les faits délictueux soient prescrits.

Sandrine devait se tenir à carreau pendant cinq ans, après quoi elle pourrait réapparaître au grand jour sous sa véritable identité, avait certifié l’avocat. Le souvenir des six mois qu’elle avait passés en prison l’horrifiait. Plutôt mourir que d’y retourner. Elle ne voulait plus que de mauvaises rencontres l’attirent vers le fond. Dans ses cauchemars s’invitaient toujours, des années après, les femmes côtoyées à la prison de Loos. Ce monde-là existait, et le savoir accablait Sandrine. Avec ses arnaques sans grandes conséquences, sans violence, qu’avait-elle de commun avec la femme qui avait fait avaler du Destop à un retraité ? Avec celle qui avait tué son amant puis poussé le cadavre sous son lit, dans lequel elle avait dormi ensuite huit nuits avant d’être arrêtée ? Avec celle qui, un jour, avait posé ses bébés sur le feu ? (pages 91-92)
Pépito, comme le surnomme Sandrine lorsqu’ils se rencontrent, nous raconte la vie de la jeune femme, mais pas seulement cela. Il exprime aussi la fascination qu’elle exerce sur lui, parce qu’elle représente tout ce qu’il n’est pas, tout ce qu’il n’ose pas être. 

J’ai découvert Eric Faye avec Nagasaki, un roman que j’avais beaucoup aimé.
Ici, aussi, j’ai apprécié l’histoire où il nous emmène, inspirée d’une femme qu’il a réellement connue. Il l’évoque d’une façon très délicate, cette femme blessée par une enfance difficile, qui peine à trouver sa place dans la société, qui croit toujours avoir trouvé le filon qui lui permettra de gagner de l’argent facilement, au dépend des autres. Mais les choses ne tournent pas souvent en sa faveur et Sandrine est obligée de se cacher, d’abord sous des identités autres puis elle doit fuir pour préserver sa liberté. Eric Faye raconte l’exil avec pudeur, sans pathos et arrive à rendre son héroïne touchante, malgré ses dérives.

L'avis de Lili Galipette.

À visionner pour en savoir un peu plus sur ce roman et son auteur : ici et .

Écoutez la lecture d'un extrait par Alexandra Lemasson dans Des Mots de Minuit et par Éric Faye lui même sur France-Culture, dans l'émission Les Bonnes Feuilles.







Lecture n°8 pour le  challenge 1% Rentrée littéraire 2015.

jeudi 26 mai 2016

Journal d'un vampire en pyjama

Journal d’un vampire en pyjama – Mathias Malzieu

Albin Michel (2016)

Fin 2013, alors qu’il prépare la sortie de son film Jack et la mécanique du cœur, d’après son propre livre, Mathias Malzieu se sent extrêmement fatigué. Des saignements de nez, des maux de tête, des douleurs musculaires, des essoufflements, une pâleur digne de Dracula le conduisent à consulter. Les résultats de la prise de sang sont sans ambiguïté : pas assez de globules rouges, globules blancs en nombre insuffisant et taux de plaquettes trop faible. La moelle osseuse n’assume plus son rôle dans la production des cellules sanguines. Une ponction vient préciser le diagnostic. Mathias souffre d’aplasie médullaire, une maladie rare du sang, auto-immune, qui ne peut se guérir que par une greffe de moelle osseuse.
En attendant de trouver le sujet compatible pour la greffe, Mathias commence alors la ronde des transfusions sanguines, d’où l’idée du vampire. Puis des traitements sont tentés, tous commençant par une destruction de sa propre moelle osseuse et le laissant dans un état de vulnérabilité aux infections qui nécessite un séjour en chambre stérile.


Ce sont ces mois de maladie, d’isolement et d’espoir que Mathias Malzieu raconte dans ce journal. Une année où il doit se battre contre la maladie et les effets secondaires des traitements ; une année où il doit faire appel à toute son imagination et à sa veine poétique pour supporter un quotidien de malade, où il doit renoncer à ses activités préférées ; une année à ne pas laisser Dame Oclès et son épée prendre le dessus ; une année où il mène à bien malgré tout quelques projets afin d’entretenir l’espoir.

J’ai beaucoup apprécié ce livre de Mathias Malzieu, que je ne connaissais pas auparavant, ni en tant qu’auteur, ni en tant que chanteur et musicien. J’ai donc découvert son univers poétique et fantasque dans ce journal plein de vie malgré le thème si lourd.
Personne ne sait que je suis un vampire. Pas de transformation en chauve-souris pour l’instant. J’apparais toujours dans les miroirs. Avec une gueule de fantôme à bonnet de laine, mais je suis toujours là. La vue d’un crucifix ne me fait pas partir en courant – peut-être parce que je suis très vite essoufflé. Je ne fais pas de trucs bizarres en accéléré comme dans certains films. Pourtant je suis un vrai vampire : je dois me procurer du sang pour rester en vie. Et j’ai une dégaine de flocon de neige.
Puisque je suis prisonnier de mon propre corps, je dois plus que jamais apprendre à m’évader par la pensée. Organiser ma résistance en mobilisant les ressources de l’imagination. Je vais travailler dur au rêve de m’en sortir. Il me faudra une volonté en fer forgé. Un truc de marathonien. Foulée après foulée. Rythme et constance. Trouver l’équilibre entre la rigueur d’un moine et la fantaisie créative. Apprendre à faire le con poétiquement dans le cadre austère du couvre-feu que je dois respecter. Doser l’espoir au jour le jour. Transformer l’obscurité en ciel étoilé. Décrocher la lune tous les matins et aller la remettre en place avant la tombée de la nuit.
Un vrai boulot de néo-vampire. (page 38-39) 
Un autre avis favorable chez Un autre endroit pour lire.

Quelques compléments autour de ce livre sur le site de l'éditeur et sur le site consacré au livre.

lundi 23 mai 2016

Vie et mort de Sophie Stark

Vie et mort de Sophie Stark – Anna North

Autrement (2015)
Traduit de l’anglais par Jean Esch.


Aucune ambiguïté sur le sujet de ce roman : c’est bien de la vie et de la mort de Sophie Stark dont il est question, racontées par ceux qui ont connu la jeune femme, cinéaste indépendante : Allison, qu’elle a fait jouer dans ses films et avec qui elle a vécu une histoire d’amour ; Robbie, son frère, grâce auquel on en sait un peu plus sur l’enfance de Sophie ; Jacob, un musicien qu’elle a rencontré lors du tournage d’un clip et qui est devenu son mari ; Daniel, un joueur de basket qui était la coqueluche de toutes les filles de la fac à l’époque où Sophie y étudiait et sur lequel elle a réalisé un documentaire ; George, le producteur de cinéma un peu has-been qui espère relancer sa carrière grâce au nouveau film de Sophie ; Ben Martin, critique de cinéma, qui a suivi le travail de Sophie depuis qu’il a découvert son premier film de fiction, celui où jouait Allison.
Grâce à leurs témoignages et aux articles de Ben, le lecteur découvre petit à petit Sophie, du moins croit la découvrir, car Sophie, artiste tourmentée, fragile, asociale et exigeante, a une personnalité multiple et personne, parmi ses proches, ne peut se vanter de la connaitre entièrement. D’ailleurs, Sophie ne fait rien pour qu’on l’aime, ce n’est pas son souci. La seule chose qui lui importe, ce sont ses films, c’est par eux qu’elle communique, c’est par eux qu’elle se dévoile un peu.

Ce qui est intéressant dans ce livre, ce n’est pas forcément Sophie, femme souvent froide et manipulatrice, mais ce sont les autres, ceux qui parle d’elle, car eux sont sincères, ils parlent avec leur cœur, tous conscients de ne pas l’avoir comprise et de lui devoir beaucoup dans leur découverte d’eux-mêmes. Sophie restera à jamais leur blessure.

Je ne dirais pas de ce livre qu'il a été un coup de cœur, sans doute à cause du personnage de Sophie, pour laquelle je n’ai pas ressenti d’empathie, et qui jusqu’au bout, reste une énigme. En revanche, j’ai bien aimé la construction du roman, ces voix croisées qui donnent chacune à voir Sophie sous un aspect différent. J’y ai trouvé également un témoignage captivant sur la difficulté de créer pour un artiste, et ça m’a rappelé le roman de Siri Hustvedt, Tout ce que j’aimais. Les propos de George au sujet des méandres de la production cinématographique sont aussi savoureux et méritent le détour.
Et surtout, lisez le petit mot du traducteur en fin de volume. Il explique comment il a relevé le challenge que posait la traduction de ce roman choral.




En résumé, une lecture à ne pas manquer, qui me permet de poursuivre mon challenge 1% Rentrée littéraire 2015 (lecture n° 7).







D'auvres avis sur ce roman chez Eirenamg, Eva et sur Babelio.

lundi 16 mai 2016

Le chagrin des vivants

Le chagrin des vivants – Anna Hope

Éditions Gallimard – collection Du monde entier (2016)
Traduction de l’anglais par Élodie Leplat


Novembre 1920. Dans le Nord de la France, là où l’armée britannique a combattu durant la Grande Guerre, quatre corps de soldats non identifiés sont déterrés et l'un d’eux est choisi pour être celui qui deviendra le Soldat Inconnu anglais et sera inhumé quelques jours plus tard, lors des célébrations du 11 novembre, dans la capitale du Royaume Uni. A Londres, pendant ce temps-là, nous suivons le quotidien de trois femmes, d’âges et de milieux différents, toutes marquées, à leur façon, par les conséquences de la guerre. 
Hettie, la plus jeune, a quitté un travail dans un grand magasin pour devenir, au grand damne de sa mère, danseuse de salon au Palais d’Hammersmith. Son frère, Fred, a combattu en France, en est revenu mais n’est plus que l’ombre de lui-même. 
Ada vit seule avec son mari, Jack, depuis que leur fils, Michael, est mort au combat. Elle est hantée par cette disparition, ne sachant pas où se trouve le corps, et ne connaissant même pas les circonstances du décès. Depuis quelque temps, Ada croit voir son fils partout, trompée par des silhouettes qui lui ressemblent. 
Evelyn travaille au bureau des pensions, où elle reçoit toute la journée d’anciens militaires, venus déposer leur dossier d’allocations ou porter réclamation. Elle, c’est son fiancé, Fraser, qu’elle a perdu à cause de la guerre et elle a elle-même été blessée à la main, alors qu’elle travaillait dans une usine d’armement. Evelyn est aigrie, elle se sent devenir inexorablement une vieille fille, incomprise de sa mère, qui voudrait la voir mariée. Le seul dont elle se sent encore proche, c’est son frère Ed qui a été capitaine dans l’armée et qui noie son mal-être dans l’alcool et l’oisiveté. 

J’ai eu un peu de mal avec les débuts de cette lecture, lorsque l’histoire passait très rapidement d’une femme à l’autre, le récit de leur quotidien entrecoupé des étapes de préparation du rapatriement du futur Soldat Inconnu. Et puis, petit à petit, la situation se clarifie, quelques flashbacks permettent de comprendre ce que chacune a vécu et une intrigue bien ficelée se déploie, établissant au final des liens entre ces trois histoires.
C’est un roman très intéressant, à la fois par le contexte historique, très bien documenté, et par sa construction, où l’alternance entre les quatre histoires qui le constituent est très équilibrée. Les trois personnages de femmes sont émouvants, ainsi que les hommes qu’elles côtoient, qui tous ont vécu l’horreur des combats, en sont revenus vivants mais pas indemnes.

D'autres avis découvrir chez Babelio. Je vous conseille aussi l'émission de France-Inter, L'humeur vagabonde consacrée à ce roman.

jeudi 12 mai 2016

Les vies multiples d'Amory Clay

Les vies multiples d’Amory Clay – William Boyd

Éditions du Seuil (octobre 2015)
Traduit par Isabelle Perrin



Pour ce nouveau roman, William Boyd s’est glissé dans la peau d’Amory Clay, une femme photographe qui a traversé le XXème siècle, en témoignant avec ses photos de ce qu’elle a vécu, de la haute société anglaise aux bordels berlinois des années 30, de l’univers de la mode américaine aux combats de la deuxième guerre mondiale, de la vie parisienne à la solitude de la campagne écossaise en passant par le conflit vietnamien. Une femme libre, aventureuse, courageuse, amoureuse lucide, marquée dans son enfance par la tentative de suicide de son père qui manque de la tuer par la même occasion.


 J’ai dévoré ce roman en forme d’autobiographie, où la photographe se raconte, intercalant au récit de sa vie des extraits de son journal écrit depuis une petite île écossaise. Elle appuie ses souvenirs sur ses propres photos, ce qui apporte une authenticité au propos à laquelle il ne faut néanmoins pas se fier. William Boyd est un grand romancier, je n’ai pour l’instant jamais été déçue en le lisant.

Mention spéciale à la pirouette finale où l’héroïne exprime son amour de la vie (extrait page 517.)
À présent que j’ai pris ma décision, je sais que je ne vais pas dormir. Je regarde mon verre de whisky à la lueur du feu de tourbe, les petites flammes qui dansent et ondulent à travers le liquide ambré. Oui, je vais aller faire un tour à la plage avec Flam, là tout de suite, au beau milieu de cette nuit sans lune, et je vais écouter les vagues, marcher sur le sable, scruter l’océan ténébreux, tous mes sens amoindris sauf l’ouïe. Je vais me promener sur ma plage, où les lumières jaunes de ma maison brûleront derrière moi dans l’obscurité marine bleu-noir qui m’enveloppera, et contempler cet avenir incertain que je viens juste de m’octroyer. Moi, Amory Clay, espèce de grand singe sur une petite planète tournant autour d’une étoile insignifiante dans un système solaire qui appartient à un univers à l’expansion inimaginable, je vais me tenir debout là, en toute humilité, et m’apaiser grâce à l’appel au silence réconfortant, éternel, immuable de l’océan : chut… chut… chut…
Quelques avis sur ce livre chez Babelio.




Sixième lecture pour le challenge 1% Rentrée littéraire 2015, on dirait que c'est gagné !


En route pour les 2%, maintenant !


dimanche 8 mai 2016

Rien que la vie

Rien que la vie – Alice Munro

Éditions de l’Olivier (2014)
Nouvelles traduites par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso

Quatorze nouvelles composent ce recueil, les quatre dernières sont proches de l’autobiographie, ainsi que le précise l’auteur elle-même :
Je crois qu’elles sont les premières et dernières choses – et aussi les plus proches – que j’ai à dire de ma propre vie.

Mes textes préférés sont Train et Corrie. Celui qui m’a "remuée" le plus est intitulé La gravière, une histoire très émouvante à propos d'un traumatisme de l'enfance, mais que je ne détaillerai pas pour ne pas trop en dire.

Train


Le personnage principal, c’est Jackson, un ancien soldat, qui vivra plusieurs vies, basculant de l'une à l'autre en un clin d’œil, au gré des circonstances.  Alors qu'il rentre chez lui après la démobilisation, il saute du train avant d'arriver à destination. Il s’installe chez Belle, l’aidant à retaper sa ferme qui est dans un triste état et rendant des services au voisinage. Puis, alors qu’il a accompagné Belle à Toronto, où elle doit être hospitalisée, et qu’il se promène dans les rues de la ville, il se trouve mêlé à un incident et accepte de remplacer momentanément un gardien d’immeuble, puis s'installe dans la place. Plus tard, alors qu'il aperçoit par hasard une femme qu'il a connue, il abandonne son poste et de nouveau prend la fuite vers une autre vie.

Sauter du train, croyait-il, c’était procéder à une annulation. Le corps en alerte, les genoux prêts, on allait pénétrer dans un air différent. On espérait le vide. Au lieu de quoi, qu’obtenait-on ? Un attroupement immédiat de décors nouveaux, réclamant l’attention comme ils ne l’avaient jamais fait pendant qu’assis dans le train on se contentait de regarder par la fenêtre. Que fait-on là ? Où va-t-on ? L’impression d’être observé par les choses dont on ne sait rien. D’être un intrus. La vie qui l’entoure aboutissant à des conclusions à son sujet depuis un observatoire pour lui invisible. (Train, extrait page 176).

Corrie

C’est l’histoire de la relation amoureuse entre Corrie, une jeune femme célibataire financièrement assez aisée, qui boîte suite à une poliomyélite, et Howard, un jeune architecte marié. Une ancienne employée de maison de Corrie, Lillian, les fait chanter en menaçant de tout révéler à l’épouse d’Howard. Corrie accepte de payer, constituant ainsi une sorte de rente à son maitre-chanteur. Des années plus tard, le décès de Lillian apporte un nouvel éclairage à ce chantage.

J'ai souvent du mal avec les nouvelles car leur brièveté me laisse souvent frustrée. Mais c'est rarement le cas avec les œuvres d'Alice Munro et ce ne l'a pas été cette fois encore. J'aime son écriture, j'aime les histoires qu'elle raconte, toutes imprégnées de la rudesse de la vie canadienne.

L'avis de Danielle Laurin et un article de Rue89, regroupant des avis sur Alice Munro, bien avant l'attribution du prix Nobel de littérature en 2013.